Gros-Câlin

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Résumé

Le récit est d’un style heurté, insensé, bousculé ; les mots s’inversent et changent de sens, au fil de la pensée incohérente de son narrateur, appelé Cousin. En ce début des années 1970, Cousin habite Paris, avec dix millions d’autres « usagés », comme il dit, et il est seul pourtant. Il travaille comme statisticien à la STAT, il manipule des chiffres grands comme des millions. Orphelin, il a vogué d’une famille d’accueil à l’autre pour en arriver là, seul, avec pour unique ami Gros-Câlin.

Gros-Câlin est un python, un splendide animal de plus de deux mètres de long. Cousin l’a adopté lors d’un voyage en Afrique et vit depuis avec lui dans son deux-pièces. Son récit, il l’entend comme un ouvrage d’observation sur la vie des pythons en milieu urbain, basé sur son expérience personnelle. Il est conscient qu’avoir pour seule famille un python ne peut qu’intriguer, voire rebuter ses contemporains, mais il a l’habitude de la clandestinité : les portraits de Jean Moulin et Pierre Brossolette ornent les murs de son petit logis. Son premier problème a été de nourrir Gros-Câlin, qui ne mange que des proies vivantes : souris ou cochons d’Inde. Cousin s’est procuré une souris blanche, qu’il n’a pas eu le cœur de livrer à la gueule avide du python. Il l’a baptisée Blondine, et l’a mise à l’abri dans une boîte, hors de portée de Gros-Câlin. Cousin a alors demandé conseil au père Joseph, ecclésiastique aux manières militaires qui lui a suggéré de se procurer une souris grise, ou d’en acheter un lot – on s’attache à une souris, pas à une multitude de rongeurs –, ou de charger sa femme de ménage de cette besogne.

Gros-Câlin pourrait rapprocher Cousin de la femme qu’il aime, Mlle Dreyfus. Elle s’appelle comme ça parce que là d’où elle vient, la Guyane, Dreyfus est un nom de héros, à cause du capitaine Dreyfus qui a été emprisonné là-bas. Elle est noire. Il est sûr que son affection est payée de retour, chaque phrase innocente qu’elle lui adresse – elles sont bien rares, ces phrases, mais toujours gentilles – sont pour lui des invitations à l’amour.

La solitude est une cruelle compagne, et l’étreinte étrange que Gros-Câlin donne à Cousin est la seule marque d’affection qu’il reçoit. Autrefois, il se serrait très fort dans ses propres bras – d’ailleurs, la concierge l’avait surpris un jour. Maintenant, il a Gros-Câlin. Et les prostituées. Il va les voir de temps à autre. Elles sont gentilles avec lui. Pas comme la Portugaise qu’il voulait engager pour faire le ménage et qui a eu peur de Gros-Câlin. Elle a couru au poste de police pour se plaindre et Cousin a eu toutes les peines du monde à convaincre les fonctionnaires que la Portugaise avait eu peur d’un vrai python, et non pas de son serpent à lui qui dort entre ses jambes. L’entretien avec le commissaire a été étrange, surtout pour le commissaire, qui a compris que Cousin ne raisonne pas tout à fait comme les autres. Cousin avait beau être en règle, car il a tous les papiers et autorisations nécessaires pour garder Gros-Câlin chez lui, il n’en a pas moins ressenti une grande angoisse. Cousin a souvent des angoisses, d’abjectes terreurs.

Pour rompre sa solitude, Cousin s’assied à côté des passagers dans le métro, même quand ils ne sont que deux dans la rame. Mais tout le monde n’aime pas la compagnie. Un jour, il s’est promené dans la rue avec Gros-Câlin sur les épaules. Mais la police lui a dit qu’il troublait l’ordre public, et une femme a jeté : « Celui-là, il cherche à se faire remarquer. » C’était vrai. Au bureau, on n’est pas méchant avec lui, on lui propose même de venir manifester avec les camarades, on lui donne des tracts, mais ce n’est pas ce qu’il veut. Alors le soir il se couche, Gros-Câlin contre lui, et Blondine dans une main, protégée de l’appétit du reptile.

Le Journal des Amis lui a indiqué l’office de M. Parisi, anciennement ventriloque professionnel, et qui apprend désormais aux solitaires à projeter leur voix dans des objets éloignés, pour se donner l’illusion d’une compagnie. Là, Cousin rencontre d’autres solitaires, comme le dentiste polonais Brak ou l’épicier Dunoyer-Duchêne, mais il ne se satisfait pas de ce qui n’est qu’un trucage. Cousin souffre de « manque extérieur », mais aussi de ce qu’il appelle un « surplus américain » : il déborde d’amour à donner, et faire parler un cendrier ne l’aide pas. Il cherche à se rapprocher de son voisin le professeur Tsourès, un homme engagé, qui aime l’humanité, toujours prêt à signer une pétition pour une bonne cause. Cousin le suit, le fixe, se persuade qu’un lien fort se tisse entre eux, jusqu’à ce que le professeur lui demande ce que diable il lui veut, à le poursuivre ainsi. Le voisin comprend que Cousin ne jouit pas de ses facultés comme le commun des mortels et lui parle avec bonté, mais il ne veut pas que Cousin s’immisce dans sa vie. Encore un échec. Alors Cousin n’a plus, pour le soutenir, que les douces sensations que lui procurent les voyages en ascenseur avec Mlle Dreyfus, et les tendresses de Gros-Câlin. Un jour, ce dernier s’échappe par les toilettes et va terroriser la voisine du dessous. Un malentendu de plus pour Cousin, et une explication au commissariat.

Mais un jour, Mlle Dreyfus demande à voir Gros-Câlin. Cousin exulte, prépare une touchante dînette pour deux, avec des napperons en forme de cœur, mais la belle se présente avec deux collègues du bureau : la déception est cruelle, et la solitude de Cousin va être exposée à tout le service, qui en fera des gorges chaudes. Et ils ont vu les portraits de Jean Moulin et Pierre Brossolette, que Cousin abrite clandestinement ! Dans les jours qui suivent, Cousin reçoit un nouveau coup : son patron lui apprend que non seulement Mlle Dreyfus a démissionné, mais elle est repartie en Guyane. Le désespoir fond sur le malheureux statisticien qui va quémander un peu de tendresse auprès de ses chères prostituées. Arrivé dans une maison close clandestine, stupeur : Mme Dreyfus est là ! Elle travaille dans un appartement et s’offre à lui moyennant 150 francs. Cousin est au comble du bonheur : l’argent et le hasard ont aplani toutes les difficultés. Il est prêt à se séparer de Jean Moulin et Pierre Brossolette, dont il brûle les portraits, et même de Gros-Câlin, qu’il offre au jardin d’acclimatation. Il achète une montre mécanique qu’il lui faudra remonter : l’objet aura besoin de lui pour vivre ; il le baptise Francine. Il gobe les dernières souris des festins de Gros-Câlin, et jouit chaque jour des minuscules incidents de la vie qui lui donnent conscience qu’il existe : une ampoule qui clignote, un visiteur égaré qui frappe à sa porte, une personne qui appelle son numéro par erreur. Paris est une grande ville, intarissable source de ces petits bonheurs.

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