Intermezzo

par

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Jean Giraudoux

Hippolyte Jean Giraudoux –
connu sous le nom de Jean Giraudoux – est un écrivain français né en 1882 à Bellac (Haute-Vienne) d’un petit
fonctionnaire sévère, employé des ponts et chaussées puis percepteur, et d’une
mère remarquable par sa douceur et sa distinction. Bachelier en philosophie en
1900, Jean quitte son lycée de Châteauroux pour celui de Lakanal à Sceaux. Il est reçu à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm section lettres et obtient sa licence en 1904 dans cette discipline avec un mémoire sur les Odes pindariques de Ronsard. Passionné de culture allemande, il part ensuite pour l’université de Munich, ville où il devient percepteur.
Il voyage en Europe, échoue à l’agrégation d’allemand puis part étudier à Harvard en 1907. De retour en France il
travaille pour le journal Le Matin et
prépare en vain le concours de Affaires
étrangères
. Sa première œuvre publiée, Provinciales,
oubliée aujourd’hui, est un recueil de nouvelles ou de simples émotions où le
jeune auteur montre des talents de poète à travers des évocations de la nature,
quelque peu mièvres, imprégnées du souvenir de son enfance limousine. Multipliant
les métaphores et les mythes au gré d’une écriture fantasque qu’on lui reprochera,
Giraudoux déploie sa première littérature sur un mode impressionniste, avec une sensibilité
postsymboliste
, à travers des instantanés
autobiographiques
que lui inspire peut-être son goût pour Jules Laforgue et
Claude Debussy. Parmi ses admirateurs
précoces figurent Gide et Proust. Il réussit le concours des chancelleries en 1910 et commence à travailler, en
entrant par la petite porte, pour le ministère
des Affaires Étrangères
en tant qu’élève vice-consul à la direction
politique et commerciale, chargé plusieurs fois de convoyer la valise
diplomatique. Il n’acceptera jamais une affectation hors de France, peu friand
du mythe de l’étranger qu’il ne parcourt qu’à l’occasion de missions. En 1914 paraît L’École des indifférents,
un exercice de gymnastique littéraire, témoignage d’une brillante culture où il fait cette fois disparaître les idées et
les sentiments sous un nouveau flot de métaphores
qui lui valent les accusations d’obscurité, de préciosité et même de gongorisme.

Giraudoux avait terminé son
service militaire comme caporal ; en 1914
il est mobilisé dans l’infanterie et nommé sous-lieutenant. Après avoir été blessé à la bataille de la Marne et aux
Dardanelles, il reprend sa carrière diplomatique, favorisée par Philippe Berthelot, avec une plus grande
conscience du monde et de son mouvement, ayant été détourné par l’expérience du
conflit de son égotisme et de son dandysme. Il voyage pour le bureau de la
propagande notamment au Portugal et aux États-Unis et continue en parallèle de
publier des fictions. Il sera ensuite secrétaire d’ambassade, directeur du
Services des œuvres françaises à l’étranger, puis à la tête du service de presse du Quai d’Orsay. De
la nouvelle Giraudoux passe au roman, souvent sur le thème de la fugue – et
non de la fuite, puisqu’il y a retour –, devenant avec son ami Paul Morand le
chef de file d’une forme de roman
déambulatoire
. Son goût pour une liberté
exotique
se fait jour dans Suzanne et
le Pacifique
(1921), Juliette au pays
des hommes
(1924), Bella (1926), Aventures de Jérôme Bardini (1930) et Combat avec l’ange (1934). Puis, travaillant
à la Commission d’évaluation des dommages alliés en Turquie, ses larges
périodes de temps libre lui autorisent ses premiers essais de dramaturge. La rencontre de Louis Jouvet (1887-1951) qui a lieu en 1928 s’avère déterminante ; à
travers lui Giraudoux va régner dix années durant sur les théâtres parisiens. En
1929, Amphitryon 38, trente-huitième
avatar, donc, de la pièce de Plaute, est créée à la Comédie des Champs-Élysées
dans une mise en scène de Jouvet. Elle se présente comme une tragicomédie mêlant les registres du
point de vue de la langue comme des genres, et se distingue par la même préciosité observée les romans de
l’auteur, mais rendue plus claire et dense par les nécessités scéniques. C’est
grâce à sa pureté et son honnêteté qu’Alcmène y triomphe de l’arbitraire de
Jupiter. En 1932 il devient chargé de
mission
attaché au cabinet du président du Conseil, Édouard Herriot. C’est
à nouveau Jouvet qui met en scène la première d’Intermezzo en 1933, sur la musique de Francis
Poulenc. Une ville de province est en émoi suite aux rumeurs concernant les
visites que fait un spectre à Isabelle, une institutrice sensible au royaume
des ombres. Les sbires recrutés par l’inspecteur, républicain orthodoxe et
esprit positiviste, tuent le spectre, lequel s’avère être un homme qui usait
d’un stratagème pour approcher Isabelle. Le mort réapparaîtra réellement en
spectre pour tenter à nouveau l’institutrice. Ici le dramaturge se livre à une satire sociale qui domine le premier
acte, avant d’enchaîner des variations poétiques autour de questions tournant
autour du couple vie-mort et de la tentation
morbide
.

