Cinq leçons sur la psychanalyse

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Sigmund Freud

Chronologie : Vie, Regards
sur les œuvres principales & Pensée

 

1856 : Sigmund Freud naît à
Freiberg (empire d’Autriche). Il est l’aîné d’une fratrie de cinq sœurs et d’un
frère issue du deuxième mariage de son père, modeste négociant juif. À partir
de 1860 il grandit dans le quartier juif
de Vienne 
; il habitera la ville jusqu’à son exil, peu avant sa mort.
C’est un élève brillant qui à un
très jeune lit les grands classiques de la littérature. Il expliquera plus tard
son parcours en mettant en avant son judaïsme dont il tiendrait un esprit
critique sans préjugés, et qui aurait favorisé la possibilité d’une pensée dans
les marges. Il termine son lycée en 1873 et mû davantage par une soif de savoir que par un goût réel
pour la discipline, il entame des études de médecine à l’université de Vienne. Il se prend de passion pour la zoologie et la biologie darwinienne notamment. Il accomplit ses études en huit ans
au lieu de cinq car il fait dans l’intervalle deux séjours à Trieste dans une
station de zoologie expérimentale et travaille à partir de 1876 comme
physiologiste-assistant. Il s’oriente vers l’anatomo-pathologie sous l’influence de son vieux maître Ernst
Brücke. Il étudie le cerveau et le système nerveux et s’intéresse plus
particulièrement à l’étude des neurones et de la cocaïne. Pendant son service
militaire il traduit John Stuart Mill. Ses intérêts sont très variés, il
s’intéresse aussi à l’Antiquité grecque.

1881 : Après avoir obtenu son diplôme
Freud travaille dans des laboratoires
et se livre à des recherches
histologiques
personnelles. Désargenté, il doit abandonner la recherche et
devenir à contrecœur médecin praticien
en 1882, dans un service de
chirurgie puis de psychiatrie. Il étudie l’hystérie auprès du médecin Josef Breuer, notamment à travers le
célèbre « cas d’Anna O. » (1883),
qui lui fait découvrir les artefacts produits par le thérapeute dans sa
relation avec le patient, et donc la notion de transfert, ce que son confrère préférait ignorer, tout comme ses
pairs en général « oubliaient » dans leurs publications d’évoquer
tout lien entre troubles nerveux et sexualité, qu’ils constataient pourtant. Les
« nerveux » sont alors des
patients particulièrement problématiques – et importuns – pour les praticiens, car ils souffrent de troubles qui
ne sont pas liés à une lésion détectable ; on les prend d’ailleurs souvent
pour des simulateurs et ceux qui
tentent de les soigner sont considérés comme des charlatans. S’intéressant aux « nerveux », Freud s’écarte
alors du positivisme qu’il avait embrassé jusqu’alors. Alors qu’il teste
l’usage de la cocaïne dans le cas de plusieurs pathologies, un ami morphinomane
sur lequel il expérimente se suicide. Freud consomme lui-même de la cocaïne
pendant cette période jusqu’en 1895.

1885 : Devenu Privatdozent, Freud part étudier à Paris auprès du neurologue Charcot,
dont il traduit les travaux en allemand et qui lui inculque l’importance de l’observation et de la classification. En 1886 il étudie la
pédiatrie à Berlin et s’intéresse à l’hypnose ;
il l’utilise dans son cabinet à partir de fin 1887 et rencontrera Bernheim qui
la pratique à Nancy en 1889. Freud substituera comme moyen thérapeutique à
l’hypnose qu’il juge décevante la « cure
par la parole 
» ou « catharsis »
de son ami Josef Breuer. Celui-ci
avait en effet laisser Anna O. décrire la chaîne de faits menant à ses
symptômes et ce faisant ceux-ci avaient disparu. Il apparaissait qu’un tel type
d’interaction permettait de remonter à des souvenirs
oubliés
et donc d’éclairer la genèse
des
symptômes. Freud, grâce à
ces patients devenus libres de dire ce qu’ils veulent, découvre alors
l’existence d’une sexualité infantile,
mais encore l’importance des rêves dont
parlent spontanément tous ses patients.
Ceux-ci sont donc considérés comme des auxiliaires
de leur guérison
, et non plus des simulateurs. Le traitement lui-même devient
une expérience. Événement marquant en 1885, il fait devant la Société des
médecins de Vienne une allocution sur l’hystérie masculine qui provoque une
polémique. De manière générale ses travaux
seront d’abord très mal reçus par ses
pairs
. Freud s’intéresse aussi aux paralysies cérébrales chez l’enfant
(1891), à l’aphasie, et revient toujours aux phénomènes hystériques et à leur traitement, et plus
particulièrement à la phobie (1894).

