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  • Publié le : 4 août 2010
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ASSOCIATION DES PROFESSEURS DE LETTRES

Ulysse, naufragé de conte oriental... par Nicole Genaille

Les égyptologues ont, dès sa découverte, signalé la relation d'un conte égyptien, dit Le Conte du naufragé, avec l’épopée homérique, particulièrement avec l’épisode des Phéaciens1. La découverte de l'Epopée de Gilgamesh a suscité, cette fois de la part des sémitologues, d’autres rapprochements.Les hellénistes, pourtant, ont hésité à intégrer les données ainsi proposées dans leurs recherches portant sur ce texte fondateur qu’est pour la littérature occidentale l’Odyssée, texte à la fois si étudié et si mystérieux2. Dans sa thèse intitulée Genèse de l’Odyssée. Le fantastique et le sacré, Paris, 1954, Gabriel Germain a utilisé, tantôt avec enthousiasme (Gilgamesh), tantôt avec une certaineréticence (Le Naufragé3), mais toujours avec prudence, les sources orientales ainsi offertes aux recherches homériques. Son analyse, fine et nuancée, illustre combien l’Odyssée, à la différence de l’Iliade, se fonde sur le conte, qu’il soit oriental ou indo-européen, et, à travers lui, sur mythes et rites anciens, en les associant dans une belle unité. En tant qu’helléniste et égyptologue, je nepeux que souscrire à cette manière de voir. Je voudrais présenter ici mon interprétation des rapports entre le Naufragé et l’Odyssée, qui, sur plusieurs points, enrichit les analyses antérieures, et qui ouvre des perspectives littéraires sur les rapports entre les textes égyptiens et l’épopée homérique. L’histoire du naufragé égyptien se résume facilement : au cours d’une navigation en Mer Rouge,il essuie une tempête, et s’échoue sur une île, tandis que son équipage est noyé. Il trouve sur cette île un serpent géant, qui lui prédit son retour, et qui le comble de cadeaux lorsque arrive, comme prévu, le navire qui doit le ramener en Egypte. Jusqu’ici, peu de rapports avec l’Odyssée, sinon la tempête dont ne survit que le héros, mais c’est banal, bien que le conte égyptien en soit peut-êtrel’exemple le plus ancien, et les cadeaux, qui pourraient être les présents ordinaires d’un hôte, si bizarre soit-il en comparaison de l’humain Alcinoos. Mais regardons de plus près. Alcinoos est-il si nettement humain ? Tout d’abord, loin d’être aisément assimilable à la Corfou des Anciens et de V. Bérard, son île si accueillante est un lieu magique, où l’on entre (V, 491-VI, 2) et d’où l’on sort(XIII, 78-80) plongé dans un sommeil surnaturel, si l’on est un Ulysse, étranger et naufragé, et non un de ces dieux qui aiment à fréquenter l’île (VII, 201-206) , laquelle est située non près d’Ithaque mais à l’écart des hommes (VI, 8), et est équipée de bateaux étonnants, qui vont à toute vitesse et partout sans heurt et sans pilote, obéissant à la pensée (VIII, 555-563). Alcinoos lui-même a unnom hautement intellectuel (« Force-de-pensée », comme le dénomme Germain), qui le détache des destinées communes, et convient à la fois à sa sagesse et à l’amiral d’une telle flotte4. Le serpent égyptien, de son côté, n’est pas seulement gigantesque (30 coudées, nombre magique, soit 15,60m), il présente toutes les caractéristiques de la divinité. Son corps est recouvert d’or, il porte une longuebarbe (plus d’un mètre), et il a des sourcils en lapis-lazuli. Ce dernier point suggère des traits humains, et il tient aussi de l’humain par ses discours, mais de l’animal par
1. W. Golénischeff, « Le papyrus n° 1115 de l'Ermitage impérial de Saint-Pétersbourg » (transcription, traduction française, annotations et références à l'Odyssée et au conte de Sindbad le marin), dans Recueil de Travaux,28 (1906), pp. 73 ssq. Traductions : G. Lefebvre, Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, 1949, pp. 29-40 et C. Lalouette, Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte, II, 1987, pp. 153-158. 2. V. Bérard, pourtant si enthousiaste pour l'Égypte et ses rapports avec l'Odyssée, centre ses réflexions sur l'épisode de Protée (cf. La Résurrection d'Homère, I, 1930, pp. 83-98),...
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