Entretiens

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Analyse de l'oeuvre

Entretiens d’Épictète est une œuvre parue pour la première fois probablement entre la fin du premier siècle et le début du deuxième siècle. Dans notre corpus, le philosophe latin de langue grecque, ancien esclave à Rome, affranchi, puis banni, aborde une fois de plus le sujet de la dépendance. En effet, tout comme dans son Manuel, Épictète, stoïcien confirmé, fonde sa morale sur la différence entre ce qui dépend de l'individu et ce qui n'en dépend pas. Il existe un grand nombre de versions de cette œuvre et l’édition que nous utilisons dans le cadre de cette étude date de 2009.

Notre corpus s’ouvre sur la différence entre les choses qui dépendent de nous et ce qui n’en dépendent pas. L’auteur estime que ce sont les dieux qui sont à l’origine de cette répartition. Ils ont fait de la nature humaine un diagramme : « Les dieux donc, ainsi qu’il convenait, n’ont mis en notre pouvoir […] pour ce reste par les objets du dehors » (P. 3). Le fait que nous disposions de certaines qualités et pas d’autres est l’œuvre des Dieux. Ils ont pris la décision de répartir ainsi les choses car ils ont constaté qu’il existait une multitude de choses externes à l’Homme, qu’il ne peut pas contrôler dans leur totalité. Ils nous ont dotés de la raison, une qualité propre et intérieure à l’humanité, afin que nous puissions réfléchir avant d’agir, peser les conséquences de nos actions avant de les poser. En outre, l’auteur procède à une classification des éléments qui sont en notre pouvoir et ceux qui ne le sont pas. Dans sa classification, il souligne que tout ce qui est extérieur à l’Homme ne dépend pas vraiment de lui, tout n’est pas sous son pouvoir, tandis que c’est l’inverse pour les choses qui lui sont intérieures. Il justifie cette distinction par le fait que la seule chose qui rattache les hommes aux choses du monde qui leur sont extérieures c’est le corps, tandis que tout ce qui se trouve à l’intérieur de ce corps est sous notre contrôle. Il souligne à propos de cette différence : « Car, vivants sur la terre, et enchaînés […] par les objets du dehors » (P. 3). Les hommes sont donc entravés par les objets extérieurs sur lesquels ils n’ont pas de contrôle véritable.

Les dieux et les forces surnaturelles est un autre sujet abordé dans notre corpus. Les dieux sont au-dessus de nous. Ils ont disposé le monde, la nature et tout ce qu’elle renferme. Grâce à leur force supérieure, surnaturelle, ils ont procédé à une répartition de nos pouvoirs. Ils ont tracé nos existences et nous suivons ce fil tissé à l’avance. Nous n’avons pas d’autres choix que de suivre ce destin qu’ils ont fabriqué en prenant soin de ne pas nous donner le contrôle sur toutes les choses, privilège qui reste leur apanage. C’est pour cette raison que vouloir contrôler à tout prix les objets qui nous sont extérieurs revient à questionner, à douter de la clairvoyance des Dieux qui ont effectué cette répartition. Un tel doute est insensé et peut mener à la folie. Cette division faite par les dieux, qui fait une distinction entre choses extérieures et choses intérieures, pourrait renvoyer à la nature psychosomatique de l’être humain. De fait, nous sommes tous des êtres de chair (extérieur, entravé par les choses externes) et d’esprit (intérieur dont le contrôle est nôtre).

