Alexis, ou le traité du vain combat

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Résumé

L’œuvre se compose d’une longue lettrequ’écrit Alexis, un homme encore jeune, à son épouse Monique. Revenant sur sapropre existence et leur brève vie commune, il cherche à lui expliquer pourquoiil l’a quittée sans un mot. Pendant une bonne partie du courrier, il tourne autourd’un aveu qu’il ne formule jamais clairement. Dès le départ, il se dit coupablevis-à-vis d’elle et reconnaît à sa femme une très grande bonté. Ils ont tropsouffert du mensonge, dit-il, et il veut s’essayer à la sincérité.

Il revient d’abord sur son adolescence enBohême, à Woroïno, temps de paix parce que d’ignorance. Cependant, le« grand calme » de sa jeunesse se situait « au bord d’une grandeinquiétude », et Alexis va tenter de circonscrire les frémissements de lachair et du cœur qui auraient pu l’éclairer plus précocement sur lui-même etson avenir. À Woroïno règne « une qualité particulière du silence »,qui anticipe les nombreux silences à venir. Alexis est le dernier rejeton d’unevieille famille à présent dans la gêne, mais jouissant toujours de l’aura degloire que lui valent de remarquables ancêtres, fantômes qui hantent la vieilledemeure délabrée du XVIIIe siècle où ilgrandit, ainsi que les esprits des membres de la famille Géra, « fin d’unlignage, dans ce très vieux pays de la Bohême du Nord ». Alexis présenteles membres de sa famille comme des gens tristes qui ne rient pas, qui parlentà voix basses, si bien qu’il les compare à des ombres, celles des ancêtresmorts.

Ses années d’enfance, estime Alexis, auraientdéterminé sa vie. Il se présente comme un enfant silencieux, solitaire, timide,taciturne, qui a su, plus tard, faire chanter la tristesse et le silence de cesjeunes années en devenant musicien. Il parle d’une sensibilité particulière auxcontacts dont il était sujet, puis évoque un aveu qu’il tarde à faire. Il sereproche d’être complaisant envers lui-même, car il s’attarde sur de menussouvenirs qui ne lui sont pas directement liés. Toujours plein de scrupules, ils’accuse de peut-être chercher à disposer la destinataire à l’indulgence. S’ila cru longtemps être malade, si beaucoup le jugent tel, il ne croit plus l’êtrepour sa part, et il ne veut pas formuler son aveu en usant de termesscientifiques trop réducteurs, alors qu’il cherche plutôt à expliquer sa vie, pourêtre compris de sa femme.

Il revient à son enfance : humble, trèssensible à la beauté, aimant, jaloux de ses amitiés, il se laissait facilementtyranniser, avec délices même. De nature maladive, il a été entouré de latendresse paisible de femmes qui n’étaient guère expansives. Il s’identifiaittant à ses jeunes sœurs réservées qu’il lui arrivait que son cœur batte avec leleur pour un jeune homme qu’elles aimaient. Il lui paraissait impossibled’éprouver lui-même un tel amour pour les compagnes de ses sœurs, dont il ne sesent toujours que le frère. Vient alors l’aveu mais sous la forme d’unsyllogisme à déchiffrer : « On ne s’éprend pas de ce que l’onrespecte, ni peut-être de ce que l’on aime ; on ne s’éprend pas surtout dece à quoi l’on ressemble ; et ce dont je différais le plus, ce n’était pasdes femmes. »

Il évoque ensuite la pureté dont on entendtoujours l’éloge sans considérer qu’elle contient toujours du trouble, puis cesrecueils de piété, pleins d’un « doux mysticisme morave », qui ontbercé sa jeunesse. Les livres selon Alexis, même s’ils évoquent des actessensuels, ne tentent pas : les choses y sont peintes trop nues, quandelles ne sont jamais si précises dans la vie. Cette jeunesse protégée prend finquand à seize ans, Alexis, malgré ses troubles nerveux, fait son entrée aucollège de Presbourg où il se révèle un élève médiocre. La vie y est morne, ildécouvre la brutalité des autres jeunes hommes, leur cynisme, leur obsessionpour la femme, quand les créatures qui les font fantasmer ne provoquent chezlui que répugnance. L’adolescent était mû par un « besoin maladif deperfection morale », de « pureté physique », qu’il attribue aujourd’huià l’importance qu’il attachait à la chair. À cette époque, la mort devientégalement une obsession.

