De Marquette à Veracruz

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Résumé

Un père et son fils dérivent au large de Veracruz, dans une petite embarcation puante. Le premier agonise : ses mains ont été tranchées, son visage est tuméfié. Quant au second, il lui manque le pouce de la main droite. C’est pour abréger ses souffrances que le fils pousse le père dans l’océan, où il coule après un long moment. L’œuvre raconte, sur trois décennies, les circonstances et les évènements qui ont mené à cette terrible scène.

David Burkett, quatrième du nom, a seize ans. Il vit dans le Michigan, à Marquette, sur la rive du lac Supérieur. La famille de David est richissime : son arrière-grand-père et son grand-père ont fait fortune dans l’exploitation de la forêt et du minerai. Cela ne s’est pas fait sans dégâts : en ces temps de capitalisme flamboyant, on ne s’embarrassait pas de scrupules, aussi la famille Burkett s’est-t-elle gagné une réputation détestable, celle de gens ayant détruit des milliers d’hectares de forêt, piétiné le droit et la propriété privée, et acquis leur fortune par des moyens plus que discutables. Le père, David III, n’a jamais travaillé. Il a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est son seul titre de gloire. C’est un quadragénaire alcoolique, un coureur de jupons friand d’adolescentes, au point d’avoir désiré Cynthia, sa fille de quatorze ans. Sa femme, la mère de David, vit dans une brume entretenue par les cachets qu’elle avale chaque jour, noyés dans une cascade de martinis. Dans leur grande demeure vivent également Clarence le jardiner, aux ancêtres finnois et indiens chippewas, et Jesse, que le père de David a connu pendant la guerre, un domestique mexicain. Complétons le tableau avec Fred, l’oncle maternel de David, ancien pasteur épiscopalien porté sur la boisson.

En ces années soixante, alors que Lyndon Johnson est président, David traverse une crise mystique teintée de fondamentalisme religieux : il aspire à une pureté morale qui mettrait de la distance entre lui et les vices fameux. C’est à l’occasion de quelques jours passés à pêcher avec Jesse que David va connaître une épiphanie, une prise de conscience de sa nature et de ses désirs où se mêlent honnêteté, recherche du plaisir et sexualité. Il se met à vivre en pleine nature, mange le fruit de sa pêche, se frotte aux autres et sort de ses livres : c’est un élève brillant qui s’éveille à la vie. Il constate aussi à quel point sa famille est détestée dans la région. Il décide alors de remonter aux racines du mal : il va rechercher pourquoi ses ancêtres ont ainsi répandu l’ivraie autour d’eux plutôt que de planter de bonnes graines.

Après avoir grondé solennellement l’indépendante Cynthia, surprise faisant l’amour avec Donald, le fils de Clarence, les parents de David partent passer plusieurs mois loin de leurs enfants, chacun de leur côté. L’adolescent met l’été à profit pour découvrir le travail manuel avec son copain Glenn et le père de celui-ci, sur un chantier où il jouit du plaisir de gagner sa croûte à la sueur de son front. Il perd sa virginité avec Laurie, une amie de Cynthia fort peu farouche, bientôt enceinte des œuvres de l’imprudent adolescent – un avortement à Chicago remet de l’ordre dans tout cela. Il noue aussi une idylle avec Polly, la fille d’un mineur. Par ailleurs, il poursuit ses recherches sur l’origine de la fortune familiale, se documente sur l’exploitation minière de la région, l’industrie et l’utilisation des forêts, et sa quête le mène chez le vieux cousin Sprague, un original brouillé avec à peu près toute la famille, qui sympathise avec l’adolescent, à tel point que lorsqu’il décède au cours de l’hiver, il lui lègue un chalet et le terrain qui l’entoure : David devient ainsi propriétaire d’un lieu sauvage et presque vierge où il pourra dès lors pêcher en paix. Un soir de printemps, miné par un état dépressif alimenté par l’alcool et des antalgiques destinés à calmer la douleur d’une mauvaise fracture de la cheville, il sera cependant à deux doigts de s’y suicider. Une fois ses examens brillamment passés, il rejoint Jesse dans l’Ohio pour se frotter à son futur métier : l’enseignement. Il fait ses premières armes auprès de jeunes défavorisés, en grave échec scolaire, mais il doit rejoindre Marquette plus tôt que prévu car il se brise une nouvelle fois la cheville. C’est à ce moment-là que Jesse fait venir sa fille de Veracruz afin qu’elle apprenne l’anglais : Vera a douze ans et pourtant David en tombe amoureux. Son bon sens et sa morale le tiennent à l’écart de l’enfant, mais le père de David n’a pas ces scrupules : il viole Vera un soir d’ivrognerie. Le coupable ne sera pas inquiété par la police.

