Discours de la servitude volontaire

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Les trois clés de la tyrannie

Les tyrans ont, selon La Boétie, de tous temps constaté que les hommes étaient plus enclins à se soumettre à leur propre asservissement, au fur et à mesure qu’ils se détournent de leur faculté de raisonner et de penser. Pour le tyran, il est dangereux d’être à la tête d’un peuple qui pense et qui peut donc être dans la capacité d’approfondir sa réflexion quant à la liberté qu’il n’a pas. Ainsi, il devient indispensable à son despotisme que de fournir au peuple tous les moyens nécessaires pour qu’il devienne un être dépourvu de sens critique, de réflexion et de sagesse.

Ici, l’auteur nous donne l’exemple du tyran Cyrus qui, ayant asservi les Lydiens, se voit confronté à une révolte. Peu désireux de riposter par la force, dans un souci de préserver les richesses et les beautés de la ville, il préfère établir tout un réseau de maisons closes, de tavernes, de jeux publics, et d’imposer par un décret au peuple de s’y rendre. Ainsi, le peuple, rapidement séduit par les plaisirs et les distractions qu’on trouve en ces lieux de divertissement, oublie son malaise et son esprit de révolte et considère le despote comme un homme bien. Ainsi, le tyran voit le peuple comme des enfants à qui on tend des jouets. Satisfait de se contenter de ce qu’on lui propose, il accepte cette obligation comme un don, et s’en contente, oubliant l’essentiel : « Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images brillantes ».

La Boétie insiste également sur l’importance pour le tyran de ne pas apparaître trop visiblement au regard de ses sujets, de maintenir une aura de mystère et d’inaccessibilité autour de lui : il doit pour cela revêtir un surnom évocateur, un patronyme par lequel il sera désigné et qui reflètera une fausse réalité, alléchante à entendre et prête à recevoir la confiance unanime du peuple. Ainsi, les empereurs romains se faisaient nommer Tribun du peuple, afin que cette désignation reflète celle d’un patriarche juste et honnête, les pharaons égyptiens entretenaient leur figure de mystère en dissimulant leur visage lors de leurs apparitions publiques, et les rois du Moyen-Orient prenaient soin de paraître en public le moins possible afin que la prestance quasi-mystique qu’ils incarnaient soit reconnue.

Enfin, La Boétie énonce la clé du pouvoir politique du tyran. Il explique que la puissance que parvient à détenir un seul homme, passe en réalité par l’intermédiaire de tout un réseau d’autres sujets aussi ambitieux et avides de pouvoir que celui-ci. Il serait naïf de croire que dans une société, seul le tyran désire posséder le pouvoir : beaucoup désirent une part du gâteau et profitent du tyran pour parvenir à leurs fins. Ils ont besoin du tyran comme le tyran a besoin d’eux pour opprimer le peuple, et de là s’instaure un équilibre tyrannique qui rend celle-ci inébranlable.

En effet, le tyran seul ne peut pas contrôler tout un peuple, sauf s’il est suivi de quelques disciples avides de pouvoir. En confiant donc la responsabilité de quelques dizaines d’autres sujets à ses premiers vassaux, qui eux-mêmes dirigeront d’autres hommes, qui eux-mêmes désireront exercer un peu d’autorité sur autrui, le tyran offre donc à son pouvoir le contrôle de toute la population. Il distribue des rôles, de moins en moins importants, à sa population, afin d’établir une hiérarchie : c’est ce que l’on nomme la structure pyramidale du pouvoir. Ce dernier se divise dans toute la population et s’exerce ainsi sur chacun par le biais de celui qui se trouve au-dessus. Il s’agit d’un pacte entre dominant et dominé (le dominé accepte de se soumettre, car on lui promet que lui-même pourra dominer d’autres personnes, qui se verront octroyer la même promesse).

Ainsi, le tyran parvient à étendre son pouvoir sur une structure régie par le peuple lui-même. Structure pyramidale du pouvoir politique, habitude et abêtissement sont donc les trois facteurs que La Boétie développe, et sur lesquels repose l’entière base de n’importe quelle tyrannie.

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