Au rendez-vous allemand

par

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Paul Eluard

Paul Éluard – pseudonyme
d’Eugène Grindel – est un poète français né en 1895 à Saint-Denis, d’une mère couturière et d’un père comptable,
qui s’enrichit ensuite dans l’immobilier. La famille s’installe à Paris en
1908. La jeunesse du poète est marquée par la maladie ; atteint d’une
forme grave de tuberculose, il doit plusieurs
fois se séparer de ses parents pour se soigner. Dans un sanatorium, il rencontre sa première femme, sa première muse, qu’il
renomme Gala, auprès de laquelle il
lit les grands poètes français et qu’il épouse en 1917. Sa première poésie est
marquée par sa figure ; il y est question d’un amour qui permet au poète
d’entrer en communication avec un monde qui se révèle autrement grâce au regard
de la femme. Dans sa jeunesse Éluard se lie à des anarchistes et des pacifistes
et les écrivains qui l’inspirent se situent parmi les poètes dits sociaux comme
Walt Whitman (Feuilles d’herbes) ou
les unanimistes (Jules Romains, Georges Chennevière). En 1917 dans Le Devoir et l’Inquiétude le poète
raconte l’expérience terrible de la guerre,
dont le champ de bataille, où l’on voit dans tel poème mourir un ami, est aussi
le lieu de la révolte et de l’espoir, de la foi en un avenir heureux,
sentiments qui anticipent le chant de joie que constituent les Poèmes
pour la paix
de 1918. Pendant la guerre Éluard, qui a
travaillé comme infirmier, a pu
développer la conscience d’une misère commune. Dans Les Animaux et leurs hommes, les
Hommes et leurs animaux
, en 1920, le ton est toujours gai, Éluard
aspire à des rapports humains apaisés que permettrait un langage
« commun » et « charmant ». Sa poésie s’affirme déjà dans
ces premières œuvres dans un ton léger
et familier qui sera sa marque, tout
comme la concision de son écriture
et la simplicité de ses images. Les
poèmes qui forment Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves (1921)
signent l’apparition de l’empreinte surréaliste sur l’œuvre d’Éluard. La poésie
se complexifie, devient le lieu de recherches verbales, le terrain de l’irrationnel et de l’inconscient. En effet Éluard a
participé à l’aventure dadaïste après
la guerre avant de se lier d’amitié avec André Breton. Avec lui, Soupault et
Aragon, il fut l’un des fondateurs du mouvement surréaliste.

Capitale de la douleur qui paraît en 1926 réunit deux recueils marqués par l’influence de Lautréamont et
Rimbaud, et par une grande richesse
formelle
, qui fait fi de tout dogme. Dans Répétitions, qui avait
paru en 1922, toujours dans une
veine surréaliste, des images énigmatiques naissent du recoupement des rêves
avec la réalité. Celles de Mourir de ne pas mourir apparaissent
également (dés)ordonnées par l’inconscient.
Le poète, enclos dans un monde onirique, en éprouve une solitude. Dans les poèmes plus récents qui terminent le recueil,
l’amour vient atténuer le désespoir du poème, et à nouveau la femme agit comme
une médiatrice entre le monde et le poète ; l’atmosphère devient alors chaude
et lumineuse. Cet amour est au cœur du recueil L’Amour la poésie qui paraît en 1929, dédié à Gala. À nouveau le monde apparaît transfiguré par le
sentiment amoureux, même si le désespoir affleure encore çà et là. Le poète
conserve aussi sa révolte et dit
vouloir parler pour ceux qui n’ont pas de voix. Malgré la concision du style le
pouvoir de suggestion des images est toujours très fort. En 1930 commence à paraître la revue
Le surréalisme au service de la révolution dont
Breton est le directeur, Éluard le gérant. Cette publication signe le
rapprochement de Breton avec les révolutionnaires à un moment où le
surréalisme, après une vague d’exclusions, connaît un nouvel élan en parallèle
de l’arrivée de nouvelles figures. On essaie donc d’y marier des visées
politiques et poétiques. L’Immaculée Conception qui paraît la même année est un recueil
de textes poétiques écrits à deux mains en collaboration avec Breton. Les deux
poètes évoquent d’abord l’épopée humaine, mue par un désir mystérieux de l’homme ;
puis ils simulent le délire verbal des
aliénés
, montrant par là qu’il n’est pas si différent de celui des poètes
et que la frontière entre normalité et pathologie est un choix opéré par la
société ; ils parlent enfin d’amour et énumère même trente-deux positions
sexuelles.

En 1932
paraît La Vie immédiate, évoquant la décrépitude du mariage avec Gala.
En 1934 La Rose publique contient
peut-être les plus belles pièces surréalistes d’Éluard, qui de poète
solitairement triste est devenu le frère de misère de toute une communauté. En 1936 le recueil Les Yeux fertiles est nourri de l’amour du poète pour
Nusch, femme-monde, chasseuse d’ombres, veine que l’on retrouve encore dans Cours
naturel
en 1938 où le poète se dégage un peu plus
de son désespoir. On y trouve des poèmes
de circonstance
dont le plus célèbre, « La victoire de Guernica », évoque le bombardement de la ville
basque. Issues d’une nouvelle collaboration entre Éluard et Breton, les Notes
sur la poésie
paraissent en 1936.
Ce recueil illustre les principes du surréalisme : la spontanéité de l’écriture
automatique
, la liberté consubstantielle au rêve, et donc le refus de toutes formes contraignantes donnent
accès à la vérité, contrairement au discours, trop contraint.
Les Mains libres, ouvrage de 1938,
sont le résultat d’une collaboration entre Éluard et le peintre et photographe Man Ray (1890-1976), après des vacances
passées ensemble en 1936 puis en 1937. Ce sont les poèmes du poète qui sont
venus illustrer les dessins de Man Ray et non l’inverse ; leurs thèmes
majeurs sont la femme, la main donc, mais encore le fil et la couture, les parents du peintre ayant travaillé dans la confection
tout comme la mère d’Éluard.

