Peut-on être indifférent à la vérité

Pages: 63 (15549 mots) Publié le: 25 avril 2011
Bulletin d’analyse phénoménologique IV 4, 2008 ISSN 1782-2041 http://popups.ulg.ac.be/bap.htm

Heidegger et l’être du On
PAR CHRISTOPHE PERRIN
Université de Lille 3 – Université de Paris 4

Résumé Motif déterminant de l’analytique existentiale, le On — das Man — n’est jamais interrogé pour lui-même par les commentateurs de Heidegger ; il fait pourtant de leur part l’objet d’interprétationsnon seulement très contrastées, mais encore fort éloignées de ce que le penseur allemand semblait avoir envisagé en menant son analyse. D’où la nécessité d’en faire le sujet central d’une réflexion qui, en contrepoint des lectures historiquement situées et scientifiquement orientées, entend éclairer l’être qui est le sien en le ramenant à son statut d’existential d’un Dasein dont il constitue,toujours et d’emblée, l’ombre portée. D’un pronom à un nom Si à la question « que suis-je ? », Heidegger, on le sait, répond dans Sein und Zeit, en visant par là l’être de l’homme en général, que je suis un Dasein, mieux, que je suis le Dasein — Dasein étant le nom de l’étant que je suis, un étant particulier dans la sphère des étants qui possède, outre un certain privilège, des déterminationsspécifiques —, à la question « qui suis-je ? », Heidegger répond pourtant que je ne suis pas ordinairement moi-même, dans la mesure où je suis toujours et avant tout On :
De prime abord, « je » ne « suis » pas au sens du Soi-même propre, mais je suis les autres selon la guise du On. C’est à partir de celui-ci et comme celui-

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ci que, de prime abord, je suis « donné » à « moi-même ». Le Daseinest de prime abord On et le plus souvent, il demeure tel 1 .
F F

À en croire Heidegger, On est donc d’une certaine façon mon prénom puisque c’est lui qui me désigne d’emblée. Mais comment passe-t-on d’un pronom, somme toute banal, de la langue usuelle, au nom pour le moins original d’un des motifs essentiels de l’analytique existentiale ? Précisons que ne pas être soi-même s’entend généralementen deux sens distincts : je peux d’abord ne pas être en vérité ce que je crois être, car rien ne garantit que je puisse avoir entièrement accès à ce que je suis vraiment. Je pourrais, sans le savoir, m’échapper sans cesse à moi-même. Dès lors, plutôt que dans l’être, le problème résiderait ici dans le connaître ; je peux ensuite ne pas être à même, en société, de réussir à être authentiquementmoi-même car, sciemment ou non, la vie parmi mes semblables pourrait m’obliger à des compositions, à des altérations. Ce serait alors le rapport du paraître à l’être qu’il faudrait mettre en question. Cependant, plus qu’à une problématique épistémologique ou sociale, c’est à un questionnement directement ontologique qu’invite le On heideggérien. Modalité légitime de l’existence, en effet, il seprésente sans doute comme l’une des formes les plus extrêmes d’aliénation pensées dans l’histoire de la philosophie. Le propos de l’auteur en est d’autant plus paradoxal. En effet, comment puis-je, moi, ne pas être moi-même ? À l’évidence, je ne peux pas être, moi, en même temps identique et différent de moi-même. Ou bien je suis moi, ou bien je ne le suis pas et je suis alors un autre qui n’est pasmoi. C’est là, dira-t-on, une question de bon sens, une question de conformité aux principes d’identité et de (non-)contradiction. Et comment pourrais-je d’ailleurs commencer par ne pas être moi-même ? Si l’on convient parfois que, sous l’effet d’une pression ou d’une passion, je ne suis plus moi-même, je ne m’appartiens plus, n’est-ce pas exagérer que de penser une absence originaire de moi àmoi-même ? Si je sais très bien qui je suis, comment penser que cet étant à mon nom, cet étant qui est à chaque fois mien, je ne le suis néanmoins toujours d’emblée que sur le mode neutre et anonyme du On ? Comment concevoir cette dimension d’apparente impersonnalité au cœur même de ma personne ? C’est au fond ici que le bât blesse : je suis mais, « de prime abord et le plus souvent », ce je est un...
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