Antigone

par

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Jean Anouilh

Jean Anouilh est un
écrivain français né en 1910 à
Bordeaux d’un père tailleur et d’une mère professeure de piano. Au casino
d’Arcachon, où sont surtout données des opérettes, Jean découvre très jeune le
théâtre et rêve d’appartenir lui-même à une troupe. La famille déménage à Paris alors que l’enfant a huit ans.
Là, il étudie au lycée Chaptal. Collégien, il versifie en dramaturge, et au
lycée il imite Henry Bataille (1872-1922), avant de faire la découverte du théâtre
de ses contemporains. L’année 1928
marque celle de Giraudoux quand
Anouilh va écouter Siegfried à la
Comédie des Champs-Élysées, et celle de Cocteau
à la lecture des Mariés de la tour Eiffel
– deux œuvres qui lui font réaliser la potentialité poétique du théâtre. L’auteur
fuira lui-même la représentation en trompe-l’œil de la vie dans ses œuvres,
visant une transposition d’un autre ordre de la réalité. Après une année de
droit, poussé par le besoin il travaille deux ans aux côtés de Jacques Prévert
dans une agence de publicité, puis quelque temps comme secrétaire du metteur en
scène Louis Jouvet à la comédie des Champs-Élysées, lequel n’a que mépris pour
lui.

La première pièce notable de
Jean Anouilh est représentée en 1932
au théâtre de l’Œuvre. Dans L’Hermine le jeune dramaturge affuble le jeune Frantz, comme nombre de ses
personnages après celui-ci, d’un fort désir
d’absolu
. Pauvre mais amoureux de la riche et jeune Monime, il doit endurer
l’opposition de la tante de celle-ci qu’il finit par assassiner, par amour mais
surtout par revanche, celle d’un jeune homme dégoûté par un monde mû par
l’argent. La pièce est correctement accueillie par la critique et le public, et
Anouilh décide de vivre désormais de ses seuls droits d’auteur. Dès lors sa
biographie se confond avec son œuvre ; il dira lui-même n’avoir pas de
biographie, ce dont il se réjouissait. Après un mariage et quelques expériences
malheureuses le jeune dramaturge rencontre en 1937 deux hommes très actifs dans le milieu théâtral : Georges Pitoëff et André Barsacq, qui vont l’initier à cette vie de troupe rêvée –
Anouilh préférant le terrain, ou plutôt le plateau, à l’isolement d’un cabinet
de travail. C’est Pitoëff justement qui crée en
1937 Le Voyageur sans bagage,
quête par un soldat de la Grande Guerre amnésique de sa véritable famille.
Confronté à celle-ci, il fuira la responsabilité d’assumer son passé quand il le
découvrira d’une laideur repoussante, et choisira une autre famille prétendant
à sa parenté, au sein de laquelle il pourra, pense-t-il, renaître librement,
sans avoir à répondre de comportements anciens. La pièce s’avère d’un comique tragique et pathétique. En 1934 Anouilh avait écrit
La
Sauvage
, une pièce qui ne sera créée qu’en 1938, une nouvelle fois par Pitoëff. À l’instar du Frantz de L’Hermine, le personnage éponyme, fille
de musiciens ratés, se montre mue par un orgueil
étrange
et choisit le malheur en
fuyant le bonheur et la vie facile que lui autorise l’amour du riche
compositeur Florent, retournant à la boue de ses origines auprès de ses
parents. La souffrance apparaît ici
comme la seule possibilité de rédemption
de l’humain, le bonheur passant pour un état anormal et même un scandale. La
sauvage paraît se libérer, triompher de son destin, paradoxalement, en
choisissant de se rabaisser et de l’embrasser. Le Bal des voleurs, une
pièce écrite encore plus précocement, en 1932,
est créée la même année par André Barsacq. Cette pièce fantaisiste conçue pour rivaliser avec le théâtre de boulevard a
pour point de départ l’ennui de Lady Hurf qui la pousse à entrer dans le jeu de
trois voleurs qui se présentent à elle en Grands d’Espagne. Elle les invite à
loger chez elle mais Juliette, l’une des nièces de Lady Hurf, prend cette pièce
de théâtre au sérieux et s’éprend d’un voleur, ce qui lui vaut d’être enlevée.
Mais tout finira bien après une scène de reconnaissance de bon aloi. Le succès
de ces deux dernières pièces signe la fin des ennuis matériels de l’auteur. Cette
œuvre est classée en 1942 par Anouilh parmi les Pièces roses, marquées
par la fantaisie, avec Humulus le muet (1929), Le Rendez-vous de Senlis (1937) et Léocadia (1939). Quant à L’Hermine, La Sauvage, Le Voyageur sans
bagages
et Eurydice (1942), elles
sont intitulées Pièces noires et mettent en scène des affrontements sur un ton
plus
grave.

