Enfance

par

La fascination du langage

         Digne membre du nouveau roman, Nathalie Sarraute offre une œuvre autobiographique qui ne se centre pas seulement sur son moi passé, mais qui réfléchit sur l’acte même d’écrire, sur la langue utilisée. Les mots sont ainsi traités sur deux modes distincts : ce sont des outils de l’auteure pour évoquer un réel disparu, mais aussi des phonèmes qui résonnent dans ses souvenirs, qui transpercent le temps pour venir à nouveau éclater aux oreilles du lecteur.

 

A/ Le pouvoir évocateur des mots

 

         Fille d’une Russe et d’un Français, Nathalie Sarraute est dès le plus jeune âge plongée dans une atmosphère où les mots résonnent différemment, où les langues se mêlent. Elle évoque une nourrice allemande, chargée de ne lui parler qu’en allemand, pratique courante en ce début de siècle : ce contact avec une langue étrangère, l’appropriation par une petite fille de mots inhabituels devient le début d’une rêverie sur les mots, leurs sens, leur profondeur sémantique et affective.

« “Ich werde es zerreissen.” “Je vais le déchirer”… je vous avertis, je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux, je vais m’en arracher, tomber, choir dans l’inhabité, dans le vide… »Ce dernier passage représente ces moments courants dans l’autobiographie où Nathalie Sarraute tente de cerner tout ce que les mots qu’elle a prononcés – ou entendus – impliquent : leurs significations réelles, véridiques, la résonnance qu’ils rencontraient dans l’intériorité de son moi passé. L’écriture du passé permet ici de réfléchir lentement au chemin que les mots empruntent dans la conscience, pour éclore sous le regard de l’adulte qui révèle les méandres d’un sens profond et ramifié, inconnu de la conscience ingénue de l’enfant.

 

B/ L’inadéquation du langage au réel

 

         À l’analyse des mots du passé s’ajoute une réflexion sur les mots du présent, de l’auteure, qui peinent parfois à adhérer au passé. Nathalie Sarraute tente sans cesse de trouver le mot juste, l’expression parfaite pour saisir le passé sans pourtant le ternir d’une réflexion a posteriori qui déformerait la pureté de l’instant fugace et désormais éteint : « […] j’éprouve… mais quoi ? quel mot peut s’en saisir ? Pas le mot à tout dire : “bonheur”, qui se présente le premier, non, pas lui… “félicité”, “exaltation”, sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas… et “extase”… comme devant ce mot ce qui est là se rétracte… “joie”, oui, peut-être… ce petit mot simple, modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi. » L’auteure arrive ici, par une longue périphrase et des réflexions compliquées, à saisir la vérité d’une anecdote passée qui ne peut se laisser contenir dans un seul mot.

 

C/ Les mots de l’enfance : le souvenir de l’insaisissable

 

         Une troisième strate de réflexion sur les mots se révèle enfin, et éclaire la vocation d’écriture de Nathalie Sarraute : une fois son autobiographie lue, le lecteur ne peut plus douter du “don”, de la “destinée” de l’auteure, qui semble avoir une relation particulière avec le langage. D’abord, effectivement, elle est attirée par les significations multiples des sons, et cherche sans cesse l’adéquation parfaite d’une pensée et d’une formulation. Mais encore, les mots prennent pour elle – et dès son enfance – une matérialité fantastique : « “Non, tu ne feras pas ça…” les paroles m’entourent, m’enserrent, me ligotent, je me débats… » La personnification des mots accentue le rôle qu’ils finissent par avoir dans la vie de la petite fille, future écrivaine : elle raconte notamment dans Enfance ses premiers écrits, et sa première expérience d’écriture. Les mots ont pour elle une densité incroyable, et deviennent presque ses souvenirs les plus précis. Nathalie Sarraute s’attache à décrire les mots qu’on lui a adressés plus que les objets ou les adultes qui l’ont entourée.

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