Inspecteur général des
postes diplomatiques et consulaires à partir de 1934, Giraudoux est aux
premières loges pour observer la montée
des périls en Europe
, qui lui inspire sa pièce la plus connue, La
Guerre de Troie n’aura pas lieu
, créée en 1935 au Théâtre de l’Athénée, toujours par Jouvet. Véritable avertissement, l’œuvre, profondément pacifiste, au cours de laquelle Hector, voix du diplomate Giraudoux, ne
ménage pas ses efforts pour donner raison au titre, stigmatise le cynisme des politiciens et
l’aveuglement de puissants et de foudres de guerre plus prompts à manipuler les
symboles, la présentation de l’histoire à la population et les notions de droit,
qu’à rapprocher les peuples. Avant la guerre Giraudoux fait encore représenter
sur scène Électre, troisième pièce de l’auteur inspirée de l’Antiquité
grecque, qui tourne autour des retrouvailles à Argos d’Oreste avec sa sœur,
dont le mariage forcé avec le jardinier est imminent. La particularité de la
jeune fille ici est de ne pas être informée des crimes d’Égisthe et de
Clytemnestre. Autre originalité, le personnage du mendiant, inventé par
Giraudoux, que jouait Jouvet. La figure d’Égisthe, en homme soucieux du salut
de son peuple, se distingue face à l’intransigeance fanatique d’Électre, et
articule une réflexion autour du devoir
de mémoire
et de la notion de pardon.
Dans ses pièces au sujet antique, Giraudoux n’hésitait pas à multiplier les anachronismes. En 1939, avant le déclenchement des hostilités, est aussi jouée Ondine,
pièce au registre merveilleux sur le
thème de l’amour impossible entre l’homme et la femme, la nixe perdant ses attributs
surnaturels par amour. C’est aussi une œuvre en forme d’adieu à l’âme
franco-allemande : le chevalier Hans von Wittenstein zu Wittenstein est en
effet condamné par le peuple des eaux à mourir s’il trompe Ondine, créature qui
abonde dans les légendes germaniques.