Par ailleurs, l’auteur aborde le sujet de la dignité et il s’interroge sur la manière de procéder pour conserver sa dignité en toute chose. La réponse qu’il trouve à sa question est la raison. Il la place au centre de toute réflexion, de toute analyse ; c’est par son biais que nous pouvons conserver notre dignité dans n’importe quelle circonstance. La raison est la seule gardienne de notre conscience. Elle est la seule à porter un jugement de valeur sur nos actions. C’est elle qui guide nos actions. Il prend à titre d’exemple la pendaison. Selon lui, si la pendaison est conforme à la raison, cette action permet donc à son auteur de garder toute sa dignité, contrairement à l’opinion populaire. Il souligne à cet effet : « La pendaison elle-même se peut supporter. Lorsque quelqu'un croit […] que l'être doué de la vie ne souffre de rien tant que de ce qui n'est pas raisonnable » (P. 7). Il cherche à élever la raison, à l’ériger en commanditaire de nos actions. Seulement, est-ce toujours le cas ? N’est-ce pas plutôt Rousseau qui a raison quand il déclare : « Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. » ? L’auteur nuance tout de même son propos, car même s’il estime que la raison commande nos actions, il est d’accord sur le fait qu’elle n’est pas la même pour tous les hommes. En d’autres termes, ce que X trouve raisonnable n’est pas forcément en accord avec ce qu’Y considère comme raisonnable. Nous pensons que cette divergence d’opinions pourrait être due au fait que nous n’avons pas la même sensibilité, les mêmes sentiments. Selon Épictète, cette divergence est la preuve que la raison n’est pas perçue de la même manière chez tous. Il estime que cette différence doit exister pour qu’il y ait une variété d’idées ; nous sommes doués de raison mais ne devons pas forcément être toujours en accord. La démarche visant l’atteinte d’un consensus trouve ici toute sa raison d’être, car en discutant pour pouvoir atteindre un accord, nous prouvons que nous sommes doués de raison.

Par ailleurs, la culture façonne également notre conception de la raison. La culture et le contexte dans lequel nous évoluons justifient la divergence de points de vue. La culture rend possible cette différence en ce sens que les coutumes varient d’une société humaine à une autre. L’auteur revient tantôt sur la question de la démarche visant l’atteinte d’un consensus et déclare : « Mais ce qui paraît raisonnable ou déraisonnable à l'un, ne le paraît pas à l'autre. Il en est de cela comme du bien et du mal, de l'utile et du nuisible. Et c'est pour ce motif […] notre notion à priori du raisonnable et du déraisonnable. » (P. 7). Par conséquent, notre dignité est le reflet de ce que notre raison juge bien ou mal.

La divinité est un sujet important dans notre corpus et le philosophe en discute par interstices. Il cherche à comprendre les conclusions que l’Homme peut tirer du fait que Dieu soit son père. Ici, il opère un dépassement, il passe des dieux pour ne parler que de Dieu. Il attribue la création de l’Homme à cet être exceptionnel, supérieur. Bien qu’il s’interroge sur la réelle existence de ce lien paternel entre Dieu et l’Homme, son analyse semble ne pas totalement la renier. Selon lui, nous n’avons pas une compréhension poussée, profonde de ce lien de parenté. Le fait que nous sous-estimions très souvent ce lien et que nous n’en sommes pas fier est d’ailleurs la preuve de notre connaissance limitée. Il s’étonne face à cette négligence : « Quoi, si César t’adoptait, personne ne pourrait supporter ton orgueil; et quand tu sais que tu es fils de Dieu, tu ne t'en enorgueilliras pas! » (P. 12). Cette déclaration est la preuve que nous jugeons de la valeur de nos semblables à partir de leur naissance. Dieu n’intervient dans nos propos que lorsque nous cherchons un coupable, une personne à pointer du doigt à cause d’un échec, d’un problème auquel nous faisons face ; nous sommes prompts à l’indexer pour le condamner mais nous le sommes moins quand il s’agit de le louer ; d’ailleurs, nous ne l’affilions pas à nos succès, à notre réussite.