1896 : Freud appelle la méthode thérapeutique qu’il a développée « psycho-analyse », puis dans des
articles la même année il parle de « psychanalyse ».
Il a alors écarté plusieurs approches – la suggestion, l’hypnose et la méthode
cathartique de son ami Breuer. Sa méthode à lui prend en compte le « transfert », c’est-à-dire,
grossièrement, la projection des sentiments du patient sur le thérapeute, qui constitue
une information pour celui-ci sur le conflit psychique dont est sujet celui-là.
Il s’agit pour le thérapeute de rechercher les souvenirs archaïques capables d’expliquer les symptômes du patient.
Après la mort de son père la même
année, Freud, qui a quarante ans, souffrant d’un malaise physique et psychique proche
de celui de ses patients, ose se livrer à une auto-analyse de quatre à cinq années. Étudiant ses rêves de façon la plus neutre possible, plongeant dans
ses souvenirs d’enfance, il découvre un schéma qu’il universalise, promis à un
bel avenir : il aimait sa mère
et jalousait son père ; il
découvrait derrière l’enfant séduit, ruse de l’inconscient, l’enfant séducteur. L’observateur est
donc mû par des tendances inconscientes similaires à celles du patient :
tout psychanalyste devra être psychanalysé.

1899 : L’Interprétation des rêves (Die Traumdeutung) ou La Science des rêves paraît, artificiellement datée par Freud de 1900. Freud y étudie le
sommeil comme une continuation de la vie éveillée, et le rêve comme un fait psychique
en lien avec la vie consciente
, et non plus simplement comme un processus
biologique. Certains rêves simples traduisent sans détour un désir, tandis que
pour d’autres, plus complexes, l’esprit opère une censure et le désir n’apparaît que sous une forme allégorique. La censure s’effectue par un travestissement qui peut se réaliser de
plusieurs façons : refoulement, condensation (un élément surdéterminé
renvoie à plusieurs éléments inconscients), symbolisation, retournement en son
contraire ou déplacement (une chaîne associative autorise le déplacement de la
quantité d’énergie attachée à une représentation inconsciente vers une autre
plus mineure). Freud distingue donc le contenu
manifeste
– les images du rêve – et le contenu
latent
– le désir qui s’exprime symboliquement –, ce qui fait du rêve un
compromis entre deux tendances. Le rêve se décompose en diverses couches qui sont autant de détours par lesquels se
dissimule, derrière le désir, l’instinct
sexuel
. Dans le cadre d’une psychose, de même, le sujet reporte sa
sensualité sur des objets symboliques. Freud met donc en valeur une étiologie sexuelle des névroses. Il
établit aussi des liens entre le rêve et la production artistique, ainsi que le
mythe. L’interprétation du rêve repose sur un raisonnement non déductif mais analogique,
ce qui laissait place à l’irrationnel et
donc à la critique des collègues positivistes de Freud. L’auteur propose dans cette
œuvre un modèle pour l’appareil
psychique
auquel on fait référence comme « la première topique », élaborée autour des trois pôles que sont conscient,
inconscient et préconscient. À cette période la situation du médecin s’améliore ;
avec de nombreux ennemis il se gagne une patientèle lucrative, mais aussi des
disciples dont une bonne part ont rejoint ses théories sur une incompréhension.
C’est le début d’un double malentendu :
avec ses détracteurs qui lui
reprochent la non-vérifiabilité des
faits
qu’il avance, alors que Freud pense que la nouvelle discipline n’est
pas dispensée de prouver ses certitudes ; avec ses disciples qui se considèrent trop libres de spéculer, sans souci d’apporter de preuves. Au contraire le
fondateur de la psychanalyse voulait défendre le paradoxe d’une science expérimentale fondée sur
l’interprétation
, empirique et spéculative à la fois. Sa validité pourrait
être obtenue par l’établissement de principes
constants de déchiffrement
se montrant opérants dans le cadre d’une large
expérience clinique.

