Antimémoires

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Résumé

En introduisant ses Antimémoires, AndréMalraux s’interroge : des mémoires sont-ils le récit de souvenirs ou leurreconstruction, afin de dresser le portrait d’un narrateur qui n’est pas d’uneseule pièce ? D’un lieu et d’une époque à l’autre, le Malraux de 1965emmène son lecteur en une rhapsodie de souvenirs où la vibration d’un fil de lamémoire en fait trembler un autre, puis un autre.

 

Première partie

 

Malraux évoque son grand-père. En 1913, cetAlsacien choisit de se donner la mort. Son fils – père de Malraux – rencontrealors le frère du défunt, brouillé avec lui depuis des années :l’universitaire âgé et le voyageur se découvrent intellectuels épris despiritualité, à la recherche de ce qui fait qu’un homme est homme et nonbête : son aptitude à remettre le monde en question, ce questionnementsans cesse recommencé qui fait de l’homme, Sisyphe de la pensée, un homme. PuisMalraux fait se télescoper les souvenirs de musées, de lieux, d’époques :l’Égypte des pharaons où voisinent momies, pyramides et barrage d’Assouan en1965, musée disparu et poussiéreux du défunt Trocadéro en 1934, Mexique etMayas lors de la fête des morts à Oaxaca, où survivent des superstitions quiont empli des siècles, en un musée imaginaire constamment recréé. Puis ons’envole pour l’Abyssinie où plane l’ombre de Rimbaud, à la recherche de lacapitale de la Reine de Saba, femme dont l’aura illumine l’Ancien Testament etdont le chant résonne jusqu’à aujourd’hui : « Ris donc, belermite ! ». C’est en avion que Malraux la trouve, malgré l’orage degrêle qui manque le tuer avec le pilote Corniglion, capitale de sable au cœurd’une contrée fermée, dans un désert où même les légions de Rome furentenglouties. Aden, la capitale, est déchirée par la guerre civile, et laprésence coloniale anglaise va disparaître.

 

Deuxième partie

 

Cette présence a déjà disparu d’Afghanistan etd’Inde, où sa splendeur d’autrefois est maintenant dévastée. D’un souvenir àl’autre, Malraux revient en France pour évoquer la tentative de prise en maindes mouvements de résistance par le Parti communiste pendant la Seconde Guerremondiale. Il distingue l’appareil politique et les individus, l’un aveugle auservice de Staline, les autres capables d’humanité et de loyauté. On rencontreDe Gaulle, figure capitale : le Général tente d’aider à la reconstructionde la France, malgré les dissensions des mouvements de résistance et lenoyautage opéré par le Parti communiste. De Gaulle et Malraux parlent de laFrance au sortir de la guerre, et c’est l’Histoire qui est là, car ces hommestravaillent pour elle, non pour le seul lendemain. L’État et la nation doiventpasser avant tout, sans compter sur quelque reconnaissance : Clemenceau etChurchill, sauveurs de leurs pays, ne furent récompensés que par l’ingratitudede leurs contemporains. C’est ce qui arrive à De Gaulle pendant sa« traversée du désert » entre 1953 et 1958. Le tumulte né de laguerre d’Algérie le rappelle aux affaires.

L’époque est à la décolonisation et au choixdes peuples. C’est Malraux que De Gaulle envoie aux Antilles et en Guyane pourconvaincre ces territoires de rester dans la communauté de la République.Malraux y croise un grand homme, Césaire, un militant loyal et patriote, ainsique Catayée, ou l’incarnation de la sottise, le préfet de Guyane. Fêté auxAntilles, bousculé en Guyane, l’orateur qu’est Malraux se montre convaincant.Puis De Gaulle l’envoie rencontrer Nehru, qui dirige l’Inde tout justeindépendante. En Inde, Gandhi est omniprésent : ses portraits sontpartout, son esprit est vivant. Nehru parviendra-t-il à préserver la non-violencequi chassa l’Angleterre sans effusion de sang ? Nehru et Malraux évoquentleurs séjours en prison : une fin en soi pour Nehru enfermé par lesAnglais pendant la lutte contre le colonisateur, une douloureux incident pourMalraux arrêté par les Allemands pendant celle contre l’occupant.

