Formation de l’esprit scientifique

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Gaston Bachelard

Chronologie : Vie,
Regards sur l’œuvre, Éléments sur la pensée

 

1884 : Gaston Bachelard naît à Bar-sur-Aube
(Aube) dans une famille modeste ; son père est cordonnier, ses
grands-parents paysans. Après ses études secondaires, il est engagé en 1903 comme surnuméraire à Remiremont (Vosges) dans l’administration des P.T.T., puis comme commis à Paris en 1905.
Toutefois, ses soirées sont le
moment de patientes études en autodidacte et d’une solitude méditative. Il obtient ainsi
une licence de mathématiques en 1912. À l’issue de la guerre, durant
laquelle il passe trente-huit mois dans les tranchées, il devient professeur
de physique et chimie dans un lycée de
l’Aube. Il poursuit en parallèle ses études, est agrégé de philosophie en
1922 et docteur ès lettres en 1927,
année où il publie un Essai sur la connaissance approchée.
Il s’y montre déjà soucieux de secouer
les fondements du réel en montrant
que même le système mathématique est susceptible de transformations profondes,
en ce début de XXe siècle notamment ébranlé par les paradoxes de la
théorie des ensembles. Un système axiomatique, des fondements apodictiques,
même s’ils sont nécessaires, peuvent ainsi être sujets à changement. La
véritable solidité d’un système s’affirme dans la puissance de tremblement de
ses concepts. En étudiant le devenir
de la science, il devient clair que
ses concepts de base comme ses repères changent, infléchissement qui engendre à son tour le changement de
ce à quoi ils réfèrent. En 1930, Bachelard devient professeur de philosophie à la faculté
des lettres
de Dijon.

1934 : Dans Le Nouvel Esprit scientifique Bachelard imagine une nouvelle philosophie, qui sache remettre constamment en question ses principaux concepts, se refonder en se réformant, qui exclut
systématiquement le même et en appelle à l’autre, qui soit donc jeune, en état de crise permanente, capable de se
régénérer en reconstruisant la raison de ses raisons, en réponse à une époque
de mutations spirituelles, aux bouleversements
récents d’une science qu’il s’agit
de déterminer autrement. En effet, la géométrie euclidienne, qui s’accordait
avec l’intuition quotidienne, vient d’éclater sous les coups de Lobatchevski,
la mécanique newtonienne sous ceux d’Einstein, et Louis de Broglie a démontré
le dualisme des ondes et des corpuscules. Ces progrès récents mettent
donc en cause les fondements de l’esprit scientifique,
des concepts que l’on pensait immuables apparaissent soudain provisoires, les anciennes théories comme des cas particuliers de théories plus vastes, et il s’agit donc
d’instaurer un doute systématique
quant à un passé de connaissances considérées jusqu’alors certaines. Bachelard parle
d’une nouvelle épistémologie, non
cartésienne, qui consiste à inférer
plutôt que découvrir les bases du réel, qui va du rationnel au réel. Il parle d’une expérience nouvelle correspondant à la découverte d’une complexité
neuve. Il illustre son propos par l’évocation des phénomènes élémentaires de la
microphysique contemporaine en prenant l’exemple de la molécule qui, en plus
d’être un assemblage d’atomes, présente des propriétés qui n’appartiennent qu’à
l’ensemble. Se révèlent ainsi des lois
complexes
et organiques qui
s’opposent à l’idée ancienne d’une substance simple. Plutôt que d’expliquer le
monde comme Descartes, Bachelard invite à compliquer
l’expérience 
; une notion scientifique doit se caractériser par son
degré de résistance, lequel se révèle au gré de l’extension de son application.
Le démarche de Bachelard dans cet ouvrage s’inscrit dans sa volonté, poursuivie
dans toute son œuvre, de créer une psychologie critique de la pensée scientifique. Dans ce cadre le
rôle du philosophe sera d’établir une synthèse
des nouvelles connaissances du temps et
de révéler leurs conséquences
philosophiques
.

1938 : La Formation de l’esprit scientifique a pour sous-titre Contribution
à une psychanalyse de la connaissance objective
. C’est dans cet ouvrage
que Bachelard explicite ce qu’il appelle des obstacles et une rupture
épistémologiques
. En effet, il observe qu’un esprit ambitionnant la
scientificité doit se déprendre de
l’adhésion spontanée à l’immédiat,
d’entraînements naturels, de tout un passé
d’images
, de préjugés, d’opinions qui sont autant d’obstacles au
progrès scientifique. Celui-ci avance donc par soustraction plutôt que par
accumulation de connaissances. L’esprit doit passer par plusieurs étapes qu’il
énumère : le rejet d’abord,
puis il conçoit un projet, avant de
produire un objet scientifique. La
vérité scientifique ne surgit qu’à la suite de rectifications d’erreurs, d’illusions. Il faut donc viser un état
de mobilisation permanente de la culture scientifique, ambitionner qu’une connaissance ouverte, dynamique, remplace le savoir fermé. Le
progrès par réduction concerne aussi
le passage de l’esprit philosophique à l’esprit scientifique : si tout est
concevable en philosophie, la culture scientifique exige que la possibilité
soit démontrée. Bachelard soulève et développe dans cet ouvrage un paradoxe de la science : elle a des objets
qui ne sont pas donnés mais possibles, créés par la théorie – en
mathématiques les concepts sont construits ; la chimie postule les corps
plus souvent qu’elle ne les constate –, et à la fois la science a pour but de démontrer que tout n’est pas possible.

La Psychanalyse du feu,
ouvrage paru la même année, illustre les thèses de l’œuvre précédente en
montrant comment l’appréhension des
objets
, et en l’occurrence du feu, est pétrie
de subjectivité, de croyances, que le philosophe a pour
rôle de dénouer et de rendre à leurs domaines en rompant avec la perception
immédiate
de cet objet. Il
s’agit donc en quelque sorte de concilier
science et poésie
. Et Bachelard d’énumérer tous les attributs du feu, tout
ce à quoi il renvoie dans l’imaginaire, et d’évoquer Prométhée, Empédocle,
Pantagruel, ou encore Novalis et Hoffmann. Il invite l’homme à rompre, outre ses phobies, avec ses
« philies », c’est-à-dire
les complaisances qu’il a pour ses intuitions premières.

1940 : Le titre de La Philosophie du Non, ouvrage
sous-titré Essai d’une philosophie du
nouvel esprit scientifique
, désigne une philosophie qui permettre l’ouverture de la pensée scientifique, notamment en chimie, en physique et
en logique, à l’opposé d’une science
refermée sur son système d’axiomes, qui doit être dépassée par généralisation dialectique. Il se livre
à une critique des notions traditionnelles de substance et d’intuition, ainsi que de la domination de la logique aristotélicienne. Il invoque notamment les théories
physiques d’Heisenberg et préconise une philosophie
inductive
, synthétique, qui
fonde un surrationalisme, lequel détermine les propriétés d’un surobjet que se donne pour fin un
regard objectif attaché à réunir
uniquement les critiques le
concernant. Cette année-là, Bachelard devient titulaire de la chaire de philosophie des sciences à la
Sorbonne. C’est alors un philosophe éminent qu’écrivains et
artistes viennent écouter aux côtés des étudiants.

1942 : L’eau, dans L’Eau et les Rêves, œuvre
sous-titrée Essai sur l’imagination de la
matière
, ne fait pas l’objet, comme le feu, d’une psychanalyse. Bachelard
se rapproche dans cet ouvrage de l’art des poètes, s’abandonne à sa rêverie. Il énumère plusieurs types d’eaux – claires et brillantes,
dormantes, composées –, les caractéristiques
qu’on lui attribue – maternelle, purifiante, lustrale –, invoque des références littéraires ou mythologiques – Edgar Poe, Caron,
Ophélie –, remonte vers les archétypes
symboliques de l’eau 
; et il en vient même à évoquer une « morale de l’eau ».

1943 : Dans L’Air et les Songes, œuvre sous-titrée Essai sur l’imagination du
mouvement
, Bachelard étudie le psychisme
aérien
ou ascensionnel. Il
commence par parler des rêves de vol,
puis des créatures ailées dans la poésie, notamment chez William Blake, desquelles
il cherche à rendre le sens profond de l’apparition. Plus loin il examine
l’évocation du vent dans la poésie. Il
trouve un bon exemple de psychisme ascensionnel dans l’œuvre de Nietzsche et rend hommage au
psychothérapeute Robert Desoille,
qui a tenté de soigner des névroses à travers un renforcement des valeurs verticalisantes. Bachelard
imagine enfin une philosophie du
mouvement
qui s’inspirerait de l’art des poètes.

La série d’œuvres traitant des quatre éléments commencée
avec La Psychanalyse du feu se
poursuit en 1946 avec La Terre et les rêveries de la volonté,
mettant en scène une imagination active,
extravertie. Il y est question d’une
opposition du dur et du mou, que
Bachelard réunit finalement en une synthèse à travers la figure du forgeron ; puis il est question du
rocher, des cristaux, et enfin d’une « psychologie de la pesanteur ». Dans La Terre et les rêveries du repos
qui paraît en 1948 et semble clore la série, l’imagination se fait intimiste,
introvertie, involutive. Bachelard
parle de l’ouvrage comme un « essai
sur les images de l’intimité 
». Il y étudie les grandes images du refuge : maison, ventre et grotte, ainsi que celle du labyrinthe. Dans cette série d’œuvres
Bachelard apparaît comme un véritable philosophe
des profondeurs
, en quête des fondements
subconscients
, des intuitions
sensorielles spontanées
de la vie de
l’esprit
.

1949 : Pour dépasser le couple traditionnel empirisme/rationalisme,
Bachelard propose dans Le Rationalisme appliqué un
rationalisme dit « appliqué », en considération de la structure
dialoguée de la raison dans les sciences. L’auteur distingue un rationalisme général, obéissant au
principe d’identité, qui se divise en plusieurs branches dites rationalismes régionaux, où ce sont les
relations qui priment sur les individualités. À la multiplication des expériences
correspond de multiples axiomatiques
dont les possibilités sont déterminées par un travail de la pensée, qui
distingue ainsi les régions du savoir
scientifique
. Bachelard voit en la régionalisation
de l’esprit
le contraire d’une restriction, la restitution de son allure
de transcendance. Il parle ensuite
des rationalismes régionaux touchant la science électrique et la mécanique
classique. La philosophie impliquée
par Bachelard est fonctionnelle,
c’est une pensée d’opérateurs, qui
n’existe que par l’établissement de relations.

1953 : Dans Le Matérialisme rationnel, la chimie moderne, présentée comme séparée d’un abîme d’avec
l’alchimie, révélant une grande hétérogénéité chimique derrière l’homogénéité physique,
et qui, selon le chimiste Auguste Laurent, est « la science des corps qui n’existent pas », inspire à Bachelard un
matérialisme de la matière
qu’instruit un rationalisme actif,
pluraliste, capable de rendre compte de la foisonnante
variété des devenirs
de la matière. L’auteur parle également d’un inter-matérialisme qui signe
philosophiquement une défaite de
l’immédiat
. Il parle de l’état réel comme d’un plan réalisé seulement,
parmi une multiplicité d’états possibles.
C’est le possible qui domine le réel à ses yeux. Le matérialisme rationnel
s’attachera donc à faire exister des corps non existants, ou à refaire ceux qui
existent. Il faut dépasser un rationalisme de l’identité et observer,
comprendre la rationalité du multiple.
L’exemple de l’évolution du concept de poids atomique illustre un devenir épistémologique du concept qui
doit être intégré à la détermination de son contenu pour éviter toute
simplification philosophique. Un travail
des notions
doit donc se faire l’écho d’un travail des matières : le travaillé
se substitue au donné
. En
1955, Bachelard devient professeur honoraire
à la Sorbonne et dirige
l’Institut d’histoire des sciences.

