Enfance

par

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Nathalie Sarraute

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1900 : Natalia
Ilinitchna Tcherniak
– Nathalie Sarraute après
son mariage – naît à
Ivanovo-Voznessensk (Empire russe), non loin de Moscou, dans une famille bourgeoise,
aisée et cultivée. Son père, docteur ès sciences, a fondé une usine de produits
chimiques ; sa mère est écrivaine. Après le divorce de ses parents
deux ans après sa naissance la fillette part vivre avec sa mère à Paris et fait des séjours en Russie ou
en Suisse auprès de son père. À partir de 1909 elle demeure à Paris avec son
père qui s’est remarié, période difficile pour la jeune fille qui s’entend mal
avec sa belle-mère. Si sa famille est russe son éducation est française. Elle
étudie au lycée Fénelon et développe
une passion pour la langue, qui est aussi pour elle un
refuge. Elle obtient une licence
d’anglais
à la Sorbonne et part
étudier l’histoire à Oxford en 1921. Elle étudie les lettres et la sociologie à Berlin puis
le droit à Paris. Elle devient ensuite avocate,
comme son époux, qui lui donne son nom et l’encourage à écrire.

1939 : Tropismes,
ouvrage écrit entre 1932 et 1937, se compose d’une vingtaine de textes, petits
récits où l’auteure met en scène, à travers des échanges entre des personnes indéfinies
« il », « elle », etc. –, où s’expriment leurs angoisses,
leurs sentiments de vide, et qui manifestent surtout ces petits mouvements que Nathalie Sarraute a nommés « tropismes » par analogie avec des
phénomènes étudiés en biologie, qui forment selon elle la trame de l’existence, dissimulée en des régions obscures que la littérature
peut explorer. Elle dit d’eux qu’ils
« glissent très rapidement aux limites de notre conscience »,
qu’ils sont « à l’origine de nos
gestes, de nos paroles, des sentiments
 ». L’intrigue a disparu du
roman, les personnages ne sont plus
que des apparences derrière
lesquelles se déroule « la vie anonyme des tropismes ». Involontairement
ou non, ces personnages apparaissent cruels, féroces, un malaise constamment se fait jour dans leurs relations, et à travers
la saisie des mouvements intimes qui les animent, les motivent, cette
déconstruction du récit traditionnel, l’auteure semble accoucher d’un nouvel art du roman. L’œuvre est
remarquée par Max Jacob et Jean-Paul Sartre. Radiée du Barreau en 1940 en
raison des lois antijuives, Nathalie Sarraute se consacrera dès lors
entièrement à la littérature.

1948 : Le
roman Portrait d’un inconnu évoque les rapports qu’entretient un
couple formé par un vieil homme et sa fille. Ils sont considérés par un narrateur obsessionnel, inquiétant, qui
observe le moindre de leur geste. Il
n’y a pas d’intrigue, simplement la transcription
d’une atmosphère
faite de petits courants, de petits mouvements sur le mode du grouillement,
du glissement. Tout traduit une angoisse, un délabrement, mais d’une façon feutrée, anodine. Dans la préface,
Sartre parle d’un « anti-roman ».

1953 : Martereau
est une autre de ces œuvres reposant sur l’étude de ces micromouvements que
sont les tropismes, cette fois autour de l’achat d’une propriété et d’une
famille dont un seul membre porte un nom, celui qui donne son titre à l’œuvre,
les autres étant désignés par leurs rapports de parenté. C’est « le
neveu » qui a en charge la narration, un jeune oisif caractérisé par sa
culture et surtout sa délicatesse ; en effet, toujours sur le qui-vive, il
guette ces infimes inflexions de
l’atmosphère
qui inclinent les rapports humains vers l’adhésion ou le repli
sur soi, la chaleur ou la sécheresse, anticipant et craignant sans cesse leur
détérioration.

1956 : L’essai
L’Ère
du soupçon
formule explicitement l’art du roman dont a fait preuves
Nathalie Sarraute dans ses œuvres précédents. Contre le roman traditionnel aux ficelles convenues, aux
personnages bien caractérisés, trop, contre une ponctuation plate, académique –
Nathalie Sarraute privilégie pour sa part points de suspension et
d’interrogation –, contre une littérature pernicieuse, qui va au gros trait et
à laquelle échappent ces nuances qui sous-tendent tout, et au premier chef ce
qui meut l’homme, l’écrivain, les personnages, contre la critique qui encense
des imbéciles selon des critères comme absolus, Sarraute loue Dostoïevski et son art du personnage, qui
lorgne derrière leur orgueil, leur humilité, pour atteindre une essence brouillée, substrat d’états
inexpliqués
, et donc son propre art de romancière, à l’écoute, comme ses
amis du nouveau roman, de cette sous-conversation,
de ces paroles échangées entre tropismes et lieux communs, art attentif à ces
petits actes sourds qui contaminent et finissent par former le texte – bref, un
art qui mène à l’explosion du cadre du roman traditionnel. Il faut repenser
selon Sarraute la division entre roman psychologique et roman métaphysique,
dans le sens où l’exploration des tropismes
par l’écrivain ne porte pas sur le caractère d’un personnage mais sur des états universels, communs à tous les
hommes. Le « type » disparaît ainsi,
se dissout derrière la révélation d’une matière toujours fluctuante,
grouillante, informe. C’est pourquoi l’intrigue, traditionnellement liée aux
caractères des protagonistes, disparaît à son tour, au profit d’une multiplication de drames infimes correspondant aux fluctuations des tropismes. C’est
dans cette œuvre que l’auteure parle de « vieux roman », à laquelle
répond, l’année suivante, celle de « nouveau
roman 
» sous la plume d’Émile Henriot dans Le Monde, où il livre une critique négative de Tropismes et de La Jalousie.
Cet essai, où naît pour la première fois l’idée d’une crise du roman, apparaît aujourd’hui – avec Pour un nouveau roman de Robbe-Grillet – comme une référence théorique essentielle de ce
nouveau courant qui était né avec Tropismes.
Parmi les inspirateurs de Nathalie Sarraute, ceux dont elle loue la littérature
novatrice, figurent, outre Dostoïevski : Virginia Woolf, James Joyce,
Marcel Proust et Franz Kafka.

