Enfance

par

Le pacte autobiographique révélé

Récit d’enfance, Enfance s’inscrit dans des codes traditionnels que NathalieSarraute interprète et travaille à sa manière : elle retourne le récitmémoriel pour en montrer les coutures, la recherche, l’édification, et sert unrécit dialogué qui est en recherche des souvenirs sans chercher à les établiret à les fixer dans l’écriture.

 

A/L’auteure, le lecteur, le pacte

 

         Lerécit autobiographique est régi par un pacte qui lie auteur et lecteur :l’auteur s’engage à ne raconter que la stricte vérité, puisqu’il présente sonrécit comme un récit véridique, pour que le lecteur puisse le croire sansdouter un seul instant de sa sincérité. Un tel pacte est idéal, mais tropinnocent ; les auteurs sont sans cesse confrontés au problème de la mémoire quitransforme les événements, et qui complexifie le respect du pacte. En effet,Nathalie Sarraute évoque sans cesse son envie de restituer le passé comme ellel’a vécu, et non comme elle le voit désormais avec ses yeux d’adulte. Elleessaye de rendre la vérité du vécu de l’enfant qu’elle était, malgré ladistance – temporelle, spatiale et intellectuelle – qui la sépare de cet être àpeine formé. Ainsi, le récit d’Enfanceaccueille sans cesse des hésitations sur la véracité des souvenirs : « – Des images, des mots qui évidemment nepouvaient pas se former à cet âge-là dans ta tête… – Bien sûr que non. Pasplus d’ailleurs qu’ils n’auraient pu se former dans la tête d’un adulte…C’était ressenti, comme toujours, hors des mots, globalement… Mais ces motset ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir cessensations. » L’auteure essaie de transmettre un passé nu, sans le spectredu présent et de l’adulte qu’elle est devenue, mais cette tâche est difficile –voire impossible – puisque les mots qu’elle emploie ne sont pas ceux del’enfant, et ses souvenirs sont tordus, partiels. Elle lutte ainsi sans cessecontre le désir et la tentation de compléter, d’enrober, de dramatiser leslambeaux de mémoire qui se présentent à son esprit.

 

B/ Ledialogue avec un double

 

         Dansle cadre de cette lutte, l’auteure crée une instance seconde, un doubled’elle-même, qui lui pose sans cesse des questions sur l’adéquation de cequ’elle écrit sur le passé. Un dialogue riche se noue ainsi entre les deuxfigures de l’auteure. L’une se montre suspicieuse et méfiante vis-à-vis de lamalhonnêteté de l’écrivaine qui veut sans cesse améliorer ses souvenirs pour enfaire des épisodes romanesques, dignes d’être racontés ; l’autre s’endéfend, expose ses raisons, et tente ainsi de légitimer explicitement sarecherche et sa bonne foi : « Tun’as pas besoin de me répéter que je n’étais pas capable d’évoquer cesimages… ce qui est certain, c’est qu’elles donnent exactement la sensationque me donnait mon pitoyable état. » Le récit d’enfance prend alors uneforme étonnante et novatrice : un dialogue entre deux instances crée,petit à petit, un témoignage qui veut être vrai, qui s’approche – par doutes etcorrections – de la vérité trop fugitive du passé.

 

C/ Uneesthétique de l’à-peu-près

 

         Ensoulevant les multiples problèmes qui se posent lors de l’écriture du souvenird’enfance – la véracité, l’adéquation des mots à l’état psychologique d’un enfant,la tentation du romanesque –, Nathalie Sarraute crée une esthétique del’à-peu-près, dont le trait le plus saillant serait l’omniprésence de cespoints de suspension qui indiquent l’imprécision des phrases, la nécessité deles préciser, de les améliorer. En effet, cette ponctuation particulière créeune atmosphère de doute, de suspension de la voix, de rêverie :

« – Non, cela, je ne l’ai paspensé…

– Pas pensé, évidemmentpas, je te l’accorde… c’est apparu, indistinct, irréel… un promontoireinconnu qui surgit un instant du brouillard… et de nouveau un épaisbrouillard le recouvre…

– Non, tu vas trop loin…

– Si. Je reste tout près, tule sais bien. »

Les points de suspension sont souvent suivis decorrections, d’ajouts à la phrase première : Nathalie Sarraute tente des’approcher, par des hésitations formellement notées, de la véritable substancede la mémoire. Ce travail est hélas voué à l’échec, et elle admet elle-mêmequ’elle n’est que « tout près ».

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