Formation de l’esprit scientifique

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Résumé

Discours préliminaire

 

Bachelard entreprend de montrer que la puissance de la pensée scientifique vient de ce qu’elle est abstraite. En cela il se positionne contre un reproche courant qu’on fait à la science : elle ne traiterait pas du réel, mais d’une représentation diminuée du réel. C’est que le projet de Bachelard consiste en l’occurrence à défendre l’esprit scientifique contre les attaques de l’époque. Bachelard veut prouver non seulement que c’est justement en s’éloignant du concret que la science trouve son efficacité (Bachelard qualifie les données empiriques d’obstacles pour le travail scientifique), mais aussi que la finalité de la science est peut-être tout le temps et depuis toujours l’abstraction.

En ce sens, il précise d’emblée que la pensée scientifique s’est déployée en trois temps – l’état pré-scientifique (de l’antiquité classique au XVIIIe siècle), l’état scientifique (du XVIIIe siècle au début du XXe siècle) et le nouvel esprit scientifique à partir de 1905 – et que chaque passage d’un état à un autre a fait aller la pensée vers davantage d’abstraction. À chaque état historique correspond en effet une disposition d’esprit et un goût précis : pour le premier, l’état concret, où l’esprit est dirigé par une curiosité ingénue pour la nature ; pour le second, l’état concret-abstrait, où l’esprit sans mettre à part les données empiriques passe à des conceptions géométriques ; pour le troisième, l’état strictement abstrait, « où l’esprit entreprend des informations volontairement soustraites à l’intuition de l’espace réel, volontairement détachées de l’expérience immédiate et même en polémique ouverte avec la réalité première, toujours impure, toujours informe ». Si Bachelard prend le temps de préciser ainsi les dispositions et les intérêts des chercheurs, c’est qu’il veut aussi préciser les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans l’esprit scientifique.

 

Chapitre premier

 

Bachelard considère qu’il faut observer le problème de la connaissance scientifique en fonction des obstacles qu’elle rencontre, et plus particulièrement des obstacles proprement épistémologiques – c’est-à-dire des obstacles internes à la science (par opposition aux obstacles externes, comme les limites des sens et de l’intelligence humaine ou l’opacité des phénomènes).

L’obstacle le plus commun, obstacle primordial, est l’opinion, qui selon Bachelard ne relève pas de la pensée mais « traduit des besoins en connaissances ». Si l’on veut constituer une science, on ne peut pas travailler sur l’opinion, la rectifier pour la rendre plus riche, on ne peut que la détruire absolument.

Le second obstacle se situe dans les idées scientifiques authentiques vieillissantes. Dans ce cas, il y a vraiment un savoir, mais ce savoir ne se veut plus créateur, il est normatif. Au lieu de stimuler les esprits, il les contraint pour continuer à être validé. Bachelard précise avec malice qu’ainsi les scientifiques sont davantage profitables à la science quand ils sont jeunes.

Troisième obstacle, les « têtes bien faites », c’est-à-dire les scientifiques qui ont une réelle connaissance, une solide formation dans le domaine mais qui n’ont pas le tempérament scientifique, ne sont pas aptes à mettre la science en branle pour la faire avancer : cela est trop coûteux pour leurs confortables préjugés d’écoliers.

Bachelard compte aussi parmi les obstacles l’obstacle pédagogique. Il remarque que les professeurs dans les matières scientifiques se lancent dans les démonstrations sans prendre en compte que les élèves ont une connaissance empirique antérieure qui rend pour eux la compréhension difficile. Toute éducation scientifique, affirme Bachelard, doit commencer par une purgation de l’esprit. Il faut y faire une place au savoir scientifique au détriment du savoir empirique. Bachelard propose de faire, au cours de son ouvrage, un inventaire plus précis des nombreux obstacles que peut rencontrer l’esprit scientifique.

