Le roman feuilleton

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 8 (1955 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 12 mai 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Les débuts de la presse de masse



Il est rare que l’on assiste « en direct » à une révolution médiatique et culturelle. C’est pourtant bien ce qui se produisit dans la seconde moitié de l’année 1836. Les quotidiens politiques, qui avaient joué un si grand rôle sous la Restauration et dans le changement de régime en 1830, demeurent dans un état statique qui contraste de manière frappanteavec l’effervescence des revues littéraires et artistiques ou l’inventivité des journaux de modes et de caricatures qui de multiplient au début des années 1830. Les journaux politiques se montrent peu soucieux de la mutation de leurs contenus ou de la démocratisation de leur lectorat, lequel ne s’étend pas au-delà du corps politique restreint des électeurs, lespropriétaires suffisamment riches pour payer la contribution qui leur permet de voter.

Ils ne se vendent que par abonnements, car la vente au numéro –une feuille d’impression pliée en deux donnant quatre pages in-folio – est interdite sur la voie publique pour de raisons de maintien de l’ordre. Le prix de l’abonnement annuel est prohibitif : 80 Francs (300 euros) soit plus de 400 heures dutravail d’un ouvrier de province.

Un grand industriel de la presse périodique, ami de Balzac, Emile de Girardin, décide de bouleverser cet univers en réduisant de moitié le coût de l’abonnement annuel de ses quotidiens tout en conservant le même format (des numéros de quatre pages de 45x33 cm à trois colonnes en petits caractères serrés). Le premier numéro de La Presse paraît le 1er juillet1836, le même jour que celui du Siècle, lancé par Amand Dutacq, son ancien associé devenu son rival. En faisant passer le prix de l’abonnement à 40 Francs, Girardin sait qu’il prend des risques. Son pari consiste à compenser le manque à gagner en augmentant le nombre d’abonnés et les recettes de publicité: La Presse réserve bientôt sa quatrième page aux annonces, dont le tarif sera d’autant plus élevéque le journal aura de nombreux abonnés.

Le directeur de La Presse appliquera cette loi arithmétique de manière inflexible. Son calcul est économique – et politique. Car son innovation majeure vient de ce que son journal n’est la voix d’aucun parti constitué. Certes, La Presse soutient jusqu’en avril 1837 le ministère Molé, parce qu’elle soutient Guizot, tandis que Le Siècle de Dutacq, sefaisant l’organe de la gauche dynastique, se situe ouvertement dans l’opposition. Mais La Presse ne représente qu’elle-même, son directeur aux opinions libérales, et ses lecteurs, les lecteurs qu’elle a su se créer, dont elle tire ses ressources et son indépendance, sa légitimité, sa puissance, son prestige et son influence. Du coup, elle pèse sur l’opinion, organise et régule les échanges auxquelselle participe au sein de l’espace public.



En dix-huit mois, le pari de Girardin et Dutacq est gagné au terme d’une lutte acharnée. Il a deux effets directs et majeurs. D’une part, le coup porté aux journaux les plus onéreux (La Chronique de Paris, par exemple, coûtait 64 F par an et ne paraissait que deux fois par semaine) remodèle le paysage de la presse parisienne et la hiérarchie desjournaux les plus influents. Dès 1837, du point de vue du tirage, La Presse (13 631 exemplaires) et Le Siècle (11 138 exemplaires) devancent les vénérables quotidiens de l’Empire: Le Journal des Débats, journal de la noblesse libérale et de la haute bourgeoisie (8 750 exemplaires) et Le Constitutionnel (7 407 exemplaires). Ces quatre «grands » sont très loin devant tous les autres quotidiens, quellesque soient leurs obédiences politiques qui deviennent – lorsqu’ils ne meurent pas – des journaux de second rang. D’autre part, grâce au développement des techniques d’impression (notamment les rotatives), à l’essor des classes moyennes, à l’alphabétisation croissante de la population, les tirages globaux de la presse parisienne et le nombre de ses abonnés ne cessent de progresser tout au long...
tracking img