Ethiopiques

par

La postface

« Comme les lamantins vont boire à la source » est le titre de la postface ajoutée par l’auteur à la fin du recueil. Celle-ci vient telle une conclusion, à la suite des poèmes précédents, et se fait synthèse de tout le travail accompli en amont, afin de dessiner grâce à la métaphore le portrait du poème africain parfait en réponse aux critiques que ses détracteurs lui reprochent.

Dans le titre, les lamantins en question s’avèrent être Senghor lui-même ainsi qu’Aimé Césaire, un autre poète noir dont le travail est décrié par les Occidentaux, mais également chaque individu faisant partie de la communauté noire, tel qu’il l’affirme en ces termes dans Poèmes « nous sommes des lamantins qui, selon le mythe africain, vont boire à la source, comme jadis, lorsqu’ils étaient quadrupèdes ou hommes ». Les animaux décrits ici sont des mammifères marins vivant dans les régions tropicales utilisés par le poète pour symboliser un éternel retour aux sources, autant vital pour l’homme que pour l’animal. Il affranchit donc la frontière entre monde naturel, animal et végétal et monde des humains, montrant ainsi la nécessité d’un retour à la satisfaction de ses besoins primaires, d’un plaisir éprouvé dans la réalisation du nécessaire. Ce retour aux sources, à la terre africaine doit être pour l’auteur à l’origine-même de la poésie.

C’est donc une certaine renaissance, un renouvellement des valeurs que le poète doit opérer en accord avec l’ancienne tradition africaine telle que le mythe du lamantin l’enseigne. Il est en effet vital, pour que perdure la tradition de la poésie négro-africaine, pour ne pas perdre son identité et sa négritude, et au contraire l’affirmer dans un monde qui s’européanise de plus en plus, de ne pas se laisser emporter par une mondialisation galopante qui ne parviendrait qu’à faire oublier à l’africain son identité. Cette postface a donc de plus pour but de doubler cette nécessité du retour aux sources d’une une quête de l’identité noire propre. Celle-ci doit donc s’accomplir par une attention particulière à conserver sa culture, à rester vigilant à ne pas tendre vers un nivelage des différents folklores pour éviter ce danger d’une totale uniformisation vers laquelle tend la mondialisation. Le travail de mémoire détient aussi une place majeure dans l’affirmation de son identité, affirme Senghor, car c’est en connaissant l’histoire de son peuple, de sa culture, qu’on se l’approprie et qu’on devient membre à part entière de la communauté.

L’auteur met également l’accent sur l’importance de la présence du poète lorsque celui-ci déclame son poème devant un auditoire français. En effet, tout son art va résider dans le fait de faire passer la tradition africaine, majoritairement orale, compréhensible par des français dans une langue qui n’est pas celle employée habituellement pour chanter l’Afrique. La tradition orale permet donc de transmettre cette culture par le biais du français, grâce aux instruments de musique tels que le balafon, la flûte ou le tam-tam, et de restituer dans la langue française la totalité du poème africain.

Cependant, Senghor refuse à enfermer la poésie africaine dans le carcan trop étroit d’une tradition rigide et immuable. En effet, si ne pas oublier sa culture et opérer un retour aux sources est essentiel, il ne signifie pas pour autant effectuer un calque complet de traditions poétiques en place depuis des millénaires. Il s’agit de s’adapter de façon consciente à une poésie sans cesse en mouvement, tout en ne se laissant pas annihiler par la mondialisation qui tue peu à peu les différences de traditions.

La Postface défend donc une approche de la poésie africaine à la fois traditionnelle et novatrice, qui permettra à l’identité noire de s’y affirmer dans toute son intégrité.

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