Au collège, Alexis souffre du manque desolitude et de musique, il devient très pieux. Il écrit des lettres suppliantesà sa mère pour l’en retirer, qui redoublent d’intensité, paradoxalement, quandil se prend d’une vive amitié pour un camarade. Sa mère vient finalement lechercher, et Alexis, qui se sent alors « sauvé », se consacre unefois rentré à la musique. À l’issue d’un « mûrissement intime » qu’ilprésente comme fatal, un matin, Alexis « rencontr[e] la beauté ». Ilcommet là une « faute » dont la simplicité, la facilitél’épouvantent. « J’avais confondu toute ma vie le désir et lacrainte ; je ne ressentais plus ni l’un ni l’autre. » Les rencontresse poursuivent plusieurs semaines, puis « un matin, il ne vintplus ». Ce n’est qu’alors que l’idée du péché le frappe, et Alexiss’efforce alors, par scrupule, d’être le plus malheureux possible.

Après l’évocation de cet événement décisif, Alexisproclame la supériorité du corps, dont l’âme, qui meurt souvent avant lui,n’est qu’une simple respiration. Relisant la Bible, il se souvient que certainspassages, à cette période, ont engendré chez lui une épouvante nouvelle ;il se promet alors que « cela n’arriver[a] plus » et se convaincqu’il a été victime des circonstances, et même qu’il s’est volontairementséparé d’avec « lui ». Il parle ensuite de « transgressionsnouvelles » sur lesquelles il ne s’arrête pas, seulement pour direqu’elles furent commises avec une grande facilité malgré sa timidité, maisaussi dans une grande solitude : il n’a personne à qui se confier. Unjour, l’aveu manque « couler » dans les oreilles de sa mère, maisAlexis juge que « les confidences […] sont toujours pernicieuses, quandelles n’ont pas pour but de simplifier la vie d’un autre. » Au lieu decela, lui peignant la tristesse de son existence, il parvient à la convaincrede le laisser partir pour l’étranger, sur les conseils d’un professeurd’harmonie.

À dix-neuf ans, Alexis se retrouve donc àVienne à vivre dans une pauvre chambre, rangeant certains souvenirs parmi unepériode de sa vie qu’il pense révolue. Il veut se vouer à l’« absolue solitudedes sens et du cœur ». Il repense à ces années où il peine à trouver desleçons à donner tout en luttant contre ses pulsions comme à « un cauchemarinepte ». Il évoque des « complicités banales » – parfois payées– qu’il connaît, lors desquelles il « dissoci[e] l’amour » :« je crois sincèrement n’avoir jamais aimé ». Alexis s’astreint à unevéritable discipline : optant pour « une guérison plus lente »,qui devrait être « moins précaire », il s’essaie à « espacer lescrises » au gré de calculs maniaques. Il se sent alors comme prisonnier delui-même, et désire souvent la mort, éprouvé par la conscience de fautes qu’iljuge insignifiantes, mais qui se prolongent par des remords. Alexis se sentdurcir, il devient aussi impitoyable avec les autres qu’avec lui-même, se met àhaïr tout ce qui pourrait l’amollir : la nature comme la musique émouvante.Il commence à donner des concerts, et dit préférer les auditeurs de concertspopulaires à ceux du grand monde « pour qui l’art n’est qu’une vaniténécessaire ». Pendant une période, il tombe gravement malade, apprend avecun mois de retard que sa mère est morte, et se retrouve absolument seul. Unjour de sa convalescence, accoudé à la fenêtre de sa chambre, il connaît sa« seconde révélation de la beauté du monde ». Mais parallèlement à lasanté, il recouvre aussi son désir.

