Le fis du pauvre

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  • Publié le : 25 avril 2011
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FILS DE PAUVRE (Mouloud Feraoun)

Fouroulou, son frère et ses sœurs grandissent comme ils peuvent. Mais, somme toute, ils passent ainsi une période paisible dont Fouroulou ne garde qu’un vague souvenir. Il ne se rappelle avec précision que les mauvais moments de son enfance. Il avait onze ans environ lorsque son père exténué par la fatigue tomba gravement malade. C’était la fin de la saison desfigues. Ramdane avait passé auparavant toutes les nuits au champ, surveillant le séchoir. Un matin, il remonte à la maison les yeux enfoncés dans leurs orbites, le corps brûlant, les lèvres blanches. Il s’affaisse en gémissant sur le sac de feuilles de frêne qu’il a rapporté péniblement sur son dos. Vite, une natte une couverture, un oreiller tout rond et aplati. Il se couche et refuse de manger.Il gémit toujours. Sa femme croit que ça passera; les filles se demandent s’il faut pleurer. Fouroulou est impassible du moment que ça ne le concerne pas. D’ailleurs son père est fort. Il peut supporter la maladie. - Les bœufs n’auront rien pour la nuit, le sais-tu? dit la mère. Alors, tu ne peux vraiment pas remplir un sac ce soir? - Non, je suis malade. Va au champ avec tes enfants. - Montezsur le frêne du milieu, le plus doux de tous, le plus facile aussi. Je voulais le réserver pour les dernières bouchées. Puisqu’il en est ainsi, allez-y. Ne laisse pas monter Fouroulou. Il fera boire les bœufs. Je voudrais dormir. Qu’ils aillent jouer dehors. Le soir, la mère revient. Elle le harcèle. - Ça ne va pas mieux? En t’aidant d’un bâton, tu pourrais peut-être
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L’année même où ilperdit ses tantes, alors qu’ils souhaitaient tous un peu de bonheur, Fouroulou eut un frère, qu’on appela Dadar, et dont la venue réveilla la rage impuissante de Helima. Fouroulou en perdant son titre de fils unique prit celui d’aîné qui comporte, lui expliqua-t-on, certains devoirs pour l’avenir, quand le petit sera grand, et beaucoup d’avantages dans le présent. Pour commencer, il eut sa part detoutes les bonnes choses (œufs, viande, galette) que sa mère mangea pour guérir. Plus tard, le petit ayant symboliquement sa part de tout ce qui se partageait, on faisait mine de le lui donner et la main déviait vers Fouroulou qui recevait ainsi deux fois plus que les autres. Les sœurs n’avaient rien à dire: un frère peut bien céder ce qui lui revient à son aîné. Tant pis pour elles si elles ne sontque des filles. Voilà donc au complet la famille Menrad. Sept personnes. Une seule travaille et rapporte. C’est le père. Il se démène comme un diable, ne perd aucune journée, ne se permet et ne permet à personne aucun luxe. Il tremble à l’approche des « aïds » qui engloutissent les sous. Il tremble à l’approche de l’hiver qui engloutit les provisions.

aller garder nos figues. Il suffit que lesgens te voient passer. Ta présence éloignera les voleurs. - Appelle mon frère. Il me remplacera cette nuit. Tiens! dis-lui de venir. Envoie-lui le petit. Donne-moi encore à boire. - Tu veux que j’appuie de mes mains sur quelque endroit qui te fait mal? - Non! j’ai mal partout. - Une grappe de raisin? Il voudrait plutôt un peu de couscous avec du lait bien aigre. Cela réveille! Ramdane ne répondplus. Il ferme les yeux. Il ne les ouvre que pour recevoir son frère. Lounis constate, lui aussi, que ce n’est rien. Il ira coucher au champ. Mais le lendemain, de bonne heure, il part en voyage pour une semaine. Dans la nuit, le malade délire. Il dit des choses incohérentes ; il s’adresse à sa mère qui est morte; il étouffe, il vitupère des personnages inconnus et invisibles, il dit qu’ils lemenaient. La femme ne dort pas, les perdants se réveillent. Ils sont muets et tremblants. - Ce sont des djenouns, dit la mère, votre père se bat avec eux depuis une heure. Fouroulou se fait tout petit, il souhaite que les djenouns ne s’aperçoivent pas de sa présence. Ils ont terrassé son père. Ils sont si forts!
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Le lendemain, quoique habitué à dormir tout son saoul, il se lève sans trop de...
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