C’est en 1944 que Malraux, chef d’un groupe demaquisards, est arrêté par les Allemands près de Granat. Légèrement blessé, onl’y transporte, et on le soumet à un simulacre d’exécution. Puis il est emmenéà Toulouse, emprisonné, et échappe in extremis à la torture par la Gestapo,avant que la ville ne soit libérée. S’il n’a pas eu peur de la mort face aupeloton qui simulait son exécution, il admet volontiers avoir connu la peur àl’idée de subir ce que subissaient les malheureux que l’on battait, noyait, etqui hurlaient à deux pas de lui.

 

Troisième partie

 

Puis c’est Ceylan – l’actuel Sri Lanka – etl’Inde, où cohabitent le bouddhisme ancestral et le brahmanisme aux milliers dedivinités : la sagesse quêtée par le prince indien Siddhârta qui deviendrale Bouddha et la déité protéiforme dont l’incarnation ultime est Civa. Ce sontles rives du Gange sacré à Bénarès, éclairées par les bûchers funéraires à côtédesquels on psalmodie sans fin le Bhagavad Gita, poème sacré dont les versaccompagnent l’enfant indien depuis l’âge des berceuses. Malraux est frappé parla multitude grouillante des fidèles, si différente des immobiles chrétiensoccidentaux. Agra, Lahore, Calcutta… partout cette spiritualité qui anime etmotive chaque geste du quotidien : « l’homme s’unit à Dieu lorsqu’ildécouvre son identité avec lui. […] L’action est nécessaire car il faut queles desseins divins s’accomplissent ». L’adorateur de Civa comme le sagequi aspire à la sagesse de Bouddha espèrent échapper enfin à la roue de la vieet au cycle de la réincarnation. La mort a alors un sens, contrairement à cellequi frôla Malraux au printemps 1940.

La drôle de guerre a pris fin et Malraux, chefde char, fonce dans la nuit avec un escadron en direction des blindésallemands. Dans le rugissement des moteurs et le martellement des chenilles, onroule à travers champs, quand le char de Malraux tombe dans une fosse, piègemortel si le char ne peut s’en extraire. L’équipage est paniqué, on hurle, lesobus tombent… mais les chenilles mordent la terre et le char sort de lafosse. Quand l’aube éclaire le paysage, Malraux et ses hommes ont le sentimentde vivre une nouvelle naissance. Le jour qui vient est leur premier. Malrauxrevient à la conversation entre Nehru et lui, mettant face à face deux mondesradicalement différents et tous deux millénaires : l’Inde et l’Occident,cet Occident où l’on conspue les religieux hindous qui sacrifient des animauxaux divinités mais où l’on tue des bêtes pour se nourrir. L’Inde a été coupéeen deux par la partition qui a créé l’État musulman du Pakistan. Cetteamputation que Gandhi ne voulait pas a engendré exode, misère et mort. Quandles deux hommes d’État conversent, l’Inde vit sous la menace d’une agressionchinoise – qui aura lieu quelques années plus tard – et d’une guerre avec sonvoisin pakistanais. Nehru aura-t-il les moyens de préserver l’esprit denon-violence qui a guidé la marche vers l’indépendance ? Rien n’est moinssûr.

 

Quatrième partie

 

1965, Malraux est à Singapour, aux portes dece qui était l’Indochine, parmi les fantômes de ceux qui faisaient la présencecoloniale française et alors que les marines américains débarquent au Vietnam.Installé à l’hôtel Raffles, il y retrouve le personnage qui, dans LaCondition humaine, se nomme le baron de Clappique. Le long entretien portesur l’incarnation de l’aventurier ; Marco Polo, Timour – qu’on appelleaussi Tamerlan –, Renaud de Châtillon et Conrad sont évoqués. Pour Malraux, cesera Rimbaud aux semelles de vent. « Rentrez sous terre ! »s’exclame Clappique : il lui préfère Mayrena, militaire français qui créaau XIXe siècle un royaume de pacotille au cœur des jungles d’Asie ety mourut, riche d’or et d’illusions perdues. Et toujours, dans le fond de laconversation, les communistes dont Malraux voit la menace poindre, menés parMao en Chine, Ho Chi Minh au Vietnam : avec Giap, ce dernier a chassé lesFrançais, il chassera les Américains : quand les sauterelles sont ennombre, elle abattent l’éléphant. C’est avec son ami Méry, écrivain aux portesde la mort, que Malraux évoque Ho Chi Minh, l’invincible et frêle guide,« l’oncle Ho », qui a bouté les Français hors d’Indochine et chasserales Américains. Il installera le communisme au Vietnam, malgré la campagnemondiale menée par les États-Unis. Et Méry médite sur sa mort prochaine, évoquesa passion : les papillons qui voyagent et sont chez eux jusque dans leslieux les plus hostiles. Malraux le quitte et prend le chemin de Hong Kong.

