Il pleut

par

La réflexion et les souvenirs

Apollinaire ne se souvient de rien en particulier, mais rend hommage à son passé, en parlant de ses « merveilleuses rencontres de ma vie », comme si sa mémoire revenait par bribes multiples, de manière cyclique, cycles que l’on peut comparer aux saisons, notamment aux saisons pluvieuses comme l’automne par exemple. Il fait comme un bilan, de ce qui tombe de son passé, de ce qui lui revient dans son présent, et de ce qui le fait écrire. Il s’adresse, en apostrophant par « vous », mais l’on ne sait pas clairement à qui il s’adresse : cela semble assez général, comme si les gens qu’il avait rencontrés, formaient un amas derrière lui, et qu’en se retournant, il ne voit rien de suffisamment précis pour s’adresser à une personne.

De plus, ces souvenirs sont morts, comme si Apollinaire le soldat se souvenait de ses camarades qui sont tombés au front, ceux qu’il a rencontrés et qui n’en sont jamais revenus, ceux qu’il a laissés suite à sa blessure et son rapatriement. Cette mort s’oppose à « merveilleuses de ma vie », même si la mort des gens qu’il a connus n’empêche pas qu’il s’en souvienne comme des rencontres merveilleuses pour sa vie. Il fait alors, dans une réflexion, une célébration des périodes heureuses de son existence, et de ceux qu’il a aimés. Cette mort peut se retrouver dans l’évocation de regrets, de ressentiment éventuellement.

Ce « vous », représente donc les gouttelettes de sa vie, comme autant de rencontres vitales auxquelles il s’adresse. Ce poème court, présente donc la réflexion du poète sur son passé, mais aussi sur son environnement : il évoque « tout un univers », ramené par des nuages qui hennissent comme des chevaux, d’où l’idée de vitesse et de bruit, cet univers étant celui des villes « Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires » : on retrouve donc l’image du début du XXème siècle, de la vitesse, de la modernité, et donc des grandes villes, de l’industrie. Il dresse donc son rapport à la ville, le bruit, la rapidité, mais aussi avec l’adjectif « auriculaire » qui est lié au thème des mains, comme si la ville avait des doigts, se retrouvant personnifiée, comme si elle était vivante. L’adjectif auriculaire est aussi lié au doigt du mariage, celui auquel les époux se passent la bague, l’anneau, ainsi on retrouve l’idée de l’amour, de l’union, et l’image de la femme qu’il a aimée, ou une déclaration à la grande ville qu’est Paris où il a vécu, qui représente un bruit de fond, le grondement de la grande cité, de la mégalopole.

Ce bruit de fond, est suivi des deux derniers vers, débutants par l’anaphore « écoute », verbe à l’impératif présent à la seconde personne du singulier, il s’adresse à « Tu » à qui il ordonne « écoute ». Alors après les bruits de la ville et des nuages, il appelle au silence, à laisser tomber la pluie pour ce qu’elle est, l’écouter s’abattre sur lui sans résister. Le « tandis que », indique que de manière simultanée, « Le regret et le dédain » venant sans doute de l’oubli et de l’indifférence de celle qui l’a quitté et qui pleurent, reprennent le thème de la pluie, de l’eau qui tombe de haut en bas, et la recherche de l’ancienne musique, comme un retour vers les bruits du passé, comme un appel au calme, à l’apaisement après la guerre, après l’orage. Il semble rechercher quelque chose qui a disparu.

Ce qui tombe, à la fin, ce sont des liens qui remplacent les gouttelettes et les voix de femmes, des liens qui renvoient à ses relations avec les autres qui disparaissent, à sa rupture amoureuse, à tout cela qui lui permettaient de se tenir debout, de rester attaché à cette femme. Mais ces liens peuvent aussi être envisagés différemment comme la fin de la guerre, le retour chez lui, libéré des chaines de la violence, du front et un retour à la paix.

De cette façon, on peut rapprocher cette partie de la première, comme un manifeste à la liberté quelle qu’elle soit, que ce soit la liberté suite à la rupture amoureuse digérée, suite à la fin de la guerre, comme si ces gouttes verticales représentaient des barreaux de prison, des balles de fusils, des bombes, autant de liens qui empêchent l’humain de se mouvoir, d’avancer, attachés « en haut et en bas », comme aux mains et aux pieds. On peut l’interpréter donc comme une ode à la liberté de l’écriture même et de la création plus moderne de la poésie. Il y a un double sens : le double sens, dans le bon et le mauvais montre la confusion de l’auteur dans l’appréhension de cette pluie, de ces voix, des femmes et des souvenirs. À noter que le dernier mot achève la lecture de façon imagée, le bas étant le bas du vers, le dernier et donc la fin. Il n’y a aucun point comme si la pensée de l’auteur courait toujours et pouvait être continuée, comme interrompue.

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