Discours de la servitude volontaire

par

La liberté pervertie par le fardeau de l’habitude

Nous avons donc expliqué que La Boétie rend l’homme responsable de sa propre servitude. Il s’interroge donc sur la progression de cette lassitude au sein de la société : comment est-il possible que celle-ci soit universelle ? Qu’elle se répande de génération en génération ? Il se trouve donc confronté à un paradoxe, car la liberté est, selon lui, une valeur qui ne s’acquiert pas, mais qui naît avec nous, provenant de la nature qui nous met tous au monde dans les mêmes conditions, nus et sans défense, sans perversion non plus. Ainsi, la liberté devrait faire partie de chacun de nous. Par le simple vœu d’acquérir ce bien précieux que nous avons nous-mêmes dilapidé, il semble si aisé de la récupérer, ne serait-ce que par une simple prise de conscience. Alors, pourquoi l’homme ne peut-il pas simplement tendre la main pour la reprendre ? Elle qui était là à l’origine, naturellement, présente dans notre chair sans que nous ayons besoin de la rechercher.

La Boétie admet que c’est la peur du changement qui retient l’homme prisonnier. En effet, cette liberté est si simple à acquérir, si proche de nous, si facilement récupérable, que l’homme a peur que le moindre geste, la moindre action la fasse revenir. Mais d’où cette peur est-elle issue ? Là encore, La Boétie accuse l’homme de n’être que trop apeuré par l’éventuelle possibilité d’être libre et de devoir mener sa propre vie. En effet, dès l’instant où un tyran ne lui dicte plus sa conduite, c’est à lui de prendre ses propres décisions et de mener le cours de sa vie. Or celui-ci, accoutumé à ce qu’on lui ordonne ses faits et ses gestes, a si peur du changement qu’il préfère s’enterrer de plus en plus profondément dans la servitude, afin de ne pas se laisser la moindre opportunité de saisir sa liberté. « Vous vous affaiblissez afin qu’il [le tyran] soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte ».

Finalement, La Boétie se demande donc comment cette négation de liberté peut se transmettre à travers les générations, puisque chaque nouvel enfant qui naît devrait avoir ce goût naturel de la liberté ancré en lui. Selon lui, ce n’est que par habitude qu’il se soumet, car il voit ses parents, ses amis, tous les citoyens se soumettre, pour lui, il s’agira donc de la norme, et l’idée même qu’une autre forme de vie existe l’effraie et le pousse à se soumettre davantage. « Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. […]Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal, s’en persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent ». La Boétie compare l’homme à l’animal, au cheval, à l’éléphant que l’on chasse ou que l’on met en cage : ces animaux, lorsqu’ils se voient pris, ruent, mordent, griffent, défendent chèrement leur liberté, et ce montre ainsi le prix qu’ils attachent à celle-ci. Cependant, l’homme, lui, reste passif. L’animal, en effet dénué de la capacité d’imiter mais de suivre ses besoins naturels, ne sera donc pas influencé par ses pairs qu’il voit en cage, son seul objectif étant de répondre à ses penchants primaires, dont la liberté.

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