 

Cinquième partie

 

Hong Kong, porte anglaise sur la Chine, face àCanton où Malraux faisait commencer son premier roman, lors de la premièregrève générale. Le Canton d’autrefois a disparu au profit d’une ville àl’architecture soviétique et froide, et Malraux songe à Mao, à la Longue Marcheentamée en 1934 : dix mille kilomètres en une année, des milliers de mortstout au long du chemin, les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek à sestrousses, et le communisme apporté aux villages reculés de la Chine profonde.La Chine de 1965 est une puissance en devenir de près d’un milliardd’habitants. Malraux rencontre le maréchal Chen-Yi, diplomate impénétrable etau large sourire, qui dessine une Chine sereine face à ce qu’il décrit commeune agression américaine menée partout dans le monde. La Chine y répondra, lemoment venu. Elle interviendra au Vietnam comme elle intervint en Corée, etelle gagnera. La Chine, dit-il, sera aux côtés de l’opprimé et du colonisé,rejoignant en cela ce que déclare l’Indien Nehru. Mais c’est la voix de Mao quirésonne alors ; le dirigeant reçoit Malraux : rigide comme unempereur de bronze, entouré de ministres et de fonctionnaires, celui à quiMalraux attribue du génie évoque la révolution contre le gouvernement du KuoMin-Tang, immense jacquerie de paysans révoltés contre leurs seigneurs – lepaysan chinois n’avait pas eu le temps de faire connaissance avec lecapitalisme. L’effort à faire vers le progrès est immense dans ce paysprofondément agraire où, en 1965, la bombe atomique coexiste avec la charretteà bras. De Gaulle, par la voix de Malraux, assure Mao que la France ne veut pasd’un monde soumis à la double hégémonie de l’URSS et des USA, et qu’elleaccorde à la voix de la Chine une place primordiale dans le concert desnations.

La route du retour en France passe part leJapon, dont les jardins minéraux invitent qui les contemple à la méditation duzen. Auprès du Jardin-Sec, Malraux songe et discute avec un bonze féru d’Occidentmais japonais par dessus tout, qui médite sur l’effacement progressif du Japonancestral qu’entraîne l’alliance avec l’ennemi d’hier, les États-Unis. Malrauxa beau lui dire que le corps réel du Japon demeure intact sous la cosmétiquequ’appliquent les modes et les nécessités politiques, le bonze n’est guèreconvaincu, pas plus que l’empereur qui reçoit le ministre qu’est Malraux :plus rien, selon lui, ne subsiste du bushido, le code d’honneur dessamouraïs, dans le Japon marqué par la bombe atomique et la défaite. C’est dansla nuit minérale japonaise que Malraux termine cette géomancie qui est passéepar la rectitude des pyramides de Gizeh, l’exubérance des temples indiens etl’architecture secrète de la Cité Interdite de Pékin.

Pourtant une étape demeure : Paris et lePanthéon où dans un vent glacial Malraux accueille les cendres de Jean Moulin,mort sous la torture nazie. C’est alors l’évocation des souvenirs dessurvivants, de celles et ceux qui sont revenus des camps d’extermination oùl’homme s’est méthodiquement employé à déshumaniser son semblable. L’enfer descamps, c’était d’être avili jusqu’à la mort, mais les bourreaux n’ont pas suvoir qu’existe chez le résistant une volonté de vivre qui n’est pas animale,mais « obscurément sacrée ». Le vertige du sacré, c’est aussi celuiqui animait les Anciens qui tracèrent les dessins préhistoriques de Lascaux.Rendus aux hommes après vingt mille ans, quinze ans de fréquentation de l’hommeont suffi pour les mettre en péril. Il a fallu les rendre à la pénombre.

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