Gaspard de la nuit

par

De l’imaginaire

1. La grotesquerie et le démoniaque

 

Le sous-titre de l’œuvre, Fantaisies à la manière de Rembrandt et deCallot, nous place à une époque précise, celle de la Hollande du temps desguerres religieuses. On ne peut donc pas parler de médiévalisme temporel, mais plutôtd’un médiévalisme de l’esprit – car Bertrand nous guide vers le côté grotesque,le monde subversif et souterrain qui donnent son piquant à l’époque, toutemédiévale par certains côtés. L’histoire permet ce mélange : les grotesqueriesforment partie intégrante de la décoration des grandes cathédrales.

On retrouve ainsi dans lerecueil de Bertrand des allusions au démoniaque et à un certain nombre desciences obscures. Le titre du recueil fait d’ailleurs référence au Diable dequi Bertrand prétend tenir le livre. Les références sont nombreuses, allant del’alchimiste accablé dans ses méditations par le sifflement d’une cornueétincelante qui imite le même air que le Diable, ou encore les douze convivesdans « Départ pour le Sabbat » qui se servent de l’os de l’avant-brasdes morts comme de cuillers. Bertrand met en avant des visions de fin du mondeoù tout s’écroule sous le son de la trompette de l’archange ou lorsqu’ildéclare : « Je marque mon jeton à cejeu de la vie où nous perdons coup sur coup et où le diable, pour en finir,rafle joueurs, dés et tapis vert » (« À M. Sainte-Beuve »)

« “Ah ! je m’avise enfin de comprendre !Quoi ! Gaspard de la Nuit serait… ?”

– “Eh ! oui….. le diable !”

– “Merci, mon brave !… Si Gaspard de la Nuitest en enfer, qu’il y rôtisse ! J’imprime son livre.” » (« Dijon »)

Mais le démoniaque n’a pasbesoin d’être surnaturel pour être ; un air démoniaque plane sur, parexemple, le Notre-Dame de Parisd’Hugo (à qui est dédié l’œuvre de Bertrand), mais si incroyable soitl’atmosphère de la Cour des Miracles dans ce roman, il s’agit néanmoins d’unsabbat d’êtres humains n’ayant besoin d’aucune aide diabolique. C’est à cettediablerie-là que s’apparentent les poèmes de Bertrand, même si quelques êtressurnaturels s’y glissent (« Ondine ») et qu’on croit toujours à leurprésence, à la possibilité qu’ils entrent en scène.

 

2. Étrangers, dépossédés et exilés : lespersonnages de Gaspard de la Nuit

 

Même si l’on retrouvede-ci de-là des rois, des reines et des princesses dans les pages de Gaspard de la Nuit, ce qui frappe leplus, c’est l’attention porté aux dépossédés : lépreux, Juifs, fous,pendus. Bertrand rejoint par là François Villon, abolissant dans son mondel’amour courtois. Que Gaspard vienne « de la nuit » prend là tout sonsens : ce sont les gens de la nuit qui tiennent le premier rang dans cemonde, les habitants de la Cour des Miracles d’Hugo qui se pavanent devantnous. C’est dans un monde de guerres, de corruption et de mort qu’on pénètre,et ceux qui y survivent nous parlent. Ce sont les grotesques et les gargouillesde l’art médiéval et de la Renaissance qu’on retrouve, qui dans d’autres œuvresne font en général qu’ajouter du piquant, alors qu’ici on leur permet deprendre leur pleine mesure.

« Mais il y en avait qui ne s’asseyaientmême plus au seuil de la Maladrerie. Ceux-là, exténués, alanguis, dolents,qu’avait marqués d’une croix la science des mires, promenaient leur ombre entreles quatre murailles d’un cloître, hautes et blanches, l’œil sur le cadransolaire dont l’aiguille hâtait la fuite de leur vie et l’approche de leuréternité ». (« Les Lépreux »)

Ainsi les saltimbanques « qui [n’ont] rien à perdre »(« La Chanson du masque »), les larrons qui se font attraper par lemarquis d’Aroca, le bibliophile perdu dans un monde révolu (un Don Quichottesans la folie), les lépreux, le nain qui sert le roi, le pendu au gibet, lessorcières : tous relèvent d’un monde marginal. Pendant ce temps, ceuxdesquels on attendrait un meilleur comportement se trouvent fustigés pour leurspéchés : les moines se révèlent être des hypocrites (« Les Reîtres »),les hommes de guet socialisent avec les larrons, le raffiné meurt de faim maispréfère son apparence à la satisfaction de son ventre. C’est un mondeinconfortable et misérable où surgissent des démons comme Scarbo ou ladangereuse Ondine, alors que les Juifs se trouvent abattus et mis à mort sansavoir fait grand-chose. Voyageur dans un monde obscur, Bertrand donne à la foisune certaine noblesse à ce peuple de miséreux, en affirmant qu’il vaut toutautant l’attention d’un poète que ceux qui en sont généralement l’objet, et soulignetoute la misère qui le rend pittoresque. Autant dire que Bertrand n’est guèreun poète engagé.

« Ohé ! Ohé ! Lanturelu ! – Ma révérence àMadame la lune ! – Par ici, la cagoule du diable ! Deux juifs dehors pendant lecouvre-feu ! – Assomme ! assomme ! aux juifs le jour, aux truands la nuit! » (« Les Deux Juifs »)

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