Sous l’Occupation André Barsacq créée Antigone
au théâtre de l’Atelier en 1944. La
sœur d’Étéocle et de Polynice s’y affirme explicitement comme un personnage de
tragédie, mû par la fatalité de son destin, et par ce qui semble être un goût
intime pour la mort ; elle répond à Créon qu’elle ne veut pas comprendre
ses raisons : « Moi je suis là pour autre chose que pour comprendre.
Je suis là pour vous dire non et pour mourir. » La pièce triomphe, connaît cinq cents
représentations et se voit dès sa création rangée parmi les classiques par la
critique. À la fin de la guerre, Anouilh participe à la campagne en faveur de Robert Brasillach, qui l’avait toujours
soutenu, nourrissant encore les reproches
d’ordre moral
qu’on lui assénait régulièrement, encore devant Antigone, dont on eût préféré que sa
résistance face au tyran fût plus évidente qu’un simple refus de compromissions,
lequel équivalait à une condamnation de la vie. Poursuivant, à la manière de
Giraudoux, sa modernisation des grands mythes de la tragédie grecque –
n’hésitant pas à employer un style parlé voire vulgaire, ainsi que des anachronismes
–, Anouilh publie Médée en 1947. La
révolte de l’héroïne, impure, émanant d’une conscience souillée, s’oppose à
celle d’Antigone et pousse jusqu’à ses extrêmes le désespoir et le crime.

En 1951
la pièce Colombe est créée par Barsacq. Même si la pièce sera classée cette
année-là parmi les Pièces brillantes avec L’invitation
au château
(1947), La Répétition ou
l’Amour puni
(1947) et Cécile ou
l’École des pères
(1949), elle a quelque chose de grinçant car contrairement
aux domestiques indifférents qui observent la scène dans Le Voyageur sans bagage, ici, les voyeurs sont les amis de Colombe,
qui guettent plus qu’ils n’observent les scènes de jalousie et de mensonge qu’ils
ont provoquées. Les pièces brillantes jouent sur la mise en abyme du théâtre, des spectateurs se trouvant sur la scène
parmi les personnages. La pièce L’Alouette, créée par Jean-Denis
Malclès en 1953, avec Suzanne Flon
dans le rôle de Jeanne d’Arc, a quelque chose d’un livre d’images et d’une
saveur populaire, dans la tendresse et la naïveté de la silhouette du
personnage historique. Anouilh présente le parcours de la pucelle comme un
phénomène à simplement reconnaître, sans chercher à l’expliquer. En 1960 Anouilh
fait figurer cette pièce aux côtés de Becket
ou l’Honneur de Dieu
(1959), pièce qui reste deux ans à l’affiche et se
voit rapidement adaptée à l’étranger, et La
Foire d’empoigne
(1962), parmi les Pièces costumées, dans lesquelles
des personnages lumineux se sacrifient par sens du devoir. Entre 1961 et 1967, Anouilh n’écrit quasiment plus
de théâtre, se consacre à la mise en scène et aux traductions de pièces
d’auteurs étrangers, notamment Shakespeare. Il continue aussi ses activités de
scénariste et de dialoguiste pour le cinéma et la télévision. En 1962 paraissent ses Fables, en partie reprises de celles de
La Fontaine, dont le sens est parfois renversé. L’auteur y emploie un ton sarcastique, fait preuve de
beaucoup d’humour dans ces histoires
écrites dans un style simple qui n’aiguise que mieux la critique de la société qu’elles soutiennent. Anouilh revient à
l’écriture théâtrale en 1968 et connaît le succès jusqu’en 1980. Becket entre au répertoire de la Comédie-Française en 1971. La pièce Ne réveillez pas Madame démarrée cette année-là connaît six cents
représentations. Il accumule en outre les récompenses.
à partir de 1980 il connaît des problèmes de santé.

 

Jean Anouilh meurt en 1987 à Lausanne
en Suisse. La pureté blessée de
personnages à l’enfance déçue est le
thème principal de son œuvre. Cette pureté est l’apanage des pauvres et des
chastes, qui par définition ne peuvent garantir la pérennité de leur situation.
Corollaires de ce thème, ceux du refus
de l’hypocrisie
et du mensonge,
la nostalgie d’un paradis perdu et
la quête d’absolu. Le premier
théâtre d’Anouilh fait jouer une révolte contre l’altération de cette pureté engendrée
par la transmission systématique qui a lieu de l’adulte à l’enfant. Le
dramaturge a donc une vision profondément pessimiste
de l’homme, et son théâtre va s’orienter au fil de sa carrière vers le militantisme. Après avoir soutenu
Brasillach, Anouilh continuait à jouer avec les frontières de la moralité dans Pauvre
Bitos
(1956), œuvre rangée parmi les comédies satiriques appelées Pièces grinçantes. Elle vise les acteurs de l’épuration de
l’après-guerre, représentés par Robespierre, dit Bitos, et ses convives. La
satire finit par tomber dans la farce
quand Anouilh veut épingler les intellectuels de gauche dans Chers
Zoiseaux
(1976) et les
féministes dans La Culotte (1978).
Ces deux pièces seront d’ailleurs unies en 1984 à Épisode de la vie d’un auteur (1948) et Le Nombril (1981) parmi les Pièces farceuses.

 

 

« Dans la tragédie on
est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme !
Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une
question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce
qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris
comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, —
pas à gémir, non, pas à se plaindre, — à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à
dire, qu’on avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et
pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. »

 

Jean Anouilh, Antigone, 1944

 

« Je crois qu’on ne peut rien trouver de plus consolant, quand
on est devenu un homme, qu’un reflet de son enfance dans les yeux d’un ancien
petit garçon. »

 

Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage, 1937

 

« Oui, je t’oublierai. Oui, je vivrai, et malgré la trace
sanglante de ton passage à côté de moi, je referai demain, avec patience, mon
pauvre échafaudage d’homme sous l’œil indifférent des dieux. Il faut vivre
maintenant, assurer l’ordre, donner des lois à Corinthe, et rebâtir sans
illusion un monde à notre mesure pour y attendre de mourir. »

 

Jean Anouilh, Médée, 1947

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