 

Chapitre II

 

En comparant les textes et usages scientifiques farfelus de l’ère pré-scientifique et ceux rigoureux de l’ère moderne, Bachelard démontre que la science ne peut décemment pas, comme le prescrit l’opinion commune, se constituer en accord avec la nature – en adoptant cette attitude on se laisse duper par l’erreur empirique, on est englués dans les faits, on se perd dans les images, les analogies, les métaphores, et on n’accède jamais au savoir. Ici entre en jeu la vive tentation du particulier, du piquant et de l’anecdotique. Mais absorbé par ces petits faits, on oublie de passer à l’étape nécessaire de la rationalisation. Bachelard décrit l’alchimie comme un aboutissement logique de la science pré-scientifique : il s’agit d’un vaste délire imagé autour de la matière. Pour lui, la science ne peut se constituer que contre la nature.

 

Chapitre III

 

Après la tentation du particulier, Bachelard dénonce la tentation du général. Il prouve que la science pré-scientifique a souffert de viser sans cesse l’universel. Le savant moderne sacrifie l’universalité au profit de l’objectivité, qui « se détermine dans la précision et dans la cohérence des attributs, non pas dans la collection des objets plus ou moins analogues ». En d’autres termes, on peut rarement formuler un énoncé qui soit à la fois universel et objectif car les deux termes s’excluent. L’universel met les détails à part, l’objectif les recherche avec obstination. De là, Bachelard conclut que la pré-science n’a su composer que des concepts clos, qui n’engendraient aucune autre découverte qu’eux-mêmes, tandis que la science moderne est capable de mettre en place des concepts « proliférants ».

 

Chapitre IV

 

Bachelard s’attarde ici sur une métaphore utilisée fréquemment dans la description des phénomènes à l’ère pré-scientifique, celle de l’éponge. Cette métaphore, utilisée aussi par des grands esprits tels que Descartes, succombe à la fois à l’attrait du particulier, en substituant une image éloquente au phénomène, et à l’attrait du général, en proposant une image creuse qui semble pouvoir s’appliquer à n’importe quel phénomène.

 

Chapitre V

 

Bachelard rejette un présupposé constitutif de l’esprit pré-scientifique – l’idée selon laquelle la nature serait une et parfaite. Cette idée est problématique parce qu’elle n’est pas déduite à partir des résultats de recherches rigoureuses, au contraire elle est admise d’avance et de fait structure, lisse, en un mot limite toutes les recherches potentielles. À cause de ce présupposé, on considère par exemple comme impossibles les divergences entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, tout n’étant que la manifestation de l’unité naturelle. Dans ce cadre, on ne peut pas penser scientifiquement, c’est-à-dire pour Bachelard on ne peut pas penser du tout.

 

Chapitre VI

 

Bachelard s’en prend maintenant à la tendance substantialiste de la pré-science. Il note que les pré-scientifiques généralement, dès lors qu’ils cherchent à décrire les différentes substances, donnent leurs qualités comme essentielles, alors que, comme le précise Bachelard, toute qualité est relation. Il montre quelles théories naïves cette tendance a engendrées ; elle est par exemple à l’origine des débats interminables des penseurs du XVIIIe siècle autour de l’eau, les uns défendant l’idée que c’est une substance douce, les autres une substance dure. Il aurait suffi, pour clore le débat, de synthétiser un peu : l’eau a un effet doux ou un effet dur selon ce qu’on met en contact avec elle. La preuve suprême que l’attitude substantialiste bloquait l’esprit scientifique est qu’elle suscitait un grand nombre de métaphores et accolait un grand nombre de qualificatifs à chaque substance – le travail du scientifique, selon Bachelard, est justement d’annihiler les métaphores et de ne garder que le qualificatif le plus juste.

 

Chapitre VII

 

Bachelard constate que l’attitude substantialiste est constante chez un certain type de personnes qu’il nomme « réalistes », parce qu’elles considèrent qu’elles ont le réel pour eux et qu’en ce sens il est impossible de les contredire. Bachelard remarque que leur rapport à la matière est un rapport avare. En effet, il relève, notamment dans les textes d’alchimistes, des rêveries systématiques autour de l’essence des pierres précieuses ou de l’or. Pour lui, si ces chercheurs accordent une importance suprême à ces substances, c’est simplement qu’ils ont transféré leur intérêt matériel dans leur intérêt physique – qu’ils ont autrement dit essentialisé la valeur monétaire de ces substances.