1901 : Dans Psychopathologie de la vie quotidienne (Zur Psychopathologie
des Alltagslebens
) Freud propose ses thèses sur les lapsus et les actes manqués. Il les traite comme des actes psychiques à part
entière, et non des défauts de l’appareil psychique. Produits d’un conflit entre deux intentions concurrentes, ils expriment un désir latent.

1905 : Dans le premier des Trois Essais sur la théorie de la sexualité
(Drei Abhandlungen, zur Sexualtheorie)
Freud étudie les « aberrations »
ou perversions sexuelles, tels le
voyeurisme et l’exhibitionnisme, caractérisés par un déplacement du but qu’est l’acte sexuel en lui-même ; ou la
pédophilie, le fétichisme et la bestialité, pratiques relevant de la substitution
d’un objet « normal » par un objet « aberrant ». Dans le
deuxième essai Freud se penche sur la sexualité
infantile
, qui selon lui existe dès les premiers mois de la vie sous une forme prégénitale. La sexualité adulte serait conditionnée par la singularité
du déroulement de divers stadesoral, anal, phallique – chez
chaque individu. Le troisième essai est constitué par l’étude des
transformations successives de la puberté, qui caractérise la seconde
sexualité, devenue génitale.

1908 : Avec ses élèves Freud fonde la Société
viennoise de psychanalyse
. La même année est fondée la Société
psychanalytique de Berlin, puis en 1909 commence à paraître la première revue psychanalytique.

1909 : Les Cinq Leçons sur la psychanalyse (Über Psychoanalyse, fünf Vorlesungen), adressées à un public de non-spécialistes, peuvent
constituer une bonne introduction à la discipline. La première traite du cas d’Anna O., souffrant d’une hystérie
de conversion. Freud s’était aperçu que la découverte du sens des symptômes engendrait
leur disparition, et de là était née la psychanalyse. Dans la deuxième Freud
propose une nouvelle conception de l’hystérie ; il considère que les
déficiences de la motricité ou du langage par exemple sont les symptômes résiduels, les réminiscences aliénantes d’anciens traumatismes psychiques. Au
centre du dynamisme de l’activité psychique se trouvent le désir et un conflit entre le conscient et l’inconscient,
lequel héberge le souvenir d’évènements mal vécus que la « résistance » empêche d’affleurer
dans la conscience. La thérapie aura pour but de sonder l’inconscient via la parole, l’association de mots, de façon à remettre l’éclairage sur le refoulé.
La troisième évoque à nouveau rêves, actes manqués et lapsus. Dans la quatrième
Freud se penche sur les symptômes morbides et les complexes pathogènes en lien
avec la sexualité. Il développe en outre ce qu’il appelle le « complexe d’Œdipe », découvert en
1897 pendant son auto-analyse, caractérisé par une affectivité ambivalente pour
le père et une violente tendresse pour la mère. La cinquième leçon se penche
sur le phénomène de sublimation, qui
permet d’éviter le refoulement en substituant, à un but inaccessible, un but
situé en dehors de la sexualité et valorisé par la société, afin d’exprimer de
façon détournée toute l’énergie de
ses pulsions sexuelles. La
sublimation offre ainsi un compromis autorisant la réalisation des désirs
inconscients
tout en respectant les exigences
du surmoi
.

