Jeanne d’Arc

par

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Charles Péguy

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1873 : Charles Péguy naît à Orléans dans un milieu modeste
d’artisans. Sa mère est rempailleuse de chaises ; son père, menuisier,
meurt des suites du siège de Paris. Il fait ses classes dans l’atmosphère particulière
de la toute jeune république, celle des bataillons scolaires et de la
conviction inculquée de la grandeur de la France. Boursier de l’école républicaine, ses grandes aptitudes le mènent au
lycée à Orléans, à Sceaux, puis au collège Sainte-Barbe, et jusqu’à l’École normale supérieure dont il
devient élève en 1894. Il y sera
notamment influencé par deux de ses enseignants, Romain Rolland et surtout Henri
Bergson
. L’année suivante, il adhère au socialisme. S’il a bénéficié d’une éducation somme toute
bourgeoise, Charles Péguy y a toujours pioché ce qui relevait d’un esprit d’insurrection, et le jeune
homme en est devenu violemment anticlérical.
Péguy ne sera pas un révolutionnaire dans le sens où il recherche la nouveauté
mais au contraire parce qu’il veut revenir à une ancienne tradition, volonté qui le mène à parler des « modernes » comme de conservateurs, ceux dont l’âme, « habituée » (il reprend
souvent une terminologie bergsonienne), abolissent le point d’inquiétude nécessaire à l’ouverture du présent.

1897 : En
décembre 1895, Péguy prend un congé d’un
an
et se retire à Orléans chez sa mère, où il travaille à Jeanne
d’Arc
, drame en prose et en vers qui paraît en 1897. En parallèle il
s’occupe d’un groupe socialiste et sa Jeanne se ressent de ses engagements. On
se situe dans cette œuvre loin du drame historique, et l’on y suit plutôt la naissance d’une vocation spirituelle chez une adolescente horrifiée par la présence
du mal dans le monde. L’ouvrage est d’ailleurs dédié à ceux qui œuvrent pour
l’établissement de la République socialiste universelle. Jeanne est ici le
symbole d’une mystique sociale et ne
deviendra que plus tard dans l’œuvre de Péguy celui d’un mysticisme catholique.
L’ouvrage se compose de trois parties intitulées « À Domremy »,
« Les Batailles » et « Rouen ». L’auteur a ménagé en son
sein un grand nombre de pages blanches,
comme s’il prévoyait déjà que l’œuvre devrait être un jour complétée, quand ses
moyens d’écrivain se seraient accrus – et elle le fut dans une nouvelle édition parue en 1910. Elle suit les épisodes de la vie
de Jeanne en rapportant parfois les paroles mêmes du personnage historique,
consignées par les greffiers lors des procès. On y trouve également des
méditations, des prières de l’adolescente, des monologues en vers.

Toujours en 1897, Péguy
fait paraître De la cité socialiste, un manifeste qui montre l’influence de
l’anarchisme de Jean Grave (1854-1939) sur sa pensée. À cette époque, il milite
dans les rangs de Jaurès. En 1898, grâce à l’argent de sa femme, il fonde une librairie qui devient un bastion du dreyfusisme. Après avoir raté l’agrégation de philosophie il
s’éloigne de l’université.

1900 : Écœuré
notamment par la complaisance de Jaurès à l’égard des guesdistes
antidreyfusards, Péguy se détache de
son groupe de socialistes et fonde une revue. De 1900 jusqu’à sa
mort, il fut ainsi le gérant et l’animateur principal des Cahiers de la quinzaine,
conçus d’abord comme une revue d’actualité du socialisme, puis dont chacun des
numéros fut ensuite pensé comme une œuvre à part entière. Le projet n’alla pas
sans de nombreux problèmes financiers, le nombre d’abonnés stagnant à un peu
plus de mille. L’orientation des Cahiers se
fait l’écho du personnage de Péguy, et donc d’un christianisme sans dogme et d’un nationalisme sans étroitesse. Parmi ses collaborateurs, figurent
Romain Rolland, André Spire, Georges Sorel ou André Suarès. Dépassant la
délicatesse des symbolistes et la « grossièreté » des nationalistes,
les Cahiers visent une meilleure
compréhension de l’homme, du citoyen comme de l’artiste. Y sont notamment
traités des problèmes ayant trait aux lois sociales, aux colonies, à
l’enseignement, aux syndicats ou aux nationalités opprimés.

