Beckett

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  • Publié le : 6 janvier 2010
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Le théâtre de Beckett est-il, par certains aspects, fidèle aux idées d’Artaud ? L’amoindrissement et le délabrement du discours, la part croissante accordée à la gestuelle et à la mise en scène, entièrement substituées au langage dans les Acte(s) sans paroles, autoriseraient le rapprochement. Conformément à la pensée et selon les expressions d’Artaud, Beckett en effet répudie un théâtre àprétention psychologique, essentiellement fondé sur « la dictature exclusive de la parole », et paraît rechercher, au-delà du dialogue, un « langage théâtral pur », « langage physique et concret », une « poésie dans l’espace » ou « poésie pour les sens »1 agissant directement et indépendamment du langage articulé sur la sensibilité des spectateurs. En dehors du « langage auditif des sons », Artaudentendait faire appel notamment au « langage visuel des objets »2. Or les objets, dans le théâtre de Beckett, jouent précisément un rôle important par leur présence et leurs fonctions, à la fois dramaturgiques, symboliques et philosophiques.
Si le décor des pièces de Beckett est intentionnellement minimal et désolé – « route à la campagne, avec arbre », dans En attendant Godot, « intérieur sansmeubles » dans Fin de partie, « petite table » à tiroirs dans la « turne » de La Dernière bande, « étendue d’herbe brûlée » dans Oh les beaux jours, les objets en revanche occupent et encombrent abondamment la scène et les personnages. Winnie, dans Oh les beaux jours, « farfouille » avec obstination dans son sac pour en tirer successivement tout un attirail de toilette – une brosse à dents, un tube dedentifrice, un étui à lunettes, une glace à main, un flacon, un bâton de rouge, une loupe, un peigne, une lime à ongles, et même un revolver, une boîte à musique et « tout un bric-à-brac inidentifiable3 ». Krapp, dans La Dernière bande, avant de prononcer un mot, « farfouille » aussi longuement dans ses poches et en sort une enveloppe et un trousseau de clefs, avec lequel il ouvre un tiroir d’où iltire une bobine, une banane, une seconde banane, avant de « farfouiller dans les boîtes » où sont contenues les bobines4. De même Estragon, dans En attendant Godot, « fouille dans ses poches, archibondées de saletés de toutes sortes » (G, 18)5. Lucky est accablé de paquets, porte « une lourde valise, un siège pliant, un panier à provisions et un manteau » (G, 28). Du panier, il retire « un morceau depoulet, un morceau de pain, et une bouteille de vin » (G, 33). Dans Fin de partie, l’escabeau, le mouchoir, le réveil, le chien, la lunette, animeront constamment les mouvements et les conversations des personnages. Sans proliférer comme dans les pièces de Ionesco, les objets imposent ici, avec insistance, une présence obsédante.
Ces accessoires ont parfois une fonction purement comique. On asouvent rappelé comment le chapeau melon dont sont affublés les héros d’En attendant Godot ne saurait ne pas évoquer le personnage de Charlot – de même que les chaussures d’Estragon, « talons joints, bouts écartés » (G, 79). La façon dont Vladimir, à plusieurs reprises, « ôte son chapeau, regarde dedans, y passe la main, le secoue, tape dessus, souffle dedans, le remet » (G, 12-13), et surtout lelong échange des chapeaux (G, 101-102), relèvent d’une mimique et d’un numéro de clown. Le jeu de la valise, au cours duquel Lucky dépose et reprend alternativement son fardeau, appartient peut-être aussi au répertoire du cirque, à une « entrée » de clowns intitulée « charge et décharge »6. Le chien en peluche auquel « il manque une patte » et que Clov s’efforce en vain de maintenir debout (FP,57-58), a la même valeur ludique, ainsi que la peau de banane sur laquelle Krapp « glisse » et « manque de tomber »7 dans La Dernière bande.
Selon un procédé comique éprouvé, les jeux de scène avec les objets sont systématiquement réitérés. Dans En attendant Godot, toute la pièce est parcourue par le leitmotiv des chaussures. Au lever du rideau, Estragon « essaie d’enlever sa chaussure ». Il s’y...
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