En outre, l’auteur s’intéresse au progrès. Il étudie l’essence du progrès. Il semble assimiler l’idée du progrès à celle de la vertu. Selon lui, l’idée du progrès suppose un mouvement vers une aspiration du Bien. La vertu, parce qu’elle cherche et transporte l’Homme vers le Bien, passe par différentes étapes : « Or, si la vertu peut se vanter de donner le bonheur, le calme et le repos de l'esprit, […] au terme de cette route. » (P. 14). Par ailleurs, il questionne la définition courante du progrès et cherche à comprendre la source, le lieu véritable du progrès. Il veut identifier la nature intrinsèque du progrès. Se trouve-t-elle dans la performance d’un athlète ? L’on ne saurait limiter l’idée du progrès à des choses extérieures à l’Homme. Pour lui, le progrès réside dans la capacité de l’être humain à s’améliorer. Les hommes qui progressent semblent être ceux qui règlent leurs vies et leurs actions sur la raison. Ce sont les hommes qui se préoccupent uniquement des choses qui dépendent d’eux et ne cherchent pas à dominer celles sur lesquelles ils n’ont, et n’auront jamais aucun contrôle.

La providence est un autre thème abordé dans notre corpus. C’est grâce à cette sagesse suprême que Dieu gouverne toute chose. Une fois que l’auteur a souligné de manière évidente que la providence est, qu’elle existe, il pense que nous devrions essayer de tirer profit de notre parenté avec Dieu car il est là. Selon lui, la conséquence immédiate de notre lien de parenté avec Dieu est la protection. En effet, le père protège ses enfants, il les met à l’abri de tout danger. Cette relation que nous entretenons avec Dieu nous met également à l’abri des préoccupations matérielles et existentielles. La religion est le biais par lequel nous entretenons ce lien, cette relation. La religion, qui va de pair avec l’existence divine, est un autre sujet qui occupe une place de choix dans la réflexion d’Épictète. Ce dernier reconnaît l’existence de Dieu, d’un être suprême. Il place Dieu au dessus des hommes et estime que la raison doit nous faire admettre ce rapport vertical. Notre existence ne prend de sens que lorsque nous reconnaissons être le produit, l’œuvre d’une entité supérieure qui n’est autre que Dieu. En reconnaissant cet état de choses, nous comprenons que le film de notre vie a été tourné à l’avance par Dieu. Il ne peut être bouleversé et l’improvisation n’a pas sa place. Afin de mener une vie heureuse, nous devons croire à cette prédisposition car elle nous met au dessus des préoccupations existentielles. L’être humain qui a compris qu’il ne doit pas se préoccuper des choses qui ne dépendent de lui, ne questionne pas l’autorité de Dieu. Par conséquent, ce dernier ne perçoit plus la mort comme une fin douloureuse mais plutôt comme la fin d’un cycle.

L’auteur s’intéresse bien évidemment à la philosophie, la mère de toutes les sciences. Il discute de la nature de la philosophie. Pour lui, « La philosophie ne s'engage pas […] à procurer à l'homme quoi que ce soit d'extérieur » (P. 59). On comprend donc aisément qu’il ait opté de pratiquer cette science car elle est raisonnable. Elle n’est pas centrée sur le monde extérieur. Son objet d’étude est le développement de la nature humaine. Ce développement passe par la culture de la raison. Elle amène l’Homme à s’interroger sur des questions spirituelles. Il ne s’agit pas ici de spiritualité dans le sens de sujets tels que la religion ou la foi mais plutôt de spiritualité en tant qu’esprit critique. Esprit qui permet à l’être humain de pouvoir user de sa raison pour déterminer et différencier le Bien du Mal. Elle amène l’Homme à comprendre le monde dans lequel il se trouve.

En définitive, nous pouvons dire que notre corpus revêt un intérêt évident. En effet, Épictète y aborde une multitude de sujets. Il est inquisiteur et sa réflexion poussée lui permet d’exposer ses conclusions de manière claire et accessible. La causticité de son œuvre est indiscutable et elle doit nous pousser à nous interroger sur divers sujets, notamment notre relation avec le monde. Nous préoccupons-nous des choses qui ne dépendent pas de nous ? Ce mode de vie nous rend-t-il malheureux ? Sommes-nous disposés à revoir nos priorités ? Sommes-nous seulement conscients de ce que nous faisons ? Toutes ces interrogations ne trouvent une réponse que grâce à la philosophie. Une démarche philosophique poussée, adéquate, raisonnable, est selon le philosophe latin, la clef d’une existence heureuse.

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