De l'existence à l'existant

par

S’affranchir du « il y a »

Nous avons donc vu que, pour Lévinas, tomber dans le « il y a » est un obstacle à la liberté individuelle, au développement de sa propre pensée. Il considère que « le frôlement de l’il y a, c’est l’horreur », c’est un monde dans lequel rien n’a de nom, d’identité, de définition. Ce n’est que la représentation d’une perte, d’un manque, de ce qui demeure quand plus rien n’existe mais que l’on ne peut pour autant définir. Ainsi, pour le philosophe, il est manifestement vital de se débarrasser de cette présence constante et pernicieuse qu’est le « il y a ».

Il évoque tout d’abord la conscience comme moyen de pallier cette perdition vécue qu’est le « il y a ». Par le travail de la conscience, on revalorise son moi, on ancre sa propre existence dans ce monde de néant existant. En effet, lorsque la conscience travaille, lorsqu’elle nous permet ne serait-ce que de douter, de s’interroger, de désirer fuir ce néant sans nom qui semble échapper à tout notre contrôle, nous rendons à notre environnement une subjectivité provenant de nous-mêmes. Le moi interfère de nouveau dans le déroulement de la pensée, en ayant conscience de penser. Dans un univers sans repères, la conscience permet au moins de maintenir la présence du moi face à la présence du « il y a ». Nous regagnons donc ainsi notre identité, notre individualité, et pouvons alors planter des repères en lesquels nous pouvons avoir confiance.

Ce travail de la conscience ne peut s’exercer, selon l’auteur, que dans un présent entièrement subjectif, un instant précis selon la définition que le philosophe offre de ce présent-là. En effet, pour lui, on ne peut maîtriser son existence dans le temps que par la découverte d’un présent bien à soi, un présent qui s’opposerait à la trame universellement reconnue de l’enchaînement passé / présent / avenir. « On peut se demander si l’évanescence du présent n’est pas la seule possibilité pour un sujet de surgir dans l’être anonyme et d’être capable de temps ».Par « évanescence », l’auteur entend ici le fait que le présent est totalement indépendant de toute notion de futur, de toute notion de passé. Ainsi, si le « il y a » est créé à partir de l’habitude, de l’enchaînement répétitif d’une trame temporelle acquise pour la plupart, l’individu doit considérer l’instant comme lui appartenant, à lui, et à sa pleine et entière subjectivité. Il s’affranchit ainsi du déroulement du temps et rompt par cela l’aliénation du « il y a ».

Ainsi, Lévinas affirme : « Le présent réalise la situation exceptionnelle où l’on peut donner à l’instant un nom, le penser comme substantif ». Le présent du philosophe détient donc une identité à lui seul, la valeur et la capacité de se rallier à l’être humain comme ce qui le définit.

Lévinas met également en lumière la notion d’espace dans le processus d’affranchissement dont il parle. En effet, il pense que nous attribuons trop souvent à la conscience une sorte d’habitat dont la localisation erre aux confins d’une sphère qui nous échappe, comme si elle trouvait son refuge, son ancrage hors de nous, et que l’entreprise de la saisir n’appartenait qu’à nous seul. Or, le philosophe s’oppose à cette théorie. Pour lui, la conscience est un lieu, et il n’y a pas de lieu qui héberge la conscience. Ce n’est pas grâce à la conscience que nous pouvons la localiser, mais c’est parce que nous découvrons son emplacement qu’ensuite la possibilité de l’affirmer s’offre à nous. Cette tanière où serait logée, en nous, accessible, la conscience, est donc propre à chacun d’entre nous. Elle est encore une fois indépendante de toute frontière, de tout élément extérieur. Ainsi, en découvrir l’emplacement nous servira de point de départ pour envisager le reste de notre existence. Cette théorie de l’emplacement de la conscience justifie donc son rôle primordial dans le combat contre le « il y a ».

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