Ce drame fait éclater la famille dont les membres se dispersent. Les années 70 voient chacun vivre sa vie loin des autres : la mère à Chicago, le père en Floride, où il poursuit sa vie de débauche. Enceinte dès seize ans, Cynthia épouse Donald et ils vivent heureux, parents de deux enfants. David, lui, retourne à la religion en intégrant une université de théologie. Il épouse en outre Polly. Mais son autre compagne, la dépression, ne le quitte pas, et son couple pâtit de ses humeurs mélancoliques ; le divorce est bientôt prononcé. David échoue dans une clinique psychiatrique où il passe six semaines. C’est chez l’oncle Fred qu’il tente de retrouver la santé ; ce dernier vient le chercher à la clinique, et en route vers l’Ohio, ils croisent une jeune poétesse à la personnalité magnétique qui se fait appeler Vernice. Son souvenir troublera l’esprit de David. La cohabitation avec Fred s’avère finalement impossible : l’homme boit trop, délire, devient invivable. Sa compagne Riva – avec qui David a une brève liaison – parvient à l’envoyer en cure de désintoxication tandis que David repart.

Il vit alors sur une pension que lui accorde sa mère ; son père lui a volé l’argent mis de côté pour financer ses études et celles de Cynthia, et il s’est aussi arrangé pour vendre le chalet légué par Sprague. De plus, Cynthia apprend à David que Vera s’est retrouvée enceinte des œuvres de leur père et qu’ils ont un demi-frère à Veracruz. David décide de poursuivre sa quête du mal familial, abandonne définitivement la théologie et part explorer la péninsule Nord ravagée par la famille Burkett. Il va alors mesurer les dégâts irréversibles causés par les siens. Il s’installe avec pour seule compagnie Carla, un chiot que Cynthia lui a donné, dans un chalet au cœur de l’espace sauvage. Il pêche, boit – peu – au bar local, et arpente les vestiges de l’immense forêt d’autrefois, comptant les souches des géants abattus dont il cherche les fantômes. Il est rejoint par Vernice qui séjourne quelque temps avec lui et qui l’agace autant qu’elle le fascine : la jeune femme vit hors des conventions, apprécie le bon vin, cuisine remarquablement bien, et entame avec David des joutes intellectuelles qui finissent en querelles ou en ébats sexuels. Puis le départ de Vernice renforce la solitude de David qui poursuit ses investigations, traçant des plans, explorant les bibliothèques, interrogeant les derniers témoins. Il reste cent vingt-trois jours dans la forêt, et quand il retrouve les siens pour le noël 1974, il est amaigri, hirsute. Sa quête du mal fait par les siens et de leur rédemption, l’isolant davantage, l’a mené à la déréliction. En juin 1975, Laurie, la première fille qu’il ait connue, meurt d’un cancer du sein, laissant derrière elle une petite fille.

