Discours de la servitude volontaire

par

L’interrogation de La Boétie

La Boétie rentre directement dans le vif du sujet en abordant la question principale. Tout d’abord, il nie son traité comme étant une énième tentative de réponse à une question débattue à son époque, se demandant si un meilleur régime politique existe que celui de la monarchie. Il se contente habilement d’éluder cette interrogation, qui selon lui, « mériterait bien un traité à part, et qui provoquerait toutes les disputes politiques ». Cependant, il n’invoque pas ce sujet au hasard, il en profite tout de même de répondre à la question du rang de la monarchie dans la « chose publique ». Outre cette question ardue, La Boétie lance les grands thèmes qui régissent son traité, et affirme son point de vue quant au régime monarchique : seront débattus par la suite les thèmes du commun, de l’universel face à la solitude et à l’individuel, du pouvoir exercé par l’un et par l’autre, des rapports construits entre eux et par quels procédés ceux-ci peuvent exister.

Ainsi, l’interrogation de La Boétie se porte davantage sur cette condition humaine qui pousse une foule de citoyens opprimés à adorer, respecter, craindre et surtout obéir à un tyran, pourtant unique face à la foule qu’il dirige. En effet, il admet qu’un peuple pourrait révérer un dirigeant qui aurait fait ses preuves auprès de lui, lui procurant la sécurité, le confort, une justice équitable et une vie agréable, mais il s’étonne du fait qu’un seul homme se comportant en tous points différemment, tyrannisant et terrorisant son peuple, puisse tout de même régner sur celui-ci. Alors La Boétie considère comme légitime que la foule accepte la soumission avec reconnaissance d’être guidée par un chef éclairé. « Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissants pour les bienfaits reçus, et de réduire souvent notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons, et qui méritent d’être aimés ». Ainsi, déférence et respect répondraient dans ce cas à une suite moralement logique du comportement humain. Cependant, le contraire ne se produit pas trop souvent, et l’homme qui dirige le peuple est un tyran plutôt qu’un juste. Donc, le peuple qui le suit et l’adule verrait sa moralité pervertie, corrompue, car celle-ci ne suivrait plus cette justice que la morale et le bon sens lui permettent de suivre naturellement. La Boétie s’étonne donc de cette perversion des valeurs de respect entretenues par le peuple lui-même. D’où vient donc ce penchant contre nature qui fait du peuple des entités enclines à se soumettre à un mauvais dirigeant, l’adorer et le suivre ?

Pourtant, La Boétie met en évidence le fait que les hommes n’ont pas été fidèles à cette inclination pour la soumission, pour l’obéissance face à la tyrannie. Il cite, à titre d’exemple, les guerres puniques, grandes batailles grecques de Léonidas, de Thémistocle, et affirme que dans ces conditions, le but était pour les uns, de ravir leur liberté aux autres, et pour les autres, de conserver cette liberté. Ainsi, dans le combat qui opposait les Grecs et les Perses, il ne s’agit pas d’un unique individu seul contre tous qui cherche à asseoir son pouvoir, mais d’une véritable armée, bardée de fer jusqu’aux dents. Cependant, il y a eu tout de même un combat et une victoire : « Dans ces journées glorieuses, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise ». La Boétie oppose donc ces peuples antiques et la lutte pour leurs valeurs, aux hommes de son époque soumis à une entité en tous points moins menaçante. Est-ce désormais par lâcheté, par couardise que les hommes se soumettent à un unique tyran ?

Finalement, il tend à croire que si les hommes se laissent opprimer par un despote solitaire, c’est par l’existence telle qu’elle est, plutôt que de chercher à en modifier les jugements de valeur : aussi les peuples, s’ils n’accueillent et n’acceptent pas la servitude avec gratitude, ne la repoussent pas non plus. Ils se contentent par lassitude de rester passifs, spectateurs de leur propre enchaînement. Ils se plaisent donc, selon La Boétie, à rester dans le confort qu’une position de servitude leur promet, sans la contrainte harassante du désir de se libérer. Ainsi, il reformule ici l’adage « qui ne dit mot consent », en ces termes : « C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… ». Il accuse donc comme seul coupable de son oppression un peuple passif et las.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur L’interrogation de La Boétie >