Pendant la Seconde Guerre mondiale Giraudoux,
nommé peu auparavant par Daladier Commissaire général à l’information – poste
qui perd son sens au moment de la censure –, suit le gouvernement à Bordeaux,
devient directeur des Monuments historiques en 1940 puis prend sa retraite peu
après. La nature de son rôle pendant le conflit est débattue, de même que son racisme
et son antisémitisme, soupçons que lui ont notamment valu son recueil
d’articles et de conférences Pleins pouvoirs (1939), et sa
défense d’une politique raciale, n’excluant pas des apports étrangers, mais
n’entravant cependant pas la constitution d’un même type moral et culturel. Il
poursuit pendant le conflit son activité littéraire et en tant que directeur
littéraire pour Gaumont il participe à des adaptations cinématographiques dont celle
des Anges du péché (1943) de Bresson.
Dans sa pièce La Folle de Chaillot, qu’il écrit peu avant de mourir, Giraudoux
anticipe, sur le mode de la révolte anarchiste, le joyeux Paris de la
Libération – la pièce sera d’ailleurs créée en 1945 – et imagine qu’Aurélie, la folle en question, figure de
clocharde sublime, mène une révolution contre des puissants qui veulent
détruire Paris en raison d’un gisement de pétrole, et qu’elle parvient à
enfermer dans les égouts aidée d’une troupe de compagnons, petites gens comme
elle.

 

Jean Giraudoux meurt en 1944 à Paris, probablement d’une pancréatite. À cet écrivain qui se
sentait proche de Racine, aux sentiments uniquement littéraires, rêveur et
distrait comme La Fontaine, on a reproché une virtuosité de normalien, des clins
d’œil
trop intellectuels. Son
œuvre est cependant mue par un impératif
de légèreté
, à la fois moral et esthétique, qui s’affirme même au cœur
de la situation la plus grave. Giraudoux pratiquait l’écriture comme un
véritable plaisir, comme un sport ; il était capable de rédiger, en guise
de vacances, un roman en trois semaines. Dans ses œuvres, souvent marquées par
le thème du double, du sosie, du moins du reflet, il a prôné des valeurs d’ordre, de mesure, de raison et d’humanisme. Sa fantaisie
et son art théâtral lui vaudront, entre autres, une véritable admiration de la
part de Jean Anouilh, et une communauté de lecteurs et de spectateurs impliquée
cultivant son souvenir.

 

« Égisthe. – Il est des vérités qui peuvent tuer
un peuple, Électre.

Électre. – Il est des regards de peuple mort qui pour
toujours étincellent. »

 

« Dans ce pays qui est
le mien on ne s’en remet pas aux dieux du soin de la justice. Les dieux ne sont
que des artistes. Une belle lueur sur un incendie, un beau gazon sur un champ
de bataille, voilà pour eux la justice. »

 

Jean Giraudoux, Électre, 1937

 

« BUSIRIS :
Mon avis, princes, après constat de visu et enquête subséquente, est que les
Grecs se sont rendus vis-à-vis de Troie coupables de trois manquements aux
règles internationales. Leur permettre de débarquer serait vous retirer cette
qualité d’offensés qui vous vaudra, dans le conflit, la sympathie universelle.

HECTOR :
Explique-toi.

BUSIRIS :
Premièrement, ils ont hissé leur pavillon au ramat et non à l’écoutière. Un navire
de guerre, princes et chers collègues, hisse sa flamme au ramat dans le seul
cas de réponse au salut d’un bateau chargé de bœufs. Devant une ville et sa
population, c’est donc le type même de l’insulte. Nous avons d’ailleurs un
précédent. Les Grecs ont hissé l’année dernière leur pavillon au ramat en
entrant dans le port d’Ophéa. La riposte a été cinglante. Ophéa a déclaré la
guerre.

HECTOR :
Et qu’est-il arrivé ?

BUSIRIS :
Ophéa a été vaincue. Il n’y a plus d’Ophéa, ni d’Ophéens.

HÉCUBE :
Parfait.

BUSIRIS :
L’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position
morale internationale. »

 

« HECTOR :
Vous n’aimez pas Pâris, Hélène. Vous aimez les hommes !

HELENE :
Je ne les déteste pas. C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands
savons. On en est toute pure. »

 

Jean
Giraudoux,
La Guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935

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