De l'existence à l'existant

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Résumé

Introduction

 

Levinas constate avant toute chose que la philosophie neconsidère jamais la notion générale d’existence sans passer par la notionparticulière d’existant. Cette confusion, explique-t-il, est logique :l’existant et l’existence sont instantanément l’un dans l’autre, et à vrai direil semble impossible de les séparer, de même qu’en linguistique on ne peutconcrètement séparer signifiant et signifié. Levinas, dans cet essai, cherche àmieux comprendre ces phénomènes d’imbrication. Qu’est-ce qui est premier :l’existence ou l’existant ? Levinas énonce clairement son desseinphilosophique de la manière suivante : il veut « approcher l’idée del’être en général dans son impersonnalité pour analyser ensuite la notion duprésent et de la position où, dans l’être impersonnel surgit, comme par l’effetd’une hypostase, un être, un sujet, un existant. » Levinas emploie ici leterme hypostase d’une façon proche du sens grammatical du terme, processus quisubstitue à une catégorie grammaticale une autre catégorie – on pense notammentà la substantivation, qui transforme les verbes en noms communs. Avant cela,Levinas propose de faire le point sur les nouvelles positions ontologiquescontemporaines, puisque sa réflexion sur l’existence et l’existant en découle. Ilpartira des réflexions de Heidegger, dit-il, mais ajoute que le but à terme estde les dépasser. En effet, Levinas tient à montrer que contrairement à cequ’affirme Heidegger le néant est constitutif de l’être et non défaut del’être : « C’est par elle-même, et non pas en vertu de sa finitude,que l’existence recèle un tragique que la mort ne saurait résoudre ».

 

La relation avec l’existence etl’instant

 

1) Larelation avec l’existence

 

Levinas montre que sa démarche n’est pas métaphysique. Ilconstate que dans les phases de lucidité existentielle, où émerge le sentimentd’absurde tel que Camus peut le décrire dans ses essais philosophiques,l’interruption de nos relations avec le monde ne nous donne pas accès à la mortou au moi pur – on n’accède qu’au « fait anonyme de l’être » et c’estl’intelligibilité de ce fait anonyme-là qui nous étonne, pas un ordre supérieurqui serait plus naturel que la nature. La philosophie ne répond pas à laquestion « qu’est-ce que l’être ? », une réponse satisfaisante àcela étant impossible, mais elle permet de dépasser cette question ensubstituant à la vérité de l’être la vérité du bien. Levinas démontrel’influence de l’évolution des sciences sur l’ontologie. Ce n’est effectivementpas la même chose de considérer que l’existence est un décret de Dieu ouqu’elle est le résultat d’une lutte. Le philosophe postule que la lutte estl’élément essentiel de l’existence – lutte non pas contingente et historiquecomme la lutte des classes mais lutte plus générale de l’existant pourl’existence. Dès lors qu’on existe, on fait contrat avec l’existence. Levinass’attarde sur deux attitudes qui permettent de trahir le contrat : lalassitude, refus d’exister ; et la paresse, fatigue par avance del’avenir.

 

2) La fatigueet l’instant

Levinas s’attarde sur la notion de fatigue en ce qu’elle luisemble permettre de définir dans un second temps la relation de l’existant àl’existence. La notion de fatigue est profondément liée à la notion d’effort.Qu’est-ce qui accable l’homme dans l’effort ? Ce n’est pas qu’il soiteffort contraint, par un tiers ou par la nature même (il faut travailler pourvivre), car même l’effort absolument libre, gratuit, contient une partd’accablement. C’est que l’effort induit une relation particulière au temps. Aucontraire de la mélodie musicale, l’effort souligne chaque instant. L’effortest donc vécu comme une condamnation, parce qu’il accomplit chaque instantcomme un « présent inévitable ». La fatigue apparaît alors comme unrefus de cette temporalité, refus qui se traduit concrètement par un retard del’existant à l’égard de l’existence. La fatigue n’est pas refus de l’existence,puisque dans son retard, elle s’inscrit malgré tout dans l’existence, et auxyeux de Levinas, ce retard est révélateur de la relation générale entreexistant et existence. Il reformule ainsi la relation : « l’existencede l’existant est essentiellement acte ». Pour mieux décrire ce processus,Levinas propose de s’attarder sur la relation entre l’individu et le monde.

