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  • Publié le : 13 mai 2010
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LETTRE CLXI
ROXANE A USBEK
à Paris
Oui, je t'ai trompé : j'ai séduit tes eunuques, je me
suis jouée de ta jalousie, et j'ai su, de ton affreux
sérail, faire un lieu de déliceset de plaisirs
Je vais mourir : le poison va couler dans mes
veines. Car que ferois-je ici, puisque le seul homme
qui me retenoit à la vie n'est plus? Je meurs;
mais mon ombres'envole bien accompagnée; je
viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges
qui ont répandu le plus beau sang du Monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule
pourm'imaginer que je ne fusse dans le Monde
que pour adorer tes caprices? que, pendant que
tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger
tous mes désirs? Non! J'ai pu vivre dans laservitude,
mais j'ai toujours été libre : j'ai reformé
tes lois sur celles de la Nature, et mon esprit s'est
toujours tenu dans l'indépendance.
Tu devrois me rendre grâces encore dusacrifice
que je t'ai f a i t : de ce que je me suis abaissée
jusqu'à te paroître fidèle; de ce que j'ai lâchement
gardé dans mon coeur ce que j'aurois dû
faire paroître A toute laTerre; enfin, de ce que
j'ai profané la vertu, en souffrant qu'on appelât
de ce nom ma soumission à tes fantaisies.
Tu étois étonné de ne point trouver en moi
les transports del'amour. Si tu m'avois bien connue,
tu y aurois trouvé toute la violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire
qu'un coeur comme le mien t'étoit soumis. Nousétions tous deux heureux : tu me croyois trompée,
et je te trompois.
Ce langage, sans doute, te paroît nouveau. Se
roit-il possible qu'après t'avoir accablé de douleur,
je teforçasse encore d'admirer mon courage?
IVfais c'en est fait : le poison me consume; ma
force m'abandonne; la plume me tombe des mains:
je sens affoiblii' jusqu'à ma haine; je me meurs.
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