Gaspard de la nuit

par

L’art poétique

1. Influence de l’art

 

La préface signée« Gaspard de la Nuit » nous informe que d’autres artistes que le duonommé dans le sous-titre forment le cadre de ces poèmes. Ce qui surprendpeut-être le plus dans la liste est de n’y pas trouver le nom de Jérôme Bosch,qu’on croirait pourtant être le saint patron de l’œuvre. Ce qu’ont en communces artistes est leur habileté à dépeindre le côté rustre, voire déplaisant dumonde, une vision qui combine le réel et l’irréel. Salvator Rosa est unprécurseur clé du romantisme et du gothique ; Fuseli est le maître ducauchemar.

« l’auteur de ce livre […] n’a pointété trop exclusif, et voici, outre les fantaisies à la manière de Rembrandt etde Callot, des études sur Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef,Breughel de Velours, Breughel d’Enfer, Van-Ostade, Gérard-Dow, Salvator Rosa,Fusely et plusieurs autres maîtres de différentes Écoles. »(« Préface »)

Pourtant, il peut semblercurieux que l’écrivain se mette dans la lignée de peintres, qu’il revendique lamanière de ces artistes visuels comme la matière première de son art écrit. Ily a donc une deuxième dimension au texte, une dimension annoncée mais cachée. Ilfaut lire ces poèmes avec l’image des tableaux des peintres nommés. Ces poèmessont, entre autres choses, les réactions de Bertrand à ces peintres – non pasune réaction directe, où chaque poème commenterait un tableau, mais uneréaction à l’atmosphère qui se dégage des peintres flamands de l’âge d’or,surtout sous leur aspect cauchemardesque. Il vaut donc mieux être familiariséavec cet art pour comprendre pleinement l’intérêt des poèmes de Bertrand.

 

2. Poèmes en prose : nouveauté, révolteet redéfinition de la poésie

 

Gaspard de la nuit est une œuvre clé de lalittérature mondiale, car c’est ici que se trouve la souche du poème en prose. SiChateaubriand a bien créé une prose poétique à l’extrême, on ne peut pas lui attribuerl’écriture de poèmes en prose en tant que tels ; et malgré l’existence dedivers précurseurs, c’est Bertrand qui doit être considéré comme le premierapôtre du poème en prose. S’ensuivront dans cette lignée Baudelaire,Lautréamont, Rimbaud : on le voit, c’est la poésie iconoclaste qui s’emparede ce nouveau mode d’écriture.

Ce qu’offre le poème enprose, c’est une liberté inaccessible aux formes plus rigides. Sans êtredistrait par la nécessité de s’adapter à un schéma rythmique ou aux exigencesde la rime, l’écrivain peut purifier son œuvre, en rayer toute excroissance, etlivrer au lecteur un texte où il ne se trouve pas une syllabe de trop. N’ayantplus aucune contrainte sauf celles qu’il se crée lui-même, refusant les normes,le poète dispose d’une page tout à fait vierge où il peut donner libre cours àson imagination – ce qui explique peut-être l’attrait qu’aura le poème en prosepour ceux qui veulent sortir des normes.

De plus, le poème en prosedéroute. Habitué à trouver dans la prose une narration, le lecteur est pris decours à la lecture de Bertrand. À chaque fois qu’on s’attend à ce qu’il seproduise une action, Bertrand nous en prive, changeant d’angle ou de point devue. Par moments on se croit jeté dans une histoire in medias res, comme dans « La Barbe pointue » ;mais l’attention du poète ne se porte pas sur le drame. Il élude les détailsqui feraient d’une anecdote un récit, ne posant son regard que sur des traitssaillants dont il peut faire une phrase. Le lecteur est donc forcé à quitter sapropension à trouver une trame dans un texte et à se concentrer sur la langue.

« Et M. Cassandre de ramasser piteusementsa perruque, et Arlequin de détacher au viédase un coup de pied dans lederrière, et Colombine d’essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d’élargirjusqu’aux oreilles une grimace enfarinée.

Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dontla chandelle était morte suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour lalui rallumer, si bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassettedu vieux. »

Il s’agit donc, pourapprécier ces poèmes, de se pencher sur la manière plutôt que la matière. Refusantde devenir mêmes des anecdotes complètes et acceptables, les poèmes n’ont aucunsens, sauf si on les regarde du point de vue de leur construction. Insuffisantscomme récits, ces textes ne peuvent être que des poèmes, des textes qui sereflètent eux-mêmes. En regardant le poème en prose, il nous faut donc repensernotre définition de la poésie. Ces poèmes ont d’évidence une haute valeuresthétique ; ils sont organisés de façon rigide, il n’y a rien en euxsuggérant un manque de discipline de la part de l’auteur. Les jeux sonores etlinguistiques s’ajoutent à une haute sensibilité rythmique. Bertrand nousmontre que le cœur de la poésie, son caractère essentiel, ne doit pas êtrerecherché dans les normes ou les formes classiques ; il nous force àchercher autre part la réponse à cette question de base de l’étudelittéraire : qu’est-ce qui fait un poème ?

« Il voit les tarasques de pierre vomirl’eau des ardoises dans l’abîme confus des galeries, des fenêtres, despendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, quetache d’un point gris l’aile échancrée et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se découpent enétoile, la citadelle qui se rengorge comme une géline dans un tourteau, lescours des palais où le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres desmonastères où l’ombre tourne autour des piliers. »

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