 

Le monde

 

1) Lesintentions

 

Levinas redéfinit la notion d’intention et en même temps lanotion sous-jacente de désir. D’une part, il rejette la définition désincarnéeproposée par Husserl, chez qui l’intention est nécessaire et première (laconscience ne peut être que conscience de quelque chose – voilà un mécanismeintentionnel au sens husserlien du terme). Husserl utilise le terme d’intentionpour désigner ce qui est toujours déjà engagé dans autre chose. Levinas ne peutse satisfaire de ce postulat puisqu’il exclut le désir. D’autre part, Levinass’en prend aux récents travaux psychanalytiques sur le désir.   Il part du principe que lorsqu’on désiremanger, c’est tout simplement qu’on a faim, et non pas qu’on souhaite vivreplus longtemps, et encore moins qu’on souhaite faire perdurer l’espèce. Loindes philosophes du soupçon, qui cherchent sans cesse ce qui se cache derrièretel ou tel acte humain, Levinas pense que dans l’immédiateté de ses désirs etde leur satisfaction, l’homme est absolument sincère. Tout ce qu’on peut voirau-delà de ce désir est inconscient et implicite, ce que les philosophes,s’agace Levinas, ont trop tendance à considérer de la même manière que leconscient et l’explicite. Une fois cette critique négative des définitions del’intention effectuée, Levinas propose la sienne. Il postule que le désir n’estsuscité que par ce qui est déjà acquis. La possession du désirable estantérieure au désir. Tout ce qui est donné, et de fait potentiellementdésirable, c’est ce que Levinas appelle le monde. Levinas précise ensuite sadéfinition de la notion de monde, incluant les choses et autrui, en discutantla définition de Heidegger qui, dit-il, a permis qu’on ne considère plus lemonde comme une somme d’objets. Néanmoins, la définition de Heidegger nesatisfait pas Levinas car elle inclut toujours un « souci d’exister »qui outrepasse la sincérité de l’intention.

 

2) La lumière

 

Avec l’aide des réflexions de Kant (qu’il finit aussi parexcéder), Levinas analyse la lumière comme propriété constitutive du monde,puisque c’est par elle que le monde nous est donné et que nous l’appréhendons.La lumière, autrement dit, permet le désir. Levinas se demande enfin ce quepeut être le « fait anonyme de l’être », c’est-à-dire l’existencepure. Comme il a déduit que le surgissement de l’existant de l’existences’accomplissait par le monde, Levinas décide d’examiner ce que pourrait êtreune existence en dehors du monde.

 

Existence sans monde

 

1) L’exotisme

 

Par exotisme, Levinas ne désigne évidemment pas quelquechose qui viendrait d’un pays lointain. Ce qui est exotique ici c’est ce quiest étranger au monde, et pour Levinas l’art est exotique. Pour cette raison, Levinass’attarde sur l’analyse de la relation entre les arts représentatifs et leréel. Il observe que les arts en question, malgré leur intention d’objectiverune subjectivité et donc leur apparente attention à l’intérieur plus qu’àl’extérieur, tendent vers la découverte du « grouillement informe »de la matérialité de l’être, et que plus ils se perfectionnent, plus ilsdeviennent attentifs à ce grouillement. Cela revient à dire, d’une certainemanière, que ce qui est exotique ne l’est pas non plus : quoi qu’ilarrive, on a toujours affaire à un « il y a ».