Les Cinq psychanalyses réunissent la
même année des articles préalablement parus dans des revues spécialisées. Freud
y parle de cinq cas dont il avait induit les principes de ses théories. Le
premier concerne Dora, une jeune
femme de dix-huit ans souffrant de nombreux maux dont Freud trouve l’origine
dans la relation de celle-ci à son père, qu’il soupçonne d’être impuissant et
d’entretenir des relations avec une femme mariée, ce qui lui sera confirmé. Le
deuxième cas concerne la phobie de Hans, un petit garçon de cinq ans qui
craint d’être mordu par un cheval dans la rue. Freud la met en
lien avec la masturbation infantile et
les tendances homosexuelles du
garçonnet vis-à-vis de son père. Le troisième cas tourne autour de l’obsession
d’un homme imaginant que son père et la femme qu’il aime subissent un même
supplice consistant en l’insertion de rats dans le rectum. Retournant à
l’enfance de l’homme Freud y voit une lutte contre un instinct sexuel
précocement ressenti. Le quatrième concerne les Mémoires d’un névropathe publiés par un certain Schreber, président de la Cour d’appel de Saxe qui souffrait de délire de
persécution et d’hallucinations, et qui pensait en outre qu’il avait la mission
divine de se transformer en femme. Ici le psychanalyste analyse le problème
sans interrogatoire. Le cinquième cas se concentre sur la reconstitution de la vie inconsciente d’un enfant et de sa sexualité, à travers l’histoire de
« l’homme aux loups »,
victime d’un complexe de castration
et d’un désir homosexuel vis-à-vis de son père. Un des rêves analysés par Freud
impliquait des loups blancs aux queues de renards. Même si Freud prétendra son
patient guéri, l’homme déclarera ne s’être jamais débarrassé de ses troubles.

1910 : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (Eine Kindheitserinnerung) vient donner un exemple de cette
sublimation dans l’art dont parlait Freud dans la cinquième de ses Cinq Leçons, et ce à travers l’étude des symboles contenus selon lui
par une toile du maître italien, La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne,
qui traduirait sa libido homosexuelle.
Selon l’efficacité de la sublimation des désirs refoulés, les rapports varient
entre création, perversion et névrose.

1913 : Dans Totem et Tabou (Totem und
Tabu
), en relevant des analogies
entre la vie psychique des névrosés
et le comportement des peuples
« primitifs »
rapporté par les ethnologues, Freud fait passer
pour la première fois des faits culturels et religieux au tamis de la
psychanalyse. Tout système totémique allant de pair avec l’exogamie, Freud établit un lien entre le totem, en même temps représentation de l’ancêtre et génie tutélaire
pour le clan, et la peur de l’inceste
qui devient phobie chez le névrosé.
De même le psychanalyste établit un parallèle entre le « tabou » polynésien, qui équivaut à
une prohibition sociale à caractère
sacré
, et les prohibitions d’origine
sexuelle
que s’inflige le sujet souffrant de névrose obsessionnelle. Freud
donne en outre une suite à l’hypothèse
darwinienne de la horde primitive
, imaginant que les fils chassés par le
père maître du clan – qui inspire une « crainte mêlée d’admiration »
qu’on retrouve dans le cadre religieux – s’associent pour tuer et manger ce
père dans un « repas
totémique 
», acte au fondement de la civilisation, mais aussi porteur
d’un sentiment de culpabilité voisin
des désirs réprimés du complexe d’Œdipe.

