De la brièveté de la vie

par

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Sénèque

Éléments sur sa vie

 

Lucius Annaeus Seneca, dit Sénèque, naît à Cordoue (Andalousie, Espagne) en 4 av. J.-C. Il arrive à Rome
avant l’âge adulte, accompagné de sa tante qui l’introduit auprès de
personnages influents. Il étudie la philosophie, en étant d’abord attaché à
l’école des Sextii, proche des idées stoïciennes, puis au stoïcien Attalus.
Sénèque s’inscrit ainsi dans une tradition vieille de trois siècles. Il devient
avocat et se distingue dans l’art
oratoire
.

Il fait, avec son oncle et sa tante, un long
séjour en Égypte, à l’issue duquel, rentré à Rome, il obtient en 31-32 la charge de questeur. Au Sénat, il se distingue par son éloquence ; il se gagne des
honneurs en même temps que des ennemis. En 41,
des intrigues politiques lui valent un exil
en Corse par l’empereur Claude, sous
le faux prétexte de relations adultères avec une sœur de Caligula. Il est rappelé à Rome en 49 par Agrippine, mariée à Claude, qui lui confie l’éducation de
son fils Néron, qu’elle réussira à faire devenir empereur aux dépens de
Britannicus, le successeur légitime de son père.

Au moment de l’assassinat de Claude, Néron étant
encore adolescent, Sénèque se retrouve corégent
de l’Empire
. Si les décisions prises les sept premières années, allant dans
le sens de davantage de liberté politique et de justice sociale, se ressentent
de Sénèque, son élève finit par lui échapper. Quand, en 62, Burrus, le préfet de la garde auprès duquel gouvernait Sénèque,
meurt sans doute assassiné, celui-ci se
retire de la vie politique
pour se consacrer jusqu’à sa mort à ses
activités philosophiques.

Il meurt
en 65 ap. J.-C. en se suicidant sur l’ordre de Néron, en
raison de soupçons sur sa participation à la conspiration de Pison. La légende
dit qu’il aurait accompli son geste après avoir écouté une lecture du Phédon.

 

Éléments sur sa pensée et
son œuvre

 

L’œuvre de
Sénèque est la seule d’un stoïcien à nous être parvenue presque entièrement.
Elle est fondée sur le thème du « souverain
bien 
», qui équivaut pour le stoïcien à la conduite morale de la vie. C’est l’œuvre d’un éducateur, qui préconise l’adoption d’un directeur spirituel pour se diriger vers la sagesse, la pratique d’un
colloque entre amis qui peut aller jusqu’à la cohabitation, moyen idéal pour
progresser.

Sénèque a écrit de nombreux écrits appartenant
aux genre littéraire parénétique,
c’est-à-dire relevant d’une exhortation
à la vertu
. Plus soucieux d’efficacité
que de rigueur, le philosophe multiplie les moyens stylistiques pour
convaincre son lecteur d’embrasser la vertu, la sagesse, la philosophie, visant
chez lui une transformation intérieure,
que rend plus probable l’appel à ses émotions.

C’est d’ailleurs ce que visent également ses tragédies. On en compte neuf en tout : Hercule furieux, Les Troyennes, Les
Phéniciennes
, Médée, Phèdre, Œdipe, Agamemnon, Thyeste, auxquelles s’ajoutent deux
pièces à l’authenticité contestée : Hercule
sur l’Œta
, et l’Octavia, qui se distingue parce qu’elle a un
sujet latin et non grec. Elles s’adressent à un public ignorant, c’est-à-dire qui doit être gagné à la philosophie,
qu’il ne peut comprendre immédiatement. Ces œuvres, comme des pièces de poésie
ou des morceaux de musique, fonctionnent donc comme une propédeutique philosophique. Sénèque cherche à susciter par le
spectacle des personnages qu’il met en scène l’horreur du vice ou l’enthousiasme
pour le bien
.

Dans ses œuvres philosophiques, Sénèque commence
par recommander une vie « mixte », c’est-à-dire
partagée entre une vie active et une
vie contemplative, une vie selon la
raison, pour atteindre l’ataraxie,
soit la tranquillité de l’âme. Puis
sa pensée évoluera, au fil d’amères expériences, et il finira par adopter des
thèses plus proches de l’orthodoxie stoïcienne, en imaginant compatible avec sa
doctrine une vie exclusivement consacrée
à la contemplation
, et de renoncement
à la vie publique
.

L’œuvre de Sénèque a eu une influence immense sur la pensée
occidentale
, au Moyen Âge comme à la Renaissance et notamment sur Montaigne.
Mais Descartes, Pascal et Kant notamment s’élèveront contre cette orgueilleuse figure du sage stoïcien
qu’il a grandement contribué à rendre mythique.

 

Regards sur les œuvres principales

 

De la providence (≈
41-49 ; De providentia) traite
du problème de la théodicée appliqué
à l’homme de bien. Sénèque étudie en
effet la question de savoir pourquoi les hommes de bien sont également victimes
des maux dispensés par la Providence. À cela il répond par deux
thèses : l’homme de vertu, dans l’adversité,
a l’occasion d’exercer sa sagesse,
de révéler sa force d’âme ; ou alors il ne faut pas considérer les maux
dont est victime l’homme de bien comme des maux, car ils ne troublent pas sa
faculté à se gouverner. Ce faisant Sénèque défend la doctrine stoïcienne contre
une objection couramment formulée à l’encontre de sa cohérence logique.

