La confusion entre punition et soins

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  • Publié le : 12 juin 2011
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LA CONFUSION ENTRE PUNITION ET SOIN : LA JUSTICE SOIGNANTE
Stanislas TOMKIEWICZ, « Punition et soin : confusion nécessaire ? » in : Enfance et Psy, n°2, 1998
La punition qui soigne
Depuis quelques dizaines d’années, l’appareil punitif se donne des objectifs soignants. Pour moi, ce glissement de l’appareil punitif vers les soins, cette prétention de la Justice à soigner les mineurs (et mêmedepuis quelques temps, les adultes !) ne sont pas négatifs mais au contraire un signe positif d’humanisation de notre société. Cependant cette nouvelle compétence pose des problèmes complexes dans ses modalités d’application.
Le premier acte de justice soignante en France est l’ordonnance de 1945. Nous sommes tous issus de cette loi. Il faut d’autant plus la défendre que des voix de plus en plusnombreuses la mettent en cause. Cette loi pose, pour la première fois dans la législation française, le principe de la non proportionnalité de la peine et du délit. Elle remplace cette proportionnalité qui constitue la pierre angulaire des codes français, civil et pénal par un objectif nouveau, qui devient son souci principal : aider les jeunes délinquants à se réinsérer dans la société, à neplus commettre d’actes répréhensibles, mais aussi à s’épanouir moralement et intellectuellement.
Cette loi est devenue si banale qu’on oublie combien elle est révolutionnaire et que nous devons la défendre. Elle dit que le but de la justice est de défendre les intérêts supérieurs de celui qui est délinquant. C’est là un renversement copernicien des valeurs par rapport aux buts classiques de laJustice, c’est-à-dire la défense de l’ordre public, de la victime et secondairement la prévention des récidives. C’est une loi qui confond la victime et l’agresseur parce qu’elle proclame que la délinquance d’un jeune engage non seulement la responsabilité de l’enfant mais, avant tout, la responsabilité de la société. Elle focalise ainsi l’intérêt de l’appareil judiciaire non (exclusivement) surl’acte mais sur la personnalité du jeune qui l’a commis. Elle recommande des mesures (et non plus des peines) les plus aptes à assainir cette personnalité. Par là, la Justice devient pédagogique et soignante.
Le recrutement et les pratiques des juges des enfants entretiennent pleinement la confusion : la plupart se considèrent (on le leur reproche souvent) moins comme défenseurs de l’ordre publicque comme défenseurs du mineur, même délinquant. Les mauvaises langues disent que l’on ne sait plus si on a affaire à un juge ou à un psychiatre, voire un psychanalyste... Il n’est donc pas étonnant que, dans une société qui sous l’étiquette de la « modernité » cherche fébrilement à retrouver les valeurs du XIXe siècle, on trouve de bonnes âmes pleines de bon sens qui proclament que les juges desenfants sont des rigolos, qu’ils travaillent au ralenti, qu’ils courent après des chimères et qu’il faut leur enlever leurs pouvoirs « démesurés » pour les remplacer par les juges d’instruction avec un retour au principe selon lequel chaque méfait mérite une punition à sa mesure.
Si j’insiste, c’est pour montrer combien la confusion justice/soin, fondamentalement éthique, prête le flanc auxattaques. Mais faut-il défendre inconditionnellement cette confusion ?
L’ ordonnance de 1945 a instauré progressivement une collaboration entre l’institution judiciaire et des professions - nouvelles et anciennes - qui jusqu’alors n’avaient cure des lois et de l’ordre social : psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, thérapeutes de toutes obédiences. Cette collaboration, à ma connaissance,ne fut jamais contractuellement, légalement établie et précisée. Sommes-nous devenus de simples auxiliaires des juges, au même titre que les greffiers ou les policiers (ces derniers en théorie seulement), ou avons-nous nos propres codes de conduite, d’éthique, de déontologie, qui risquent de nous mettre en conflit avec le juge ? En cas de conflit, qui doit le médiatiser ? Quel est le pouvoir...
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