Hélène ou le règne végétal

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René Guy Cadou

René Guy Cadou est un poète
français né en 1920 à
Sainte-Reine-de-Bretagne en Loire-Atlantique (à l’époque Loire-Inférieure), à
l’école publique où ses parents sont instituteurs. De son enfance heureuse passée dans la Brière il garde la forte empreinte des éléments de la nature
propres à la région : le végétal surtout,
les bruyères, le vent, la mer. La famille déménage en 1927 pour Saint-Nazaire où son père est nommé
directeur d’école. Le déchirement que constitue le départ d’une terre adorée
est quelque peu compensé par la découverte du cinéma populaire ; René assiste notamment à l’essor du cinéma
parlant. Puis le père est muté à Nantes en
1930 ; l’enfant y étudiera au lycée Clemenceau. Deux ans plus tard, alors
que René a douze ans, sa mère meurt ; ce drame colorera l’œuvre à venir du
thème de la douleur. Ses études en pâtissent et l’adolescent préférera trouver
un refuge dans la création poétique. Deux événements marquent son entrée dans
le champ de la poésie : à quinze ans son père lui lit des poèmes qu’il
écrivait dans sa jeunesse ; mais surtout, à seize ans il fait la rencontre
de son aîné poète, alors libraire, Michel
Manoll
(1911-1985), qui l’initie à la poésie originale et moderne de Max Jacob et Pierre Reverdy. Il lui présente aussi Jean Bouhier (1912-1999), étudiant en pharmacie intéressé par la
littérature, et Julien Lanoë (1904-1983), dilettante à travers lequel Cadou
entre en contact avec Jacob et Reverdy. Le jeune homme envoie dès dix-sept ans
ses poèmes au premier ; les deux poètes entretiendront par la suite une
correspondance soutenue. Ils ne se rencontreront cependant qu’une fois, en
1940. C’est aussi à cet âge qu’il publie son premier recueil, Brancardiers
de l’Aube 
; il publiera également Forges du vent avant la guerre. Alors que les premiers recueils
sont marqués par l’influence de Reverdy, les échanges avec Jacob infléchissent
son écriture. En parallèle à ses
premiers essais poétique la scolarité du jeune homme demeure difficile ;
il échoue par deux fois au baccalauréat.

En juin 1940, René Guy
Cadou est appelé à combattre, mais très vite, dès octobre, il est démobilisé pour des raisons de santé et
devient instituteur suppléant, d’abord
à Mauves-sur-Loire, puis il parcourra tout le département. En 1941, Jean
Bouhier, devenu pharmacien, installé à Rochefort-sur-Loire, fonde dans son
arrière-boutique l’école de Rochefort
se retrouvent Cadou avec Manoll, Marcel Béalu (1908-1993), Luc Bérimont
(1915-1983), Jean Follain (1903-1971) et Jean Rousselot (1913-2004). Il s’agit
d’un mouvement d’amitié et d’échange poétique que René Guy Cadou qualifiait
plaisamment de « cour de
récréation 
» plutôt que d’école, et qui s’inscrit en rupture avec le
conformisme littéraire du régime de Vichy.

Cette année-là il rencontre
Hélène Laurent, celle qui deviendra
sa femme trois ans plus tard et une poétesse elle-même, étudiante à Nantes et tout
comme lui fille d’instituteurs, passionnée de poésie, admiratrice de ses
premiers recueils, qui vient le voir avec des amis à Clisson. C’est une
véritable épiphanie pour l’écrivain
qui dès lors intègre l’amour parmi
ses thèmes privilégiés. Fin 1945, ayant été suppléant jusqu’alors,
l’instituteur se fixe à Louisfert,
près de Châteaubriant. En 1946, son expérience de la guerre se fait ressentir
dans Pleine
poitrine
, en rupture avec le ton abstrait des premiers recueils.
L’expression du poète, qui s’y fait donc plus personnelle, s’ancre dans un événement traumatique vécu le 22 octobre
1941 : alors qu’il se rend à
son école en vélo, le poète avait croisé trois camions transportant vingt-sept otages qui allaient être fusillés tout de suite après. Dans ce
recueil le poète livre des chants pacifiques prônant l’amour, la liberté et la
fraternité entre les hommes, et montre son soutien à la Résistance.

