Cléopâtre captive

par

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Étienne Jodelle

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1532 : Étienne Jodelle naît à Paris dans une famille
bourgeoise. On connaît peu d’éléments de sa vie. Il étudie au célèbre Collège de Boncourt, dans la capitale.
Le futur poète de la Pléiade Rémy
Belleau
(1528-1577) figure parmi ses condisciples. À dix-sept ans il a déjà
écrit des Sonnets, odes et charontides.
Parmi ses professeurs, le poète Marc-Antoine Muret (1526-1585), devenu très jeune enseignant, auteur de la
tragédie Iulius Cæsar (1546), aurait
influencé sa carrière dramatique.

1552 : À seulement vingt ans, Étienne Jodelle fait représenter la tragédie en cinq actes Cléopâtre
captive
à l’hôtel de Reims, devant
le roi Henri II
. C’est la première pièce d’importance mettant en scène la
légende de la souveraine égyptienne et l’écrivain y joue le rôle principal.
Comme l’annonce le titre, la pièce prend place au moment où la dernière reine
de la dynastie des Ptolémées est retenue prisonnière par Octavien (ou Octave) victorieux.
Cléopâtre ne bénéfice plus du soutien d’Antoine (ou Marc Antoine), lequel,
mort, n’apparaît plus que sous la forme d’une ombre dans la pièce, pour
annoncer au peuple des jours de malheur ou pour reprocher à Octave son
intransigeance. En effet, celui-ci, contrairement à lui ou à César, se montre
insensible aux charmes de la belle souveraine, qui tente par plusieurs moyens
d’attirer sa bienveillance. À bout d’espoir, celle-ci ne pense qu’à se suicider, mais le nouvel homme fort
de Rome tient à l’humilier lors de son triomphe à Rome, et fait tout pour l’en
empêcher. Conformément à la légende, Cléopâtre parviendra à se donner la mort, par
le venin d’un serpent, provoquant la fureur d’Octavien qui s’estime finalement
perdant.

La même année, Jodelle fait aussi représenter la
comédie en cinq actes et en
octosyllabes Eugène, que ses amis poète et lui interprètent eux-mêmes. La
pièce décrit l’évolution d’une crise
ménagère 
: alors que le capitaine Florimond est parti à la guerre,
Alix, jeune femme qui lui était pourtant promise, se lient à deux autres
hommes : Guillaume, un benêt qu’elle épouse pour la forme, et l’abbé
Eugène qu’elle prend pour amant. Le retour du militaire, bien entendu, donnera
lieu à quelques heurts. Comme de coutume dans le théâtre latin, tout se termine
par au moins un mariage.

Le succès
que rencontrèrent les pièces de Jodelle lui valut de nouvelles représentations
l’année suivante, dont une de Cléopâtre
au collège de Boncourt qui fut suivie par des solennités bouffonnes passées à la postérité sous le nom de « Pompe du Bouc ». Pour célébrer
Jodelle et son triomphe, ses camarades, parmi lesquels Ronsard et Baïf, mais
aussi des comédiens et des maîtres du Collège Boncourt, se rendent sur le site antique d’Arcueil pour y
célébrer une cérémonie d’inspiration dionysiaque et y égorger – ou non,
l’affaire n’est pas claire – un bouc
enguirlandé
à la gloire du jeune auteur. Ronsard et Baïf en firent des
vers. Unissant les élèves des Collèges de Boncourt et de Coqueret, cet
évènement a constitué un moment
fédérateur
pour la Pléiade, groupe
réunissant des poètes désireux de diffuser
la culture antique
, mais qui s’appelle encore la Brigade. Jodelle se gagne cependant des ennemis parmi les dévots
catholiques et protestants ; pour eux, il devient clair que les humanistes
sont des impies, des païens, des idolâtres. Parmi les protestants figure
notamment le théologien et poète Théodore de Bèze.

1155 : La nouvelle tragédie de Jodelle, Didon se sacrifiant, en cinq actes
et en alexandrins, raconte à nouveau l’histoire d’une reine ne parvenant pas à
fléchir un homme. Tout le drame se
situe ici dans l’âme de Didon qui se
désespère du départ de Carthage d’Énée et de ses compagnons. Cette tragédie
paraîtra posthumément en 1574 dans Les
Œuvres et meslanges poetiques d’Estienne Jodelle Sieur du Lymodin 
; on
ne sait si elle a été représentée.

1558 : Jodelle, auteur à succès qui fait alors figure de rival de Ronsard, et qui organise des
fêtes, des mascarades, publie cette année-là un Recueil des inscriptions,
figures, devises et masquarades
,
ordonnées en l’hôtel de ville de Paris, le jeudi 17 février 1558.
Les
festivités qu’il organise le pousse à de folles
dépenses
auxquelles ne suffisent pas les gratifications que lui valent ses vers – parmi ses protecteurs ont notamment
figuré le cardinal de Lorraine et Marguerite de France. Une erreur de
machinerie lors d’une fête donnée à l’Hôtel de Ville pour fêter la conquête de
Calais par Henri II, ainsi que la mort du roi l’année suivante, scellent la disgrâce de Jodelle. Il essaiera
ensuite de revenir dans les petits papiers des puissants en écrivant des pièces de circonstance ou de polémique religieuse, comme sa série de
sonnets Contre les ministres de la nouvelle opinion, mais sans succès.

