Gaspard de la nuit

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Aloysius Bertrand

Aloysius
Bertrand est un poète français né à Ceva (Piémont, Italie) en 1807 et mort à
Paris en 1841. S’il est souvent présenté comme l’initiateur du poème en prose,
des essais avaient été faits avant lui, par Maurice Guérin par exemple, avec Le Centaure écrit en 1836, paru deux ans
avant Gaspard de la nuit, ou par
Alphonse Rabbe (1784-1829), autre ami des romantiques. Ce qui est certain,
c’est que sa postérité fut grande même s’il est mort quasiment inconnu ; il
est ensuite apparu comme un des précurseurs du symbolisme et du surréalisme.

Aloysius
Bertrand est le fils d’un capitaine de gendarmerie et d’une mère italienne. C’est
à l’âge de sept ans qu’il rejoint la ville qui aura pour son œuvre une
importance majeure et où il vivra la majorité de sa vie, Dijon. Là, il est un
élève brillant au collège royal de la ville qu’il fréquente jusqu’en 1826,
année où la Société d’Études de la ville le reçoit ; on y prête oreille à
ses premiers poèmes et le jeune homme en devient rapidement le rapporteur
puis le vice-président. En 1828, elle publie un journal littéraire, Le Provincial, où Aloysius Bertrand
publie pour la première fois ce qu’il appelle des « bambochades » – déjà
féru de peinture, il se réfère par là au surnom de Pieter van Laer, peintre de
l’École hollandaise – qui correspondent à des poèmes en prose ; ceux-ci
paraissent notamment aux côtés d’une ballade d’Alfred de Musset, alors âgé de
dix-sept ans.

Grâce à
ces premières petites publications, la carrière d’Aloysius Bertrand semble
lancée puisque Victor Hugo envoie au journal ses éloges suite à un poème qui y
paraît et qui lui est dédié. Chateaubriand remarque en outre le périodique et
en dit du bien. Mis en confiance, le jeune poète vient à Paris en 1828 et se
voit introduit dans les cercles littéraires les plus en vue, chez les Hugo, à la
bibliothèque de l’Arsenal – où il est encouragé pour quelques pochades de peu
de valeur –, autour de Charles Nodier, berceau du romantisme, et chez un autre
poète romantique, Émile Deschamps. Il rencontre notamment Sainte-Beuve qui
offre un regard attentif à ses textes. Le sentiment de sa pauvreté, allié à une
santé chancelante, l’empêchent néanmoins de percer.

Lors de
la révolution de juillet 1830, il est de retour à Dijon ; fervent partisan
de la république, il la soutient par des articles dans Le Patriote de la Côte-d’Or, un journal politique et littéraire
dont il devient le rédacteur en chef en 1831. Sa carrière journalistique s’est
en outre étendue à de nombreuses publications, dont Le Spectateur, un journal
libéral, le Cabinet de lecture, les Annales romantiques ou le Mercure de France.

Aloysius
Bertrand espérera longtemps faire représenter ses pièces au théâtre, dès 1829
au Théâtre du Vaudeville, puis aux Nouveautés. Il y parvient à Dijon en 1832 mais
sa pièce Monsieur Robillard ou Un
sous-lieutenant de hussards
rencontre un public hostile. En 1833, de retour
à Paris, il écrit Peter Waldeck ou la
chute d’un homme
, pièce inspirée de l’œuvre de Walter Scott, un
drame-ballade qu’il tente à nouveau de faire représenter, cette fois au théâtre
des Jeunes-Élèves, puis qu’il propose transformé en 1837 au Théâtre de la
Porte-Saint-Martin, toujours en vain.

En
parallèle, Aloysius Bertrand tente de faire éditer Gaspard de la nuit, mais l’histoire de sa publication est chaotique ;
il n’y parviendra jamais de son vivant et ira d’échec en espoir déçu. Son père étant
mort en 1828, c’est une tante qui soutient la famille jusqu’en 1833. Cette
année-là, même s’il devient un temps le secrétaire du baron Roederer à la
manufacture de Saint-Gobain, le poète finit par tomber dans une misère profonde
et vit de subsides hasardeux. On sait qu’il a été correcteur d’imprimerie, a
accepté de petits travaux et s’est fait le collaborateur de petits journaux.