1959 : Dans Le
Planétarium
Sarraute continue de se pencher derrière les effigies que
sont de prime abord ses personnages : ici la vieille tante Berthe et le
couple formé par Gisèle et Alain Guimiez, sage et lisse au premier coup d’œil.
Puis de menues modifications dans
leur environnement les font basculer, les révèlent dans leur vanité, leur insignifiance, et mènent par là à la dénonciation des masques
qu’ils portaient. Le monde des lettres
est abordé par le biais d’Alain, thésard manquant de confiance en lui ; et
les destinées de chacun semblent largement orientées par l’influence de parents
tyranniques, manipulateurs, qui contribuent à recréer sans cesse un monde de carton-pâte. Si les
personnages peuvent apparaître, de l’extérieur, comme des types, l’exploration
des tropismes mène à considérer ceux-ci comme de simples apparences,
dissimulant une part humaine innomée,
impossible à juger.

1963 : Le
roman Les Fruits d’or est le lieu d’une mise en abîme : il n’est en effet question que d’un roman
intitulé Les Fruits d’or et des
réactions extrêmes et opposées qu’il suscite. Le texte avance sans intrigue,
comme une série de gammes, de modulations autour de l’ouvrage lui-même.
Nathalie Sarraute, refusant toute
recherche d’effet
, se situe ici uniquement sur le plan du langage, et livre
une œuvre d’art entièrement refermée sur elle-même, portée par une langue
volontairement neutre.

1982 : Nathalie
Sarraute a commencé à écrire quelques pièces pour le théâtre dans les années
soixante. Dans Pour un oui ou pour un non, la dernière qu’elle écrira, à travers
l’avenir d’une amitié qui se joue à l’occasion d’un dialogue qui vire au procès, l’auteure parle de la condition de
toute relation entre deux personnes. À nouveau il n’est question que de choses infimes, rien de spectaculaire ne se produit, même si un conflit d’une
violence extrême couve et se révèle à l’occasion de doubles sens, de lapsus,
d’une manière de prononcer que l’on
épingle, autant de microdrames dont
le langage se fait le support. Les motifs de la dispute semble anodins, et tout
paraît dicté par des impulsions
souterraines
difficiles à déchiffrer. L’action dramatique progresse en
quelque sorte sur les ratés du langage,
et l’auteure semble inviter à la vigilance
dans son usage. Les deux
personnages, H.1 et H.2, s’opposent en outre dans leur usage de la
langue : le premier, nominaliste, croit en un recouvrement de la chose par
le mot et constelle son discours de listes et de citations, quand le second
verse dans des circonlocutions, conscient de l’illusion du langage, synonyme d’un mensonge social. L’œuvre de Sarraute fonctionne souvent comme une
dénonciation du langage comme l’instrument du jugement stéréotypé, du lieu commun, de la manie de classer, et
donc de l’entretien des apparences,
mais elle montre aussi qu’il est un moyen d’explorer derrière elles et donc de
les dépasser.

1983 : Le
récit autobiographique Enfance naît d’un dialogue de l’auteure avec elle-même,
cherchant à faire jaillir de sa mémoire des souvenirs de plus en plus précis,
des impressions confuses mais fondamentales datant des onze premières
années de sa vie, passées entre la France et la Russie ; entre sa mère,
froide et distante, et son père auquel celle-ci l’abandonne à neuf ans.
Nathalie Sarraute donne à voir la naissance
de son amour pour les mots, et de sa
conscience d’écrivaine. Si elle se
souvient de ses joies d’enfants, les relations aux adultes apparaissent souvent
teintées d’amertume, et il est question de solitude
et de confiance trahie. Le fil des
souvenirs ne respecte aucune chronologie mais se déroule en fonction de
l’importance qui leur est attribuée.

1999 : Nathalie
Sarraute meurt à Paris à
quatre-vingt-dix-neuf ans. Elle reste dans l’histoire de la littérature comme
une figure de proue du courant du nouveau roman, aux côtés d’Alain
Robbe-Grillet, Claude Simon ou Michel Butor.

 

 

« J’étais
assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et
la jeune femme qui m’avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue
Boissonade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l’un
d’eux, un gros livre relié… il me semble que c’étaient les
Contes d’Andersen.

Je venais
d’en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleurs le long du
petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d’un vert étincelant
jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était
bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu…
quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une
sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps
écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais
quoi ? quel mot peut s’en saisir ? pas le mot à tout dire :
« bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui…
« félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y
touchent pas… et « extase »… comme devant ce mot ce qui est là se
rétracte… « Joie », oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout
simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de
recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans
les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et
blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles,
d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie
à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup
l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette
sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela,
dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air
qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à
moi. »

 

Nathalie
Sarraute, Enfance, 1983

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