1917 : L’Introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse) réunit des cours
donnés par Freud entre 1915 et 1917. Il souligne l’important dynamisme propre à
l’appareil psychique, dans lequel l’inconscient ou refoulé fait subir au
conscient une pression continuelle,
ce qui demande à l’homme normal comme au névrosé une dépense constante
d’énergie pour maintenir l’équilibre. Freud appelle « idéal du moi » cette censure
qui exerce un contrôle sur les représentations pouvant affleurer de
l’inconscient. Les « satisfactions substitutives » chez le névrosé
sont l’expression des désirs refoulés par des moyens détournés : c’est le
« retour du refoulé », qui
provoque les symptômes névrotiques mais aussi les rêves et les actes manqués.
Freud réaffirme ici la conception large de la sexualité qui est celle de la psychanalyse, qui concerne aussi les nourrissons, de même qu’il accroît le
champ des zones érogènes,
particulières à chaque individu selon son histoire. Le refoulement de la libido – énergie à l’origine des pulsions
sexuelles – se trouve souvent à l’origine des troubles psychiques. Dans la
lutte permanente de l’appareil psychique se trouve opposés le « principe de plaisir » qui régit
l’inconscient et le « principe de
réalité 
». Les mécanismes de production des rêves et des symptômes
névrotiques étant similaires, l’analyse des premiers constitue la voie royale
pour étudier les opérations de déguisement et de transposition auxquelles
préside l’inconscient. Freud donne une définition de la névrose comme d’une pathologie psychique dont les symptômes peuvent
être physiques. Lors de la thérapie psychanalytique, le patient doit comprendre
non seulement de façon intellectuelle, mais aussi « vécue » le sens
des symptômes pour espérer leur disparition. Fait à la fois biologique
et psychique, et donc mesurable, la libido sous-tendait désormais tout
l’édifice freudien et fut l’objet de graves dissensions entre le fondateur et
ses disciples.

Métapsychologie (Metapsychologie) qui
paraît la même année réunit une
série de travaux qui approfondissent les thèmes et les concepts des théories
psychanalytiques, Freud allant jusqu’à leurs conséquences ultimes. Il étudie à
nouveau le mécanisme de l’appareil psychique d’un sujet dit
« normal » et annonce une nouvelle psychologie qui dépasse le champ
de ses moyens, d’où le terme de « métapsychologie ».
Entre autres choses, il procède à une généalogie
des pulsions
en remontant à leur point de départ puis en suivant leurs
diverses métamorphoses ; il souligne l’inefficacité et la précarité des
procédés de refoulement ; il compare l’inconscient à l’instinct des
animaux ; mais encore il livre ses interprétations du deuil et de la mélancolie.

1919 : Dans L’Inquiétante étrangeté (Das
Unheimliche
) Freud étudie la nature de la littérature en fonction de ses
théories psychanalytiques, notamment la reviviscence par l’adulte de ses
premiers émois d’enfants, qui resurgissent de l’inconscient déguisés.
L’« inquiétante étrangeté » du titre caractérise les récits fantastiquesHoffmann en est le maître dit-il –, qui
jouent de façon détournée de peurs très communes, à travers un « retour du refoulé » qui
s’accompagne d’angoisse.

1923 : Dans Le Moi et le Ça (Das Ich
und das Es
) Freud distingue trois composants dans l’ensemble psychique. Du ça jaillissent des manifestations instinctives
de façon impersonnelle, c’est la partie
pulsionnelle
de la psyché, elle est entièrement inconsciente. Le Moi, siège de la personnalité, est la
partie du ça qui subit une différenciation sous l’influence du monde extérieur,
et qui tente de soumettre le ça en substituant au principe de plaisir auquel celui-ci obéit le principe de réalité, ce qui équivaut à une transformation de la
libido du ça. Troisième composant, le surmoi
est un moi idéal, centre des normes
imposées par l’extérieur, sorte de « liant social » cherchant à
refouler les pulsions du ça, à se débarrasser du complexe d’Œdipe. Il a pour
modèles les parents et les différents éducateurs qui traversent la vie de
l’individu. De lui vient la conscience
morale 
; il est donc à l’origine des religions. De la tension entre ça
et surmoi naissent des sentiments d’infériorité et de culpabilité. On se réfère
à ce nouveau modèle de l’appareil psychique,
élaboré à partir de 1920, via l’appellation « seconde topique ».