En 1836,
il fait la rencontre importante du statuaire David d’Angers, qui contribue à
l’aider. Une fois le poète mort à l’hôpital Necker, consumé par la phtisie, cet
ami sera le seul à suivre son convoi funéraire. C’est encore lui, avec Victor
Pavie, un éditeur d’Angers qui avait donné de faux espoirs à Bertrand en 1839,
qui se charge de faire enfin publier Gaspard
de la nuit
, qui paraît en 1842, l’année suivant la mort du poète. Il s’en
vendra vingt exemplaires, malgré une notice de Sainte-Beuve, qui disait de
lui : « Bertrand me fait l’effet d’un orfèvre ou d’un bijoutier de la
Renaissance ; un peu d’alchimie par surcroît s’y serait mêlée, et à de
certains signes et procédés, Nicolas Flamel aurait reconnu son élève. »

Le
recueil est composé de brefs poèmes en prose aux allures pittoresques. De par
son sous-titre, Fantaisies à la manière
de Rembrandt et de Callot
, et sa préface qui évoque plusieurs peintres, le
poète se place sous l’égide de l’école flamande. Il rend hommage en outre à
Sainte-Beuve par une épigraphe – à qui est aussi dédiée la postface –, et à
Victor Hugo par une dédicace. Les six livres qui composent le recueil se
nomment « École flamande », « Le Vieux Paris »,
« La Nuit et ses Prestiges », « Les Chroniques »,
« Espagne et Italie », « Silves », et leurs thèmes tournent
autour d’une matière romantique, gothique et médiévale, historique et archéologique ;
les images du poète sont ainsi peuplées de donjons, flèches et tourelles
gothiques, d’hôtels embastillés, de bannières, de sylphides, de démons, de
brigands, de pendaisons et de suicides. Aloysius Bertrand revivifie des
éléments en partie réels par une vérité sentimentale, à laquelle il rapporte
tout, qui lui permet de faire naître une ambiance magique qui lui est
personnelle. S’il imite – comme Nerval – Hugo, Nodier, Byron et Gautier, une
fantaisie propre au mysticisme germanique vient se superposer à la truculence de
ses compatriotes. On y trouve en outre des souvenirs de Walter Scott et des
contes d’Hoffmann. Le poète fait preuve d’une science certaine dans son usage
des néologismes, de termes dialectaux ou archaïques, et en outre d’un sens du
rythme reposant sur une attention particulière portée à la période et à
l’harmonie.

Ce sont
ses pairs des générations suivantes qui ont finalement assuré la survie de
l’œuvre d’Aloysius Bertrand. L’intervention en sa faveur la plus connue
provient de Charles Baudelaire, qui dans sa dédicace à Arsène Houssaye, dans
les premières pages du Spleen de Paris,
confie : « C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le
fameux Gaspard de la Nuit d’Aloysius
Bertrand […] que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue, et
d’appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d’une vie moderne et
plus abstraite, le procédé qu’il avait appliqué à la peinture de la vie
ancienne, si étrangement pittoresque ».

C’est
grâce aux symbolistes qu’il devient un auteur culte, notamment à travers
Villiers de L’Isle-Adam qui publie certaines de ses pièces, ou Mallarmé qui
l’admire et se fait le relais de son art. Théodore de Banville parle de lui
comme d’un modèle. Dans la foulée des symbolistes les surréalistes le portent
aux nues, dont André Breton, qui voit en lui un précurseur du mouvement qu’il
anime. Max Jacob s’inspire de Bertrand pour écrire Le Cornet à dés en 1916,
qui assure sa notoriété. Maurice Ravel donnera en outre un prolongement musical
à l’œuvre d’Aloysius Bertrand en transposant pour le piano en 1908 trois de ses
pièces : Ondine, Le Gibet et Scarbo.

La prose
d’Aloysius Bertrand est notable pour sa concision. Les ébauches de ses poèmes
parues dans plusieurs journaux témoignent d’un effort de reprise incessant,
jusqu’à ce qu’une aventure distrayante ou cauchemardesque, qu’une scène de
comédie devienne susceptible de surgir sous sa plume en quelques phrases à
peine. Le poète brille dès qu’il s’agit d’évoquer un tableau éphémère,
évanescent, comme ceux qu’il peint d’Ondine et de Scarbo, jaillis soudain et
vite disparus, à l’image de sa vie de bohême.

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