1905 : La crise de Tanger marque un tournant dans
la vie et l’œuvre de Péguy, dont l’ouvrage Notre patrie se fait l’écho. L’écrivain
pacifiste pensera dès lors que le soldat
soucieux de défendre sa patrie, qui accepte, mieux conscient de ce qui peut se
perdre, le risque du combat, est plus
pacifiste
que celui qui aime simplement la paix. Péguy parle ainsi du
peuple parisien, à la fois révolutionnaire et traditionnaliste, du Hugo qui
célébrait Napoléon Ier et les défilés militaires, d’une résurrection
de la France éternelle, d’une mémoire
réveillée
. La redécouverte de la
patrie
sera un premier pas vers celle de Dieu pour l’écrivain, et la menace
que fit peser la crise de Tanger sur la France colorera dès lors toute sa
production. Péguy va en effet progressivement évoluer vers le christianisme sans pour autant devenir
un catholique pratiquant ; il parlera non pas d’une conversion mais d’un
« approfondissement du cœur ».
Sa religion vient donner un sens supplémentaire à un même combat contre le mal universel.

1910 : Notre
jeunesse
est un essai polémique paru dans la onzième série des Cahiers de la quinzaine. Il a pour point
de départ le dixième anniversaire de l’Affaire Dreyfus, qui faisait alors peu
de bruit. Péguy parle d’une République
frappée de stérilité, d’une France
dominée par le parti intellectuel
depuis 1881, de son mépris des héros et des saints, de son inconscience face au péril
allemand
qui monte. Remontant dans le temps, s’il condamne le Second Empire,
il réhabilite le Premier. Il rend hommage à Bernard Lazare, le premier des dreyfusards, antithèse de Jaurès à
ses yeux, parle de la vocation d’Israël puis de sa propre doctrine socialiste
visant, par l’anoblissement du travail notamment,
l’assainissement du monde ouvrier.
Il reproche à Jean Jaurès d’avoir
fait du dreyfusisme une idéologie antipatriote et anticatholique, insérée dans
la démagogie radicale, et de s’être laissé dominer par les politiques. Alors
que le politique se sert d’une cause, la mystique
que défend Péguy consiste à se dévouer à
cette cause.
Cette mystique est une fidélité sans faille à la source profonde de ses engagements.
Elle est libertaire dans le sens où
elle apparaît dégagée de toutes les autorités, d’où la critique que fait
Péguy des dérives autoritaires du socialisme. Aucun sectarisme chez cet auteur
mais au contraire la défense du pluralisme
en politique et en philosophie. La France lui paraît avoir une vocation
particulière de liberté qui lui
attribue une place majeure dans le monde.

1911 : Péguy
avait pour projet, en reprenant la formule du verset, de réécrire sa Jeanne
d’Arc
sous la forme d’un mystère qui s’insèrerait dans une trilogie. Il publie donc en 1910 Le
Mystère de la charité Jeanne d’Arc
– œuvre grâce à laquelle il est reconnu par la critique et remarqué par
Gide ou Barrès –, mais Le Porche du Mystère de la deuxième vertu,
qui forme le quatrième cahier de la treizième série des Cahiers, n’a pas vraiment de lien avec le tableau précédent. Ici,
Péguy met en scène Dieu dans un long monologue consacré à l’espérance, la deuxième des vertus
théologales, qui a pour sœurs la foi et la charité. Il fait l’éloge de la terre, liant la foi à la
paroisse, et parle d’une manière
proprement française d’espérer
. Dieu apparaît comme un personnage familier,
une sorte de patriarche qui saurait expliquer dans des mots simples les thèmes
essentiels du christianisme. Péguy développe ici une mystique de l’espérance incarnée, humblement humaine.