Les années 80 voient David poursuivre ses pérégrinations à travers la péninsule, revenant toujours à la maison de Marquette, qu’il est seul à habiter avec Clarence et Jesse. La pêche en eau vive ou sur les lacs, en compagnie d’un ami, ou avec la seule compagnie de Carla la fidèle, occupe une grande partie de son temps, ainsi que ses recherches sans cesse approfondies. Une nouvelle quête se fait jour : celle du pardon. David pense ne pouvoir se libérer du poids de sa généalogie délétère qu’au prix d’un pardon qu’il lui faut quêter, au nom de son père, de sa famille, et de lui-même. C’est pour cela qu’il prend l’avion pour Veracruz : il veut retrouver Vera, connaître son fils, et lui demander pardon. Ce voyage est pour lui l’occasion de découvrir d’où vient Jesse, un pays d’une beauté à couper le souffle, où la musique est chaude, le soleil brûlant, le rhum parfumé. Mais quand David parvient enfin à rencontrer Vera, elle le renvoie en deux phrases : il n’a pas même le temps de dire pourquoi il est venu. Le voyage du retour sera long, car David décide de se rendre en France à la recherche de Vernice, d’abord à Paris puis à Aix-en-Provence où vit la jeune femme avec son compagnon, lui aussi poète. Comme il la retrouve plongée dans une quasi-misère, il lui propose de devenir son mécène, sans pour autant vouloir la faire revenir dans son lit.

De retour à Marquette, il est temps pour David de renouer des relations plus suivies avec sa mère : il la sait malade, mais il ignore que sa maladie des reins est mortelle. Quant à son père, David lui offre l’occasion de lui demander pardon pour le mal qu’il a fait à ses enfants. Le vieil alcoolique vit dans un déni total et l’occasion est manquée. Quelle injustice que sa mère, meilleure personne, doive mourir avant cet horrible individu ! Vernice revient au pays et aide David à remettre de l’ordre dans son manuscrit. C’est une impitoyable critique et bientôt il faut se rendre à l’évidence : il n’a rien d’un écrivain. Le travail colossal auquel il s’est adonné depuis tant d’années se réduit à un essai de quelques paragraphes. Dans le même temps, David a créé une entreprise de travaux paysagers avec les neveux de Clarence, et cette petite entreprise prospère. Pour la première fois depuis quatre générations, un Burkett vit, en honnête homme, de son travail.

Et puis le temps a passé. Clarence meurt dans un accident ; Jesse, à soixante-cinq ans, décide de rentrer au Mexique pour y finir ses jours. Une nouvelle frasque criminelle de David III le mène derrière les barreaux ; il ne sera libéré qu’à la condition de suivre une cure de désintoxication. La mort de Carla, adorable compagne qui l’a suivi pendant douze ans, meurtrit profondément David, bientôt quadragénaire. Il est consolé par Polly, qui vient de perdre son mari.

Et vient le temps du deuil : la mère de David décède en juin 1985, pleurée par sa famille et ses amis. Les obsèques sont l’occasion pour David III de revoir ses enfants. Il explique à David que le programme de réhabilitation qu’il suit lui impose de demander pardon à ceux qu’il a offensés ; aussi demande-t-il à son fils de l’accompagner à Veracruz. Arrivé là, David fait enfin connaissance avec son demi-frère, surnommé Mañoso – le cruel. Hélas, la démarche de réconciliation tourne au désastre : au cours d’une discussion où le rhum coule à flots, David III tente d’étrangler Jesse. Pour défendre son grand-père, Mañoso tranche les mains de David III, et mutile au passage la main de David. Les deux blessés sont garrottés, puis jetés au fond d’une barque que Mañoso pousse au large.

Après la mort de David III, apprise dès les premières pages du roman, David parvient à regagner le rivage. Il ne dénonce personne et retourne auprès de Cynthia : leur père n’aura survécu que cinq jours à leur mère. Il est temps pour eux de disperser les cendres de celle-ci dans la nature qui, depuis deux siècles, a formé le décor de la vie de la famille Burkett.

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