 

Chapitre VIII

 

Bachelard critique dans ce chapitre l’illusion animiste. Cette tendance postule que la vie est le principe organisateur de toutes choses, et qu’elle se propagerait « non seulement de générations en générations, le long de l’axe du temps, mais aussi dans l’espace, comme une puissance physique ». Selon ce postulat, la vie ne se limite donc pas à l’être, elle a une existence supérieure et directrice. L’animisme a pour conséquence directe, comme le montre Bachelard, de renverser les moyens d’explication : les pré-scientifiques du XVIIIe siècle avaient tendance à expliquer les phénomènes physiques à partir des phénomènes biologiques (par exemple on essayait de comprendre la nature de l’électricité en la rapprochant de fonctions physiologiques vaguement similaires comme le pouls), alors qu’il semble évident, dans une logique scientifique moderne, que seule l’opération inverse est fructueuse. Ainsi que le laisse entendre Bachelard, une découverte physique peut modifier profondément le savoir biologique – l’inverse est sinon impossible du moins rarissime. C’est qu’en procédant de la biologie à la physique on tombe nécessairement dans le piège de la métaphore.

 

Chapitre IX

 

Bachelard complète le portrait de l’homme réaliste en détaillant pour lui, en lien avec la tendance animiste, l’importance du processus de la digestion, assimilation de la vie par les êtres. Il constate ainsi dans les écrits pré-scientifiques une fascination démesurée pour l’estomac et les excréments. Cette fascination toutefois n’entraîne pas chez le penseur un regain de rigueur. Au contraire, elle fait place aux délires littéraires les plus éhontés. Une métaphore d’ailleurs se file d’un ouvrage à l’autre : la digestion serait une cuisson, et par là le corps humain serait tout entier un four. Bachelard raille quelque peu ces considérations qui, à défaut d’expliquer un phénomène complexe, accepte les raisons les plus naïves ou magiques, tant qu’elles s’accordent avec la vision générale d’une nature unifiée.

 

Chapitre X

 

Bachelard s’arrête ici sur un obstacle plus important pour la science moderne que les précédents : la confusion entre les principes physiques et les principes biologiques se maintient, au moment où l’auteur écrit, à travers le concept psychanalytique de libido. Il constate que, dès lors qu’une recherche quelle qu’elle soit dure, on vient à « en sexualiser, d’une manière plus ou moins sourde, le principe et les péripéties. » S’il nie l’application du concept de libido sur celui de nature (n’est-ce pas d’ailleurs car il nie d’emblée le concept de nature tel que circonscrit par les pré-scientifiques ?), Bachelard ne semble pas rejeter le concept de libido en général. Dans le dernier temps du chapitre, il affirme que certaines erreurs ou errances sont justement inspirées aux scientifiques par la libido – il regrette par exemple que certaines recherches ne soient effectuées que par peur ou par orgueil, notamment celles qui visent la domination des choses et des animaux. En d’autres termes, Bachelard repousse la libido comme principe universel mais il maintient la libido comme structure influente chez le scientifique (ce dernier étant un humain, on ne voit pas, en effet, pourquoi il échapperait à ce mouvement). Il invite au bout du compte les professeurs à prendre en compte cette influence dans le temps de l’éducation.

 

Chapitre XI

 

Bachelard n’a jusqu’alors traité que de la connaissance qualitative, qu’il décrète globalement fausse ; il ajoute dans ce chapitre que la connaissance quantitative n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire au sortir de sa critique de la connaissance qualitative, systématiquement valable. Il décrit en ce sens d’anciens systèmes de mesure totalement erronés, qui n’objectivaient qu’illusoirement par le quantitatif. Il remet aussi en question la géométrie cartésienne, qu’il qualifie de « géométrie sans mathématique ». En bref, Bachelard rappelle que ce n’est pas parce qu’on fait un effort d’abstraction qu’on entre forcément dans le domaine scientifique.

 

Chapitre XII

 

Bachelard montre enfin qu’il est nécessaire, pour faire progresser la science, que la connaissance objective soit psychanalysée. Ce n’est que par cette voie, affirme-t-il après avoir montré que ce qui est utile pour la vie est strictement distinct de ce qui est utile pour l’esprit, qu’on pourra rompre la « solidarité de l’esprit avec les intérêts vitaux ».

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