La langue des cités

Pages: 12 (2813 mots) Publié le: 24 février 2011
La langue des cités est-elle fréquentable ?
C’est un langage à prendre en considération tout comme le savoyard, le breton ou le corse n’hésitent pas à plaider des spécialistes. Pour d’autres observateurs ce parler est au contraire une machine à exclure supplémentaire qui ne fait que refermer un peu plus le ghetto sur les jeunes des quartiers. Pour tous en tout cas le phénomène existe. Et il fautau moins le respecter, le comprendre et s’en occuper
« “Il m’a rotca”, m’a dit une fille l’autre jour en parlant d’un garçon. J’ai pensé que ça signifiait “Il m’a caroté”, donc “il m’a roulé”. En fait, il lui avait “posé un lapin” ». Il s’agit peut-être d’une association carotte – lapin ? s’amuse Lise Nathanson, coordinatrice du Club du Canal, pour illustrer les néologismes employés par lesjeunes avec lesquels l’équipe de prévention travaille. Situé dans le nord-est de Paris et implanté dans un quartier hétéroclite, le Club du Canal 1 couvre des micro-quartiers, « véritables lieux de relégation », une partie plus mixte, avec des problèmes de communication entre les différentes cultures et générations et une partie plus culturelle, peu accessible aux familles de ces jeunes. Le clubrelève de la protection de l’enfance et de la jeunesse. Il accueille les enfants à partir de 9 ans, les adolescents et les jeunes adultes mais le travail de rue constitue le pilier de son action. La langue des jeunes, codée, a de tout temps existé en opposition à celle des adultes. Les jeunes l’utilisent surtout de façon ludique entre eux, parfois de manière provocante - ou qui peut être ressentie commetelle - envers d’autres générations.
« Aujourd’hui, les jeunes qui emploient « le langage des cités » – scandé, rythmé - sont souvent de nationalité française, issus de l’immigration. Ils parlent français à l’école, la langue de leur pays d’origine chez eux et la langue de la rue avec leurs amis », constate Lise Nathanson. Le passage d’un langage à l’autre n’est pas forcément évident. Ce parlémultiplie les emprunts à diverses langues : arabe (ahchouma « honte »), tsigane (bedo « joint »), soninké (djiangalaimé « fils de pute »), argot anglo-américain (boss « chef de bande »), parlés locaux français (panouille « abruti », du provençal panissa) et vieil argot français (s’arracher « s’enfuir »). La métaphore est largement employée : airbags (seins), bounty (noir voulant ressembler à unblanc)… Par malaxage et torsion du français refaçonné, les usagers s’approprient la langue. « Mère », devient, « reume » par verlanisation, puis « reum » par apocope (troncation de la finale), et « meureu » par une nouvelle verlanisation. L’aphérèse, très employée, ampute le mot de sa partie initiale (rien pour algérien, zon pour prison). Si les éducateurs du Club du Canal reconnaissent la richesseet la vitalité de la langue, ils en regrettent certains aspects : « Des garçons emploient des mots très durs envers les filles qui peuvent se banaliser sans qu’elles réagissent. Entendent-ils de la violence verbale dans leur famille ? » s’interroge Marie-Line Smaga. Pour son collègue, Patrick Aïdan, « ce vocabulaire souligne leur incapacité à communiquer avec l’autre sexe, leurs difficultés parrapport à la différence, ici sexuelle. Il dénote une difficulté à s’exprimer, de la peur, du repli sur l’agressivité. Le langage de la rue les désinquiète ». Les mots des jeunes sont aussi révélateurs de leurs maux. « Par la violence des mots, ils expriment leur malaise. Leurs mots nous permettent aussi d’entendre quelque chose de leur souffrance », dit Marie-Line Smaga.
« Au même titre quen’importe quelle autre variété de français, comme le corse ou le savoyard, le français contemporain des cités constitue un élément du patrimoine linguistique culturel. Des centaines de milliers, voire des millions de personnes le connaissent. Il n’existe donc aucune raison de ne pas l’étudier », souligne Jean-Pierre Goudaillier, auteur de « Comment tu tchatches ! » 2 . Les formes non légitimées du...
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