Il évoque ensuite une relation de sa famille,la princesse Catherine, plus affable que bonne, simplement capable d’uneaffection distraite, à laquelle il rend visite. Elle tente de former Alexis aumonde et venu l’été, elle invite le jeune homme à passer la belle saison dansson domaine de Wand. Alexis y fera l’expérience de plusieurs « longs moisimmobiles », d’une « longue sieste » entrecoupée de concertsqu’il part donner dans de grandes villes allemandes où il connaît de nouvellestentations qu’il voit comme des « incidents ». Cette vie monotone estrompue par l’arrivée de Monique à Wand. Alexis est pauvre et catholique ;Monique est riche, belle et protestante, mais la princesse Catherine a décidéde les marier, ce dont Alexis prie sa femme de l’excuser. Face à la sérénité – rarechez une femme – de Monique, confronté à sa perfection, Alexis se retrouve plustimide que d’ordinaire. Il connaît auprès d’elle « un sentiment nouveau deconfiance et de paix ». Ils ont quelques points communs : ils aimentles longues promenades, les vieux livres des mystiques, font montre d’unenature pensive et savent se taire ensemble. Alexis s’attache à Monique et lesdeux jeunes gens connaissent une « intimité timidement fraternelle ».Le jeune homme tente d’échapper au mariage en évoquant à la princesse desfautes antérieures mais rien n’y fait, la vieille dame s’entête. S’il n’a riendit à Monique à l’époque, c’était pour ne pas jeter une ombre sur une confiancedont il avait besoin pour s’obliger à ne pas la trahir. Convaincu qu’il neguérirait jamais seul, il a vu là sa seule chance de salut :« j’espérais en vous », mais, dit-il plus loin en reconnaissant sonégoïsme : « je volai votre avenir ».

Alexis, vingt-deux ans, et Monique,vingt-quatre ans, se marient en octobre à Wand. Le jeune époux est alorstimidement heureux, la vie paraît simple aux côtés de Monique. Ils partentvivre ensemble sous des climats plus doux, mais Alexis, « soupçonn[ant]toujours la joie de contenir un péché », aspire à des régions austères.Ils unissent leurs corps sur le tard, et Alexis envisage la chose comme un donmaternel de Monique. Il dit avoir alors renoncé à la joie. Alexis loue sonépouse, pleine de vitalité, puissante, « née pour connaître et pour donnerla joie », et qui cachait sa souffrance, qui s’efforçait de« [s’]éteindre pour [lui] plaire ». Ils se plongent dans une ferveurcommune et vivent leur vie par procuration en observant celle des autres. Undéni s’installe : Monique pleure tout doucement le soir, et Alexis feintde ne pas l’entendre. Ils se retrouvent unis dans la détresse, deviennentirritables ; Alexis, qui a abandonné la musique, torture même Monique avecdes aveux incomplets. À l’issue du printemps suivant, ils se retrouvent tousdeux épuisés et se fixent à Vienne où ils tentent de s’oublier dans la viemondaine.

Quand Alexis apprend que Monique attend unenfant, il n’éprouve que peu de joie : à quoi bon donner la vie, cette viequi paraît absurde et dénuée de but ? Toutefois, une intimité fraternellelie à nouveau les deux époux. Alexis ressent même quelque soulagement :l’enfant à venir, contrairement à lui, saura rendre Monique heureuse. Danielnaît en juin à Woroïno. Pendant les derniers temps difficiles de la grossesse,les deux époux en étaient venus à envisager la mort de Monique comme unesolution pour tous deux. Devant son enfant, Alexis n’éprouve aucune affection, seulementde la pitié pour son avenir, qui sera pense-t-il marqué par la folie et lamélancolie communes à la race des Géra. Daniel venu au monde, il semble àAlexis qu’il a accompli sa mission et qu’il peut le quitter.

Quand soudain, en septembre, la veille duretour du couple à Vienne, « la musique revint à [Alexis] ». Résolu àse laisser mourir, il interprète au piano ses souffrances physiques, épris duregret des joies manquées. Au gré du déplacement de ses mains sur le clavier,il reprend peu à peu goût à la vie, écoutant sa musique intérieure, « cettemusique de joie et de désir sauvage, que j’avais étouffée en moi. J’avaisréduit mon âme à une seule mélodie, plaintive et monotone ; j’avais faitde ma vie du silence, où ne devait monter qu’un psaume. » Alexis en vientmême à se repentir de son repentir. Réalisant qu’il a privé ses mains « desoleil, de travail et de joie », et concevant sa libération à venir àtravers elles, il scelle un pacte avec elles en les baisant. Une fois à Vienne,retrouvant avec émerveillement son corps, il reprend contact avec son adorationardente de « la beauté et [du] mystère des corps ». Plutôt que le« déni de soi si proche de la démence », il préfère embrasser« la faute » (si c’en est une) ». Envisageant enfin la sérénité,il dit se résigner à des instincts qu’il n’a pas choisis.

Pour terminer sa lettre, Alexis renouvelle àMonique son désir d’être compris plutôt que pardonné. Il lui dit adieu enl’assurant qu’il n’a pas voulu la tromper. Il conclut en lui demandant pardon« d’être resté si longtemps ».

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