1573 : Étienne
Jodelle, harcelé par ses créanciers, meurt
seul et dans la misère à Paris à l’âge de quarante-et-un ans. Ses œuvres sont
publiées l’année suivante dans un recueil comprenant des satires et des poèmes
d’amour, dont une des destinataires est la maréchale de Retz. Présomptueux,
intransigeant, il avait été peu à peu rejeté par le monde et ses amis.

 

Éléments sur l’art d’Étienne
Jodelle

 

Étienne Jodelle est le premier à avoir fait
monter sur la scène théâtrale les principes d’imitation de l’Antiquité formulés et défendus par la Pléiade. Il
est aussi le premier à avoir écrit
des tragédies en alexandrins. Sa première pièce du genre
fait cependant montre d’une métrique variée : des alexandrins pour les
actes I et IV, des décasyllabes pour les actes II, III et V, et les vers des chœurs
sont protéiformes. Avec Cléopâtre captive,
on est encore loin des chefs-d’œuvre du siècle classique, mais on considère
cette pièce comme la première tragédie
« pure » de la Renaissance
, même si elle ressemble davantage à un
récit dialogué. Jodelle en quelque sorte fondait
le théâtre moderne français, et les
mystères en comparaison rejoignaient un passé « gothique ».

Eugène était quant à elle la première comédie en langue française dite « humaniste », c’est-à-dire issue
d’un héritage antique. Dans l’introduction, Jodelle se compare d’ailleurs à
Ménandre, le grand dramaturge de la « comédie nouvelle » grecque au
IVe siècle av. J.-C. Il y demeurait cependant quelques éléments de
farce.

Avec Didon sacrifiée, Jodelle faisait
également figure de rénovateur du théâtre français et anticipait sur les
tragédies raciniennes qui mettront à l’honneur la psychologie des personnages.
En effet, non seulement il respecte
la règle classique des trois unités,
il choisit à nouveau un grand sujet,
simplifie l’action au maximum, à rebours
de la mode du théâtre d’alors, mais il fait montre d’une sensibilité nouvelle en prenant soin de rendre l’univers moral des personnages. Toute la
pièce ainsi se concentre sur le sentiment d’abandon de la reine, aucun autre
épisode de la légende antique n’est évoqué.

Avec ses pièces, Jodelle apparaît donc comme le
dramaturge ouvrant la voie au théâtre
classique français
. Pourtant, son œuvre, après sa mort, est tombée dans un relatif oubli, les critiques classiques
ont longtemps été rebutées par son esthétique
baroque
, son style singulier, la dislocation du rythme et de la syntaxe à
laquelle se livrait sa plume – toutes choses qui fascinaient pourtant ses
contemporains. On a cependant redécouvert
récemment sa pièce Cléopâtre,
longtemps considérée injouable et même illisible.

 

 

« OCTAVIEN : Voulez-vous donc
votre fait excuser ?

Mais
dequoy sert à ces mots s’amuser ?

N’est-il
pas clair que vous tachiez de faire

Par tous
moyens Cesar vostre adversaire,

Et que
vous seule attirant vostre ami,

Me l’avez
fait capital ennemi,

Brassant
sans fin une horrible tempeste,

Dont vous
pensiez écerveler ma teste ?

Qu’en
dites-vous ?

 

CLEOPÂTRE : O quels piteux alarmes !

Las, que
dirois-je ! hé, ja pour moy mes larmes

Parlent
assez, qui non pas la justice,

Mais de
pitié cherchent le benefice.

Pourtant,
Cesar, s’il est à moy possible

De tirer
hors d’une ame tant passible

Ceste voix
rauque à mes souspirs meslee,

Escoute
encor l’esclave desolee,

Las ! qui
ne met tant d’espoir aux paroles

Qu’en ta
pitié, dont ja tu me consoles.

Songe,
Cesar, combien peult la puissance

D’un
traistre amour, mesme en sa jouyssance,

Il pense
encor que mon foible courage

N’eust pas
souffert sans l’amoureuse rage,

Entre vous
deux ces batailles tonantes,

Dessus mon
chef à la fin retournantes.

Mais mon amour
me forçoit de permettre

Ces fiers
debats, et toute aide promettre,

Veu qu’il
fallait rompre paix et combattre,

Ou separer
Antoine et Cleopatre.

Separer,
las ! ce mot me fait faillir,

Ce mot le
fait par la Parque assaillir. » 

 

Étienne Jodelle, Cléopâtre captive, acte III, 1552

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