Dans Donner à voir en 1939 Éluard réunit de nombreux textes
très divers déjà parus précédemment. On y retrouve des pièces dans la veine
surréaliste, où sommeil et veille se recoupant interdisent tout repère, ainsi
que des textes sur la poésie – dont le dessin doit être de « donner »
à voir, d’inspirer plutôt que d’invoquer – et la peinture, parmi lesquels des
poèmes inspirés des grands peintres modernes comme Picasso, Braque, Paul Klee
ou Chirico. Retour à la collaboration artistique en 1940 avec Ralentir
travaux
, recueil écrit conjointement avec René Char. Ce qu’a écrit chacun est indiscernable, et la thématique
principale en est l’errance et les découvertes qu’elle autorise. Dans Le Livre
ouvert
qui paraît au début de l’Occupation et qui sera repris dans un
ouvrage plus vaste portant le même titre en 1947, Éluard commence à parler de la misère qui frappe le pays, en
usant souvent de l’allusion et de la fable. Le recueil n’est pas que noir
puisqu’en ces tristes temps le poète invite à se rappeler des belles choses sur
lesquelles il faut se concentrer pour les préserver, qu’il s’agisse d’éléments
humains ou naturels. Il se montre pareillement inspiré par un esprit de résistance dans Poésie et vérité (1942),
Au
rendez-vous allemand
(1944)
et Dignes
de vivre
(1944). C’est dans le premier que se
trouve le célèbre poème « Liberté ».
Il s’agit donc d’une poésie de combat,
plus explicite que dans Le Livre ouvert,
employant un style simple et direct. Elle a par conséquent dû
paraître d’abord clandestinement et
c’est surtout cette partie de son œuvre qui a valu à Éluard la gloire
littéraire. En 1942, après une
première et courte adhésion en 1926, il rejoint à nouveau le Parti communiste et ne le quittera
plus.

En 1946 paraît le recueil Poésie
ininterrompue
, formé pour moitié par le poème éponyme où Éluard, se
retournant sur sa vie et son œuvre, fait le récit d’une odyssée spirituelle qui se clôt sur un programme : être fidèle
à la vie, qu’illustre Le Dur Désir de durer qui paraît la
même année. Le Temps déborde qui paraît en 1947 rend hommage Nusch dont la
mort brutale l’année précédente inaugure une période noire pour l’écrivain.
Dans ses Poésies politiques de
1948 Éluard raconte sa lutte pour
surmonter cette tragédie avant de traiter de la défense de la liberté dans les contextes grec et
espagnol. Dans Une leçon de morale l’année
suivante il poursuit son propos et appelle à ne pas se résigner. L’écriture
d’Éluard retrouve un climat apaisé après sa rencontre en 1949 de Dominique, qui
deviendra sa femme jusqu’à sa mort – apaisement perceptible dans ses recueils Pouvoir
tout dire
et Phénix,
tous deux de 1951.

 

Paul Éluard meurt
en 1895 d’une crise cardiaque à
Charenton-le-Pont (Val-de-Marne). Il apparaît aujourd’hui comme le poète par excellence de la résistance, dont le lyrisme civique exprimait un souci
d’allier activité poétique, réflexion philosophique et action sur la société,
mais aussi un poète de l’amour,
qu’il présentait comme une force créatrice, exaltante, source de la fécondité
universelle, image du monde tel qu’il est et tel qu’on pourrait le transformer.
Il fut aussi un polémiste, opposant
farouche au patriotisme nationaliste et à l’impérialisme, à certaines figures
littéraires comme Cocteau, Malraux et Valéry.

Sa poésie
frappe par son caractère immédiat,
sa transparence, sa simplicité innocente, une candeur même,
autant de traits qui permettent d’exprimer les sentiments dans leur
authenticité, émerveillement ou stupeur. Libéral
en esthétique, sa plume oscille sans
souci des catégories entre poésie
lyrique
et poésie engagée.
Disant ses sentiments, sa voix blanche,
impersonnelle, semble parler pour tous, et il dira que « Liberté »,
qui l’a fait connaître au-delà des cercles d’amateurs de poésie, était d’abord
un chant adressé à une femme, avant qu’il ne s’aperçoive qu’il parlait d’un
autre objet désiré par tous. De même quand il célèbre Staline, plutôt que d’une
personne il parle d’une terre idéale, et il exprime, une nouvelle fois, ses revendications utopiques au nom d’une
communauté humaine pacifiée.

 

 

« Les
poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où
la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur
principale qualité est non pas […] d’invoquer mais d’inspirer. »

 

Paul
Éluard, Donner à voir (1939),
conférence prononcée à Londres en 1936

 

« La
nuit n’est jamais complète

Il y a
toujours puisque je le dis

Puisque je
l’affirme

Au bout du
chagrin une fenêtre ouverte

Une
fenêtre éclairée

Il y a
toujours un rêve qui veille

Désir à
combler faim à satisfaire

Un cœur
généreux

Une main
tendue une main ouverte

Des yeux
attentifs

Une vie la
vie à se partager. »

 

Paul Éluard, Phénix, 1951

 

« Je
t’ai identifiée à des êtres dont seule la variété justifiait le nom, toujours
le même, le tien, dont je voulais les nommer, des êtres que je transformais
comme je te transformais en pleine lumière, comme on transforme l’eau d’une
source en la prenant dans un verre, comme on transforme sa main en la mettant
dans une autre […]. »

 

Paul
Éluard, La Vie immédiate, 1932

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