1957 : La Poétique de l’espace rouvre et élargit l’horizon de la série
commencée avec La Psychanalyse du feu,
en quête des structures de notre inconscient. Bachelard parle ici d’une « ontologie directe » de l’image poétique, pourvue d’un dynamisme propre, et veut se livrer à
une étude, forcément phénoménologique, de la transsubjectivité expliquant que
l’image ait un pouvoir sur d’autres âmes que celle du créateur, et ce en
tentant de saisir le « départ de l’image dans la conscience
individuelle ». Bachelard décrit la poésie
comme une « phénoménologie de l’âme » ;
l’expression, dit-il, crée de l’être. L’auteur limite pour
l’instant son enquête à « l’espace
heureux 
», intime, celui du
refuge, de la maison rêvée qui est à la fois origine et avenir. Il parle
également des « maisons des
choses 
» que sont le coffre, l’armoire, le tiroir, relevant d’une esthétique du caché. Il est aussi
question du nid, de la coquille, des coins, des cachettes.
Puis Bachelard de développer des dialectiques
du petit et du grand
, du dehors et
du dedans
, et une « phénoménologie
du rond 
» à partir des images des poètes. La réflexion de cet ouvrage
se poursuit en 1960 dans La Poétique de la rêverie, avant-dernier
ouvrage de Bachelard avant La Flamme d’une chandelle (1961),
son autobiographie. Le philosophe y
poursuit sa psychocritique inspirée
de la psychanalyse et surtout de la psychologie-anthropologie jungienne, en
revisitant les rêveries élémentaires.
De Jung Bachelard reprend le principe d’un psychisme
« androgyne »
, animus et
anima à la fois, qui mène l’auteur à
étudier le masculin et le féminin dans la langue. Il est ensuite question de l’enfance et du cosmos. Se
ressent sous sa plume l’influence de
plusieurs poètes contemporains :
Desnos, Éluard, Jouve, Supervielle, Reverdy ou Jean Laugier, ainsi que
d’auteurs de prose poétique comme Audiberti et Bosco.

1962 : Gaston Bachelard meurt à
Paris à 78 ans. Cet épistémologue,
parmi les plus importants du XXe siècle, s’est fait l’inventeur
d’une philosophie audacieuse, antiacadémique,
polémique, frondeuse, profondément duelle, attentive au concret, à la matière, au rationnel, à
la science, mais aussi aux mots et à
la poésie. Elle se retrouve
cependant toujours autour d’un antidogmatisme
absolu
. Bachelard défend ainsi une raison
sans cesse ouverte à l’avenir,
capable de remettre en question les principes qui paraissaient les mieux assis,
et ce en passant outre les obstacles épistémologiques qui l’entravent, au gré
d’une véritable dialectique de la
connaissance
qui donne jour en philosophie à un surrationalisme. Bachelard est aussi le philosophe qui réhabilite l’imagination et considère
le langage comme créateur d’être, de réalité.

 

 

« La science, dans son besoin
d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui
arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres
raisons que celles qui fondent l’opinion, de sorte que l’opinion a, en droit,
toujours tort. L’opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des
besoins, en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle
s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il
faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne
suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en la
maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire
provisoire. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des
questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas
formuler clairement. Avant tout il faut savoir poser des problèmes. Et quoi
qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes.
C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit
scientifique. Pour un esprit scientifique toute connaissance est une réponse a
une question. S’il n’y a pas eu de question il ne peut pas avoir connaissance
scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »

 

« Face au réel,
ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se
présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même
très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est,
spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit
contredire un passé. »

 

Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit
scientifique
, 1938

 

« La conquête du superflu donne
une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. L’homme
est une création du désir, non pas une création du besoin. »

 

« Pour que nous
ayons quelque garantie d’être du même avis, sur une idée particulière, il faut,
pour le moins, que nous n’ayons pas été du même avis. Deux hommes, s’ils
veulent s’entendre vraiment, ont dû d’abord se contredire. La vérité est fille
de la discussion, non pas fille de la sympathie. »

 

Gaston Bachelard, La Philosophie du Non, 1940

 

« C’est près de l’eau que j’ai
le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant
qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie
des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et
aux sources de mon pays. Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières,
dans un coin de Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du
grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au
creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et
des osières. »

 

Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942

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