À cette époque la double récupération de Péguy commence à
se faire jour : d’un côté l’Action
française
, friande de la figure de Jeanne d’Arc, pense pouvoir annexer l’écrivain
à sa cause ; de l’autre, les notables
catholiques
de La Revue hebdomadaire goûtent
sa figuration pieuse et naïve de Jeanne. Il y a malentendu : Péguy
s’inscrit entièrement contre un catholicisme oublieux des valeurs évangéliques,
contre un christianisme bourgeois, réfugié dans un spiritualisme qui lui fait négliger
l’engagement dans le monde que cette
religion, caractérisée par l’emboîtement du temporel et de l’éternel, implique.

1912 : Le
Mystère des saints innocents
paraît dans les Cahiers à l’occasion de l’anniversaire de la délivrance d’Orléans
et du temps pascal. À nouveau Péguy fait parler Dieu, évoque l’espérance,
représentée par exemple par Jésus, espérance de salut et de vie, ou par
l’Ancien Testament, qui contient l’espérance du Nouveau. Il parle de la prière, de cet abandon à Dieu qui n’est
pas abdication de la liberté. Péguy conçoit en effet la liberté comme une lutte
contre l’asservissement aux habitudes
, aux mécanismes intellectuels. Il est également question, dans la bouche
de Dieu, de la valeur de Joinville et de Saint Louis.

En décembre, paraît La
Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc
dans le cinquième
cahier de la quatorzième série, œuvre en sonnets
où sainte Geneviève apparaît comme une préfiguration de Jeanne d’Arc. La
lecture de Verlaine venait de pousser Péguy à chercher un nouvel art poétique
et il se livre là à des essais qui mèneront l’année suivante à une œuvre moins
artificielle, La Tapisserie de Notre-Dame.

1913 : L’Argent
est un pamphlet paru dans le sixième cahier de la quatorzième série, où Péguy,
qui va d’un sujet à l’autre, s’en prend surtout à ceux qu’il appelle les
« bourgeois intellectuels »,
dont Jaurès bien entendu. Il loue les instituteurs
laïques
du premier et du deuxième degré, et méprise les professeurs du supérieur,
avec Lanson, la Sorbonne et l’École Normale. Il parle également à nouveau de
Jeanne d’Arc, de Saint Louis, mais encore d’histoire romaine, des sacrements et
de la prière. Le texte apparaît hanté par la menace de guerre que fait courir l’impérialisme allemand, et Péguy
de pointer les dangers du pacifisme
et de partager ses angoisses de père.

En se lançant dans
l’écriture d’Ève, Péguy, qui visait une somme de quinze mille vers, voulait surpasser
le Paradis de Dante et égaler l’Iliade. L’ouvrage comprit finalement moitié
moins d’alexandrins et se présente comme un monologue de Jésus. Ce poème de l’incarnation file une
analogie entre la figure de la mère des hommes qu’est Ève et la mère de Dieu.
Il est question du paradis perdu puis de la Chute, qui marque l’apparition d’un
temps devenu destructeur, mais qui est aussi un instrument de la grâce.
L’incarnation de Dieu en Jésus Christ scelle une alliance entre Dieu et le monde temporel, désormais irrigué par un sang
rédempteur, alliance qui se fait dépendance. Péguy évoque la Rome antique, à
nouveau les figures de Geneviève et de Jeanne, et fustige le monde moderne. Les
thèmes réapparaissent ici de façon symphonique, le ton oscille entre espérance
et déploration. Péguy, qui admirait beaucoup son propre art, parla d’Ève comme de « l’œuvre la plus
considérable qui ait été produite en catholicité depuis le XIVe
siècle », Polyeucte de Corneille
excepté. Il se pensait lui-même comme un « classique de premier
rang », se comparant à Eschyle, Bossuet, Corneille et Molière, et se
plaçant au-dessus d’Euripide ou Racine, classiques « de deuxième
zone ».

La Tapisserie de Notre-Dame
paraît dans le Dixième Cahier. Au tableau de la
cathédrale parisienne s’ajoute le récit du pèlerinage
à Chartres
accompli par Péguy l’année précédente. Il célèbre encore la
terