Entretiens

par

LIVRE PREMIER

Deux remarques formelles pour commencer : Épictète s’adresse à quelqu’un qui n’est pas nommé, on en déduit que c’est l’homme en général, et surtout le propos n’est pas très structuré. L’auteur adopte une forme fragmentaire, qui fait davantage penser à un recueil de pensées et d’aphorismes qu’à un grand traité philosophique à l’architecture rigoureuse.

            Épictète incite l’homme à cesser de se lamenter. Il y a effectivement dans le monde des choses qui dépendent de nous (eph èmin : nos jugements, tendances, désirs, aversions)et des choses qui n’en dépendent pas (ouk eph èmin : notre corps, la célébrité, la richesse, le pouvoir) ; à quoi bon se plaindre de ces dernières alors qu’on a tout le champ d’action qu’on souhaite sur ces premières ? Épictète pense que ces lamentations sont un prétexte pour se déresponsabiliser. Prenant l’exemple de marins qui attendent que le vent souffle et qui, dans cette attente, ont la liberté de choisir comment occuper leur temps, Épictète dit : « Nous n’avons à faire que ce qui dépend de nous, et à user de toutes les autres choses comme elles nous arrivent. » Il assied ce propos en racontant d’autres anecdotes exemplaires. D’abord, il peint le sort de Latéranus, qui emporte son secret dans la tombe alors que les hommes de Néron l’ont torturé à mort pour l’obtenir : il ne pouvait pas lutter contre son emprisonnement corporel, mais il avait toujours à disposition la détermination de son esprit. Ensuite, il évoque un certain Thraséas, qui fit le choix de la mort parce qu’il ne voulait pas s’exiler. Enfin, il cite les paroles d’Agrippinus : « Je ne me ferai jamais obstacle à moi-même. »

            On le comprend à ce stade : Épictète est un stoïcien résolu. Dans le même sens que tout ce qui a précédé, Épictète affirme qu’on ne doit pas avoir peur de la mort et que c’est à nous-mêmes de définir notre savoir-vivre. Si l’on estime qu’on ne peut vivre sans telle ou telle chose, il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’avoir. En revanche, si quelqu’un – même un puissant précepteur ! – nous dit : « cette chose est essentielle » et que cela nous paraît faux, l’on n’a pas besoin d’agir en ce sens. Épictète livre ensuite d’autres exemples de parfaits stoïciens – l’œuvre est gorgée d’anecdotes.

            Épictète distingue chez l’homme le corps, qui nous lie aux animaux, et l’âme, qui nous lie aux dieux. Il estime qu’un homme, pour vivre correctement, doit chercher à flatter son âme et non son corps. Il insiste également sur l’inutilité d’un savoir qui serait acquis sans un savoir-vivre. Savoir ce qui est bien, c’est une chose, agir en adéquation avec ce savoir, en est une autre.

            Il s’oppose aussi clairement aux épicuriens, lesquels nient l’influence des dieux sur notre existence. Les épicuriens par exemple pensent que les dieux ne se préoccupent pas de l’homme car il existe dans le monde des choses mauvaises. Épictète réplique que les dieux nous ont donné les moyens de lutter contre ces choses mauvaises et que cela suffit. La Providence divine régit et guide le monde selon des lois de la nature qui sont les mêmes que celles de la raison humaine. Cette coïncidence parfaite a été prévue par Dieu en vue du bien matériel et moral de l’homme. Épictète se livre ainsi à une apologie de la raison : « Seule en effet des facultés que nous avons reçues, elle a conscience d’elle-même, de sa nature, de son pouvoir, de la valeur qu’elle apporte en venant de nous. Il est clair que c’est la faculté qui sait user des représentations. »

            Ce premier livre est une invitation perpétuelle à ne pas être paresseux, passif, faible, ingrat envers les dieux… Et c’est en fait la démarche de toute l’œuvre. Chaque fragment de chaque livre ne fait que formuler une variation de cette doctrine.

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