En 1951 c’est l’amour pour sa femme et son rôle salvateur qui sont au
centre du recueil
Hélène ou le règne végétal, qui rassemble des textes écrits depuis 1947. Hélène y tient le rôle qu’avait
Laure pour Pétrarque et le poète livre donc un témoignage lyrique de son vécu à
ses côtés. La femme, éveillant les sens de l’homme, agit comme un détonateur
dans l’existence du poète ; elle lui fait voir les choses sous une
nouvelle perspective, et Cadou de redécouvrir différemment la nature et la
beauté. Les scènes banales du quotidien témoignent elles-mêmes de la bonté
divine et tout le recueil délivre un message de paix et d’harmonie. René
Guy Cadou
meurt cette
année-là, à trente-et-un ans, à l’école
de Louisfert, d’un cancer des testicules. Peu après sa mort en 1955 paraîtra
son unique roman, aux accents
autobiographiques. La Maison d’été apparaît comme un testament spirituel où
Gilles, le héros, fait écho aux tensions de la vie de Cadou, car en quête de pureté il se trouve partagé
entre le mirage d’une vie simple et
rustique
et la solitude que l’on
trouve dans la grande ville, désertée des parfums de l’enfance.

 

René Guy Cadou se distingue
très largement dans le paysage de la poésie française. Par sa vie simple de maître d’école d’abord, à
laquelle il tenait, se tenant loin de la capitale, considérée comme vampirique,
et dont les doctes cénacles ne l’attiraient pas. Cette vie fait écho à une même
simplicité dans sa poésie, personnelle et fraternelle, d’un poète
qui se voulait transparent, presque
anonyme. Son lyrisme singulier prend sa source dans la campagne bretonne, le
monde de l’enfance et de l’école, la nostalgie qui le prolonge, ou tout
simplement les émotions suscitées par les petits événements de la vie
quotidiennes. Quand Cadou parle d’enfance, il semble retrouver ce premier
regard posé sur le monde, mêlant à l’émerveillement le questionnement.
Certaines des réponses sont trouvées du côté religieux au fil d’une quête du
sacré qui n’épargne certes pas au lecteur quelques christs sirupeux, quelques
strophes mièvres. Car si l’on résume Cadou au poète-instituteur chanté dans les
écoles (cf. « Automne ci-dessous »), l’on oublie sa part d’ombre, les aspects tragiques de
son inspiration (cf. « Sauver les meubles ») et la croyance qui la
fonde. Pour combler le manque inhérent à la mélancolie et à la perte, le poète
tisse des liens entre la vie et la mort, le visible et l’invisible, les règnes
humain, animal et végétal, qu’il unit d’une langue sensible et sensuelle. À ce sujet Jean Follain notait que
René Guy Cadou parvenait à restituer des « paysages humanisés ».

René Guy Cadou a été salué
dès ses premières publications par ses pairs – Francis Jammes, Reverdy et Jacob
bien sûr, mais aussi Jean Giono –, et il a suscité un grand engouement parmi
les chanteurs poètes qui ont
beaucoup utilisé des textes à la fois exigeants et chantants, et en cela il n’a
guère de rival que Louis Aragon. L’intégralité de l’œuvre de René Guy Cadou,
qui comprend une trentaine de titres, a été réunie en 1976 aux éditions Seghers
sous le titre Poésie, la vie entière.

 

 

Odeur des pluies de mon enfance

Derniers soleils de la saison !

À sept ans comme il faisait bon,

Après d’ennuyeuses vacances,

Se retrouver dans sa maison !

 

La vieille classe de mon père,

Pleine de guêpes écrasées,

Sentait l’encre, le bois, la craie

Et ces merveilleuses poussières

Amassées par tout un été

 

Ô temps charmant des brumes douces,

Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,

Le vent souffle sous le préau,

Mais je tiens entre paume et pouce

Une rouge pomme à couteau.

 

René Guy
Cadou, « Automne »

 

Des mille chambres où j’ai vécu

La plus belle était un violon

Le manteau de la cheminée

Cachait une âme disparue.

 

Sous le vieux cèdre de la lampe

Après une longue journée

Je m’attardais j’avais des craintes

Pour la suite des années

 

Mais soudain la lumière éteinte

Quelle est cette voix inouïe

Comme un fruit de coloquinte

Qui éclate dans la nuit ?

 

Est-ce enfant qu’on pourchasse

Dans la rue à coups de fouet

Un cirque fantôme qui passe

Trombonant sur les marais ?

 

C’est la corde du cœur qui casse

Et tout ce qui vient après

N’ est que la plainte en surface

D’un amour qui se défait.

 

René Guy
Cadou, « Chambre d’hiver »,
Hélène ou le Règne végétal

 

Il est un homme au bord du monde

Qui chancelle

Un pauvre corps sans étincelles

Tout au fond de la vie

Un grand remous à la surface

Et puis des cris

Un doigt crispé qui me fait signe

Dans le courant un cœur qui saigne

Et cependant je n’ose aller

Vers cet homme qui me ressemble

Qui bat des mains

Qui me supplie

De l’achever d’un seul regard

Nous ne pouvons mourir ensemble.

 

René Guy
Cadou, « Sauver les meubles », 3 août 1945.

 

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