Formation de l’esprit scientifique

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Définition de l'esprit scientifique

Le nouvel esprit scientifique succède à l’état scientifique. Selon Bachelard, cette nouvelle ère correspond à l’avènement de la théorie de la relativité d’Albert Einstein. Elle correspond également à une nouvelle orientation de la science et de la connaissance scientifique. À la base de cette orientation se trouve le doute. Ici, les hommes s’interrogent sur la signification réelle à donner à la science. Cette remise en question marque un nouveau départ pour la science. Selon l’auteur, ce nouveau départ est en phase avec la conception de la science telle que perçue de nos jours. C’est une révolution scientifique qui s’opère car elle marque la rupture avec les deux précédentes époques. La science rejette tous ses attributs passés et entreprend de se doter d’une nouvelle épistémologie. Les concepts d’immédiateté, d’intuition et de nature simple sont balayés. Il convient de noter que ces trois étapes ont été évoquées par Auguste Comte dans son analyse consacrée aux différents tournants que la connaissance a pris au cours des siècles. Selon Auguste Comte, ce tournant, celui du nouvel esprit scientifique, nous plonge dans l’ère du positivisme, concept qu’il partage avec l’auteur de notre corpus. C’est une ère où la science observe, teste le fruit de l’observation par des expériences. Une fois les résultats obtenus, le chercheur confirme ou infirme les hypothèses émises. C’est uniquement après avoir traversé ces étapes, cette démarche scientifique, que la connaissance est acquise. Cette connaissance scientifique est juste car elle est passée au crible de la critique et de la raison. Cette connaissance scientifique est aussi l’aboutissement d’une démarche dont le but est de la différencier de la connaissance populaire. Il convient d’ajouter que d’autres chercheurs peuvent à tout moment vérifier les résultats obtenus de ce processus afin d’optimiser l’authenticité de cette connaissance scientifique.

L’auteur nous fait remarquer que la connaissance scientifique naît d’un souci de rationalisation de la pensée commune. Elle s’écarte du sentier de l’intuition, des valeurs, des illusions, des apparences et de l’immédiat pour adopter celui de la raison, de l’observation et de la critique. La pensée scientifique est sans cesse en mutation, en évolution. C’est une connaissance qui veut dissoudre le peut-être, l’incertain, l’hypothétique qui caractérisent la connaissance commune. La connaissance scientifique a pour but de théoriser, de systématiser, d’authentifier, de montrer l’exactitude d’un phénomène particulier. Et selon l’auteur, elle procède par « trituration » (P. 124). Elle triture la pensée commune afin d’en dégager ce qui est digne d’observation. Elle le fait par le biais d’efforts intellectuels considérables basés sur la raison. Ces efforts aboutissent à l’élaboration des lois qui expliquent l’occurrence ou la non-occurrence d’un phénomène. La mise sur pied de ces lois scientifiques permet de classifier, caractère visible dans la connaissance scientifique. Cette connaissance diffère du caractère imaginatif, hypothétique, de la « qualité glutineuse » (P. 104) de la connaissance commune. Bien qu’un degré de théorisation soit présent dans la pensée commune, il est limité. La connaissance scientifique normalise la connaissance commune en rectifiant ses erreurs. Par conséquent, la connaissance scientifique a pour but de rétablir un ordre précis dans la connaissance populaire. Elle émancipe le profane de ses préjugés, le sort du monde empire pour le plonger dans l’épistème. Elle lui permet de quitter un espace où le désordre règne. Elle le fait découvrir « l’esthétique de l’intelligence » (P. 10).

La connaissance commune est basée sur une conception populaire du réel. Elle repose sur nos sens, qui bien des fois nous trompent. C’est une connaissance entachée d’illusions, d’apparences et d’imagination. Elle refuse d’évoluer, elle est figée dans le temps et dans l’espace. Elle est présente dès l’enfance et n’évolue pas avec nous. Jusqu’à l’âge adulte, son contenu n’a pas changé. C’est une connaissance qui est présente dans chacun de nous. Elle se manifeste dans nos gestes quotidiens. Il convient de noter que si aujourd’hui nous parlons de connaissance scientifique, c’est bien parce qu’il a existé et qu’il existe toujours une connaissance populaire. Selon Bachelard, la connaissance populaire ne fait aucune distinction entre perception et imagination. C’est une connaissance immédiate, intuitive. Elle est donc aux antipodes de la connaissance scientifique qui elle, est le résultat d’un processus rigoureux basé sur une idée, matérialisée par une expérience visant la vérification d’une hypothèse, d’une conclusion, d’une explication scientifique justifiant l’idée qui a germé. La connaissance commune quant à elle est générale.

Par ailleurs, la discontinuité est une autre étape de l’esprit scientifique. La discontinuité est un concept saillant de la philosophie bachelardienne. En effet, le philosophe rejette l’idée selon laquelle l’évolution de la connaissance s’effectue de manière continue. Il rejette cette conception arithmétique de l’évolution du savoir. Seulement, ce rejet ne signifie pas que l’auteur renie toute idée de progrès de la science ; bien au contraire. De fait, il soutient que la science a évolué par paliers consécutifs. Il identifie trois paliers : « l’état préscientifique », « l’état scientifique » et « l’ère du nouvel esprit scientifique » (P. 7). Bien que cette idée du progrès soit évidente, telle qu’il le démontre lui-même en identifiant ces paliers, il refuse la conception rectiligne qu’on y attache. Selon Bachelard, cette évolution, cette histoire est marquée par d’incessantes interruptions et ruptures. Ces ruptures correspondent à des mutations qui se sont opérées au cours de l’évolution de la science. Ces mutations avaient la particularité d’être brusques, inattendues. Ces ruptures créent un obstacle que Bachelard a baptisé : « obstacle épistémologique » (P. 14).

L’obstacle ou la rupture épistémologique se situe au niveau de la transition de la connaissance commune à la connaissance scientifique. Cette rupture implique la destruction, le rejet d’une connaissance antérieure. L’obstacle épistémologique se manifeste au niveau de l’esprit humain. Dans la quête du savoir scientifique, l’esprit, jusque là emprisonné dans la connaissance populaire, doit faire face à cet obstacle épistémologique. Au quatrième chapitre, l’auteur illustre son propos en prenant l’exemple de l’obstacle verbal. Ce type d’obstacle consiste à mettre un mot à la place d’une explication. Dans le cas du mot « éponge » par exemple, l’esprit humain va lister une série « de phénomènes désignés par le mot éponge » (P. 74) plutôt que d’y fournir une explication. Cette incapacité à faire comprendre à son interlocuteur la charge sémantique du mot « éponge » traduit une barrière épistémologique face à laquelle l’esprit se heurte dans sa quête de la connaissance. Afin de se libérer de cette prison, d’atteindre la connaissance scientifique, l’esprit humain doit atteindre l’épistème, la science. Seulement, une fois que l’individu a atteint l’esprit scientifique, il ne peut s’y installer de manière permanente. En effet, comme susmentionné, le doute, la remise en question sont la base de l’esprit scientifique. Celui qui semble avoir terminé sa formation n’est en fait qu’au début de celle-ci car l’atteinte de l’esprit scientifique marque le début d’une quête perpétuelle : « En résumé, l'homme animé par l'esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c'est aussitôt pour mieux interroger. » (p.16).

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