Une vendetta

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  • Publié le : 3 décembre 2011
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Séquence 1
Le roman et la nouvelle au XIXème siècle : Réalisme et naturalisme
Destinées féminines

Texte 1 : Maupassant Une vendetta[1], extrait des Contes du jour et de la nuit

    La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils[2], la côte plus basse de la Sardaigne. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, levieux vapeur poussif[3] qui fait le service d'Ajaccio.
    Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue, rongée par lui, à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans ledétroit, dont il ravage les bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
    La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise, ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
    Elle vivait là, seule, avec son filsAntoine et leur chienne "Sémillante[4]", grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
    Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement, d'un coup de couteau par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la Sardaigne.
Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants luirapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle s'enferma auprès du corps avec la chienne qui hurlait. Elle hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée entre les pattes.Elle ne bougeait pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'œil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.
    Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et déchirée à la poitrine semblait dormir; mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur la face, sur les mains. Descaillots de sang s'étaient figés dans la barbe et dans les cheveux.
    La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut.
    – Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
    Et lentement elle se pencha vers lui,collant ses lèvres froides sur les lèvres mortes.
    Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte monotone, déchirante, horrible.
    Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au matin.
    Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus de lui dans Bonifacio.
     *
    Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins.Aucun homme n'était là pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
    De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment de revenir, de...
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