 

2) Existencesans existant

 

Levinas remarque qu’il nous est impossible de nousreprésenter le surgissement du néant. C’est que c’est une situation sans« il y a », une absence totale de contenu. L’être est limité par lenéant et de fait on essaie de délimiter le néant par l’être. Levinas propose defaire glisser la notion de néant vers autre chose : puisqu’on ne peut paspenser le néant dans cette configuration-ci, « limite ou négation del’être », ne faut-il pas le considérer comme « intervalle et interruption »à l’intérieur de la conscience, « avec son pouvoir de sommeil, desuspension » ? La position de Levinas est en l’occurrence trèsoriginale puisqu’elle déplace une thématique traditionnellement transcendante(qui s’impose à nous) vers une immanence (qui découle de nous).

 

L’hypostase

 

1) L’insomnie

 

Levinas décrit l’insomnie comme un état où l’homme estcontraint à l’existence la plus pure, une existence sans contenu. De fait c’estdans l’insomnie que l’homme peut expérimenter le mieux la présence de l’« ily a » – et ce n’est pas une expérience du néant, c’est justement uneexpérience de l’anonyme de l’existence. L’insomnie, enfin, serait le temps de« l’extinction du sujet » – définition qui appelle unequestion : comment a lieu au contraire « l’avènement dusujet » ?

 

2) Laposition

 

a) Conscience et inconscient

 

Levinas revient sur la mauvaise conception commune del’inconscient. Cette conception de l’inconscient pour lui constitue unemodalité du conscient, une possibilité de repli à l’intérieur de l’existence.

 

b) Ici

 

Levinas rappelle que, contrairement à ce qu’affirment lespenseurs idéalistes, l’homme pense toujours depuis son corps, et donc depuis unlieu. Même Descartes, qui souhaitait isoler une substance pensante, est parvenuà la conclusion que l’homme est « une chose qui pense ». C’estpour cela que le repli est possible, et ce repli n’est pas refus d’exister,« c’est une participation par la non-participation ».

 

c) Le sommeil et le lieu

 

Levinas montre que l’intérêt du processus du sommeil est denous lier d’une manière particulière, par l’immobilité, avec l’ici, comme base.En quelque sorte, le sommeil permet de nous replacer comme existant àl’intérieur de l’existence.

 

d) Le présent et l’hypostase

 

Levinas explique comment le sommeil et le repos permettentl’accomplissement du moi. L’ancrage dans le lieu induit un ancrage dans leprésent, temps antihistorique, où rien d’autre ne vaut que soi-même.

 

e) Le présent et le temps

 

Pour légitimer son recours à la notion d’instant, mépriséepar ses contemporains, Levinas compose une forme d’historique de la notion enquestion à travers les temps de la philosophie. D’autre part, il s’affaire àprouver que ce mépris pour la notion repose sur une mauvaise perception de cequ’est le rapport entre l’homme et le présent : ce n’est pas parce quel’instant n’a pas de durée qu’il n’est pas primordial dans le contact duprésent avec l’être.

 

f) Le présent et le« je »

 

Levinas démontre que le processus d’accomplissement du sujetse déploie dans l’instant. Dans le présent, l’homme est en suspension – pasd’avenir bien sûr, mais surtout pas de passé. Il s’appuie, pour démontrer cela,sur l’exercice du doute absolu, pratiqué par Descartes, qui fait émerger lacertitude du cogito présent, et nécessite le recours à Dieu pour étendre lacertitude au passé. Levinas conclut que c’est bel et bien un phénomène ancrédans l’instant, un événement unique.

 

g) Présent et position

Levinas récapitule et discute la réflexion de Heidegger surla question de la position. Pour Heidegger, l’existence est une extase, qui sedéploie en un mouvement du dedans vers le dehors. Levinas se demande si cetteextase est l’essence même de l’existence, ou si elle est une simple modalité del’esprit.

 

h) Le sens de l’hypostase

 

Levinas justifie son recours au terme d’hypostase. À sesyeux, l’hypostase grammaticale n’est pas un phénomène anodin. Si une nouvellecatégorie de mots surgit, c’est que quelque chose de fondamental se joue dansla conscience. L’apparition du substantif, c’est d’après lui l’apparition« du domaine privé, d’un nom ». Tout l’objet de l’essai est detrouver comment le substantif surgit au sein de l’impersonnalité del’existence.

 

i) Hypostase et liberté

 

Levinas délimite ce qu’est la liberté, en tenant compte de toutce qu’il a dit précédemment. Une liberté de l’esprit, incomplète mais réelle,est possible : il suffit de se soustraire aux engagements, d’échapper audéfinitif. Mais Levinas note que parallèlement à cela, il est impossible de sesoustraire au définitif du corps : « je suis à jamais avecmoi-même ». Levinas conclut que l’homme est essentiellement seul et que lelien à autrui est illusoire – on ne connaît pas autrui, on ne faitqu’identifier des alter ego par le retour à soi.

 

3) Vers letemps

 

a) Le « moi » commesubstance et le savoir

 

Levinas prend à nouveau part au débat traditionnel du cogitocartésien, et en arrive à la conclusion suivante : « Le je n’est pasune substance douée de pensée ; il est substance parce qu’il est doué depensée. » L’enjeu de cette réflexion est d’établir dans quelle mesurel’identité de tel ou tel sujet est fixe.

 

b) Le « moi » commeidentification et enchaînement à soi

 

En s’appuyant sur les textes de Racine, Levinas montrecomment l’homme, qui ne peut échapper à son corps, est prisonnier de son moi.C’est l’enjeu, selon Levinas, de tout le théâtre racinien, qui de fait décritparfaitement l’enchaînement à soi, contrairement au théâtre cornélien, quifantasme une possibilité de maîtrise du je.

 

c) La pensée d’une liberté et letemps

 

Levinas décrit comment l’expérience du présent amène à uneimpression de liberté, qui crée l’accablement des sujets raciniens. En effet,sans impression de liberté, il n’y aurait pas de douleur ressentie à êtreesclave.

 

d) Temps de la rédemption ettemps de la justice

 

Levinas réfléchit à la constitution de l’espoir. Il remarqueque l’espoir n’est pas, contrairement, à ce qu’on dit, projeté vers l’avenir,mais profondément ancré dans le présent. Espérer, c’est « espérer laréparation de l’irréparable », c’est donc « espérer pour leprésent ».

 

e) Le « je » et letemps

 

Levinas se demande comment on peut toucher à une unité du« je », alors même que le « je » se constitue par uneaccumulation d’instants. C’est justement que le « je » se caractérisepar le refus du définitif. Or, l’écoulement du présent, dont le« je » dépend, est forcément définitif. Dans ce phénomène, Levinassitue le tragique humain.

 

f) Le temps et l’Autre

 

Levinas revient sur ce qu’il considère être un manquement dela philosophie classique : on a toujours examiné le rapport entre le sujetet le temps dans l’isolement du sujet, alors que l’intervention de l’altéritéd’autrui est primordiale dans ce rapport. Le dialogue, par lequel on allège letragique, ne peut avoir lieu qu’avec autrui, Levinas ne croyant pas en lapossibilité d’un dialogue intérieur.

 

g) Avec l’Autre et en face del’Autre

 

Levinas examine dans quelle mesure il est possible de direque « je » équivaut à « l’Autre ». La seule issue réelle àce problème semble se situer dans la procréation. La descendance seraitpeut-être un « Autre » qui vaut pour « je ».

 

Conclusion

 

Levinas fait le bilan de ses découvertes et finit de sepositionner par rapport aux autres penseurs. Tout en relégitimant sa démarche,en rappelant qu’elle procède de questionnements fondamentaux déjà présents dansla philosophie antique, il écarte la pensée de Heidegger. À son sens, Heideggern’a fait que répondre à la question « comment est constitué l’objet quiexiste ? », alors que lui tâche de répondre à la question« qu’est-ce qu’exister ? ». Ce qui l’intéresse, c’estl’inscription de l’étant dans l’être et non, comme Heidegger, l’inscription del’étant dans le monde. 

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