De la constance du sage (≈ 50 ;
De constantia sapientis) : Ce
traité de morale d’une composition rigoureuse, adressé par Sénèque à son ami
Sérénus, contribuera grandement à fixer pour la postérité la figure du sage
stoïcien. L’auteur le présente comme un homme qui ne connaît pas les vicissitudes de l’existence humaine, que
l’injustice et l’insulte ne troublent pas. Il apporte également une distinction
entre le sage accompli et celui qui ne fait encore qu’aspirer à la sagesse.

De la brièveté de la vie (≈ 50 ; De brevitate
vitae
) : Sénèque y exprime sa conception particulière du temps, opposée
à celle de ceux qui, entraînés par la vie active, ne connaissent pas les
valeurs les plus élevées de l’esprit. Sénèque assure que la vie est longue, si
l’on sait utiliser son temps raisonnablement. Elle doit être en grande partie
consacrée à l’étude de la sagesse, et donc à la philosophie.

L’Apocoloquintose du divin Claude (≈ 54, Apocolocyntosis) :
Le titre grec de cette satire ménippée signifie
« la métamorphose en citrouille ». Elle vise à ridiculiser l’empereur
Claude, qui venait de mourir, et que Sénèque méprisait pour sa cruauté et ses
prétentions à être un juriste et un lettré. Sénèque raconte la mort de
l’empereur sur un ton bouffon, puis la discussion des dieux après sa montée aux
cieux, lesquels l’envoient aux Enfers. Sur son chemin, Claude assiste à ses
funérailles, puis sous terre, il fait face aux victimes de sa cruauté, et devient
l’esclave de son neveu Caligula avant de passer à d’autres mains.

De la vie heureuse (≈
58 ; De vita beata) :
Sénèque expose dans ce dialogue, sans plan, la conception propre qu’a le sage
stoïcien du bonheur, basée sur la vertu
et le mépris des richesses. Elle va
ainsi à l’encontre de l’eudémonisme, qui fonde la sagesse sur la recherche seule
du bonheur.

Des bienfaits (61-63 ; De beneficiis) : Ce traité envisage
les bienfaits du point de vue moral et parle de la réciprocité entre l’acte de
donner et celui de recevoir, d’une communicabilité
du bien
. Sénèque parle de la nécessaire spontanéité du bienfait, ou encore
de l’ingratitude de celui qui nie ou oublie le bienfait.

Questions naturelles (≈
62 ; Naturales quaestiones) :
Ce traité de physique tient de la compilation et son allure disparate – il
comprend des réflexions morales – dit assez que l’étude des phénomènes
physiques n’était pas une préoccupation première chez Sénèque.

De la tranquillité de l’âme
(47-62 ; De tranquilitate animi) :
L’ataraxie, synonyme d’absence de trouble dans l’âme, était visée par les Épicuriens,
les disciples de Pyrrhon ou de Démocrite, mais pour Sénèque, elle a à voir avec
le problème de la connaissance, puisqu’il faut user de sa raison pour atteindre
une parfaite harmonie psychologique, une entière autonomie de la volonté, en se
gardant des surprises ou des attachements malsains.

Lettre à Lucilius (≈ 63-64 ;
Senecae ad Lucilium epistulae morales) :
Dans sa dernière œuvre, une somme de cent vingt-quatre lettres, le ton de Sénèque se fait intime, sa figure moins austère, plus indulgente vis-à-vis des faiblesses de l’homme,
même s’il en épingle tous les vices et travers. Comme il s’adresse à un poète
épicurien, il progresse doucement vers le cœur de la doctrine stoïcienne,
tissant d’abord des liens avec
l’épicurisme
afin d’amadouer son interlocuteur, pour finalement aborder les
rigueurs exigées pour devenir un sage stoïcien. L’œuvre se distingue par des évocations concrètes de l’existence quotidienne pour illustrer la
doctrine stoïcienne et le bon comportement du sage ou de l’apprenti sage. Celui-ci
doit par exemple se garder de se
disperser
dans des futilités
comme les spectacles et les jeux. Sénèque fait en outre preuve d’audace en
notant qu’il n’y a pas de différence essentielle entre l’esclave et l’homme
libre.

 

 

« L’homme vraiment malheureux n’est pas celui qui est condamné
à obéir, mais celui qui obéit malgré lui. Sachons donc plier notre esprit de
telle sorte, que nous voulions toujours ce qu’exigent les circonstances, et
surtout envisageons sans tristesse le terme de notre carrière. La raison exige
qu’on se prépare à la mort avant de se préparer à la vie. La vie est
suffisamment approvisionnée ; mais c’est peu pour notre avidité : il
nous semble toujours qu’il nous manque quelque chose, et il en sera de même
jusqu’à la fin. Ce ne sont pas les années, ce ne sont pas les jours, qui feront
que nous aurons assez vécu, mais les qualités de notre âme. Pour moi, mon cher
Lucilius, j’ai vécu assez longtemps ; et j’attends la mort comme un homme
satisfait. »

 

Sénèque, Lettre à Lucilius, ≈ 63-64

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