1927 : Dans L’Avenir d’une illusion (Die
Zunkunft einer Illusion
), l’illusion en question est la religion. Alors
qu’il est confronté au tragique de
l’existence
, les désirs d’être aimé et protégé qu’il ressent, nés dès le
sentiment de détresse infantile,
poussent l’homme à réactiver la figure
protectrice et consolatrice par excellence – celle du père –, en la figure d’un Dieu à image de celui-ci. La religion magnifie en outre le sentiment de frustration en promettant
une récompense à qui consent à
certains renoncements : inceste
et meurtre. Freud qualifie la religion de « névrose obsessionnelle » ; en effet on observe dans ce
trouble des conduites répétitives, des rites conjuratoires similaires au cérémonial religieux.

1929 : Malaise dans la civilisation ou Le Malaise dans la culture
(Das Unbehagen in der Kultur)
constitue une réflexion anthropologique sur le tragique de la condition humaine.
Freud y montre que les différentes formes de la culture – institutions, État, société,
développements technologiques – sont autant de relais de la famille pour
maintenir le surmoi de chacun et faire persister le sentiment de culpabilité qui lui est inhérent, que
le sujet obéisse à ces contraintes intégrées ou non, c’est-à-dire qu’il
commette un crime ou non. L’aide et la protection apportées par la vie en
société ont donc pour contreparties des règles
qui sont autant d’obstacles à la
jouissance
, et le sentiment de culpabilité entretenu par le surmoi et
toutes les instances qui le réaffirment sont à l’origine d’un malaise dont l’homme ne perçoit pas
l’origine réelle. Freud note en outre que le refus des utopies de prendre en
compte la haine et l’agressivité comme dimensions essentielles du psychisme humain – corollaires de la pulsion de mort dont Freud parlait dans
Au-delà du principe de plaisir (1920)
– conditionne leur échec. L’auteur reste sceptique
sur le pouvoir de contrôle de la culture sur les pulsions destructrices
enracinées dans le moi.

1939 : Moïse et le Monothéisme (Der
Mann Moses und die monotheistische Religion
), un recueil de trois essais,
est le dernier écrit de Freud ; il vient compléter Totem et Tabou. Comme l’annonce le titre le propos repose sur une dialectique de l’individuel et du collectif,
ces deux pôles trouvant leurs origines l’un dans l’autre. La religion par
exemple constitue un processus collectif participant à la construction de
l’individuel. Remontant aux origines du monothéisme et tentant de voir outre
les falsifications qui jalonnent son histoire, Freud formule l’hypothèse selon
laquelle Moïse serait égyptien, et
aurait été assassiné pendant un soulèvement de son peuple. Son humanité
témoignerait de l’humanité de la religion qu’il a fondée – religion que l’auteur considère comme une tentative de rachat du meurtre primitif du père de la horde, de
l’ancêtre outragé, drame qui conditionne la tragédie humaine. Les lois de Moïse
n’ont pas été tout de suite adoptées par le peuple juif mais il aura fallu un
« retour du refoulé » à
travers la parole des prophètes. Dans
sa reconstitution de l’histoire de la religion Freud tente aussi de retrouver
les racines de l’antisémitisme. Ironiquement,
Freud, soucieux de scientificité, achève son œuvre sur ce qu’il appelait
lui-même un roman. Cette année-là le
père de la psychanalyse meurt à
quatre-vingt-trois ans à Londres, après avoir fuit l’Autriche annexée par les
nazis l’année précédente, en proie aux persécutions contre les Juifs.

 

Postérité et controverse

 

Sigmund Freud est l’un des penseurs ayant eu le
plus d’influence au XXe siècle. La psychanalyse déborde sur plusieurs sciences
humaines
, elle est utilisée en critique
littéraire
(Starobinski, Derrida) et a influencé bien des écrivains (Kafka,
Thomas Mann, Schnitzler). Évoquant les liens entre psychanalyse et littérature,
l’universitaire Jacques le Rider note : « la psychanalyse est un art
du sens qui recueille et organise en modèle théorique les traditions
interprétatives que la littérature (entendue ici au sens le plus large du mot)
a élaborées et transmises depuis les temps bibliques. » Comme un lecteur
ou un spectateur comprend mieux les personnages d’un roman ou d’une pièce qu’il
ne se comprend lui-même, on peut comparer la psychanalyse à la littérature
en cela qu’elles sont toutes deux des disciplines
herméneutiques
, des expériences auto-analytiques permettant d’accéder à une
meilleure connaissance de soi, par un processus d’identification dans le cas de
la littérature. Elles ne sont pas en
concurrence avec les autres savoirs scientifiques
mais viennent ajouter une
connaissance sur l’homme.

Faisant prévaloir une nouvelle conception de
l’esprit humain, les concepts et les théories de Freud ont largement infiltré
la langue. On considère aujourd’hui la psychanalyse comme une dimension de ce
qu’on appelle depuis les années 1980 la « modernité viennoise », et Freud comme le théoricien de la crise de la culture libérale rationaliste, prompt
à lorgner derrière les illusions et les mensonges que recouvre la notion de
progrès, considérant les fondations de
la culture
comme un chaos de
l’inconscient
, qui se signale immanquablement au gré de l’histoire par une résurgence de la violence et des
guerres.

Toute sa vie Freud eut à lutter non seulement
avec ses détracteurs mais aussi avec ses « disciples », qui
caricaturaient ses théories, mettaient en avant qui le moi qui le ça. Freud se
montrait au contraire attentif à maintenir des entre-deux, et notamment entre biologie et histoire, deux disciplines dont il jugeait la psychanalyse
tributaire. Il pensait même que celle-ci n’était qu’une branche écartée de la
biologie et qu’elle rejoindrait un jour le tronc commun. La démarche freudienne
obéit toujours à un double mouvement : d’émancipation de la science et
d’observance de ses lois, qui peuvent parfois se traduire par une tentation à
philosopher et un scientisme naïf, comme lorsqu’il évoque et tente de justifier
scientifiquement l’hypothèse de l’instinct de mort. La psychanalyse aurait
surtout suscité des rejets au cours de son histoire de par sa double appartenance : à la Bildung
néo-humaniste
(au centre de laquelle se trouvent la littérature et les
arts) comme à la culture scientifique.

 

 

« Tout symptôme, n’est-il pas une façon de dire, en même temps
que de cacher quelque chose à quelqu’un ? »

 

Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie
quotidienne
, 1901

 

 « L’interprétation
des rêves est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l’inconscient,
la base la plus sûre de nos recherches, et c’est l’étude des rêves, plus
qu’aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse et vous
formera à sa pratique. Quand on me demande comment on peut devenir
psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves. »

 

Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, 1909

 

« Ce livre, tout en s’adressant à un public de
non-spécialistes, ne pourra cependant être compris et apprécié que par des
lecteurs déjà plus ou moins familiarisés avec la psychanalyse. Il se propose de
créer un lien entre ethnologues, linguistes, folkloristes, etc. d’une part, et
psychanalystes de l’autre, sans toutefois pouvoir donner aux uns et aux autres
ce qui leur manque : aux premiers une initiation suffisante à la nouvelle
technique psychologique ; aux derniers une maîtrise suffisante des
matériaux qui attendent leur élaboration. Aussi doit-il se contenter d’éveiller
l’attention des uns et des autres, et je m’estimerais heureux si ma tentative
pouvait avoir pour effet de rapprocher tous ces savants en vue d’une
collaboration qui ne peut qu’être féconde en résultats. »

 

Sigmund Freud, Totem et Tabou, 1913

 

« En fixant fortement ses
adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire
collectif, la religion réussit à épargner à quantité d’êtres humains une
névrose individuelle. »

 

« La question du
sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la
civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations
apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et
d’autodestruction ? Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la
maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de
s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. »

 

Sigmund
Freud, Malaise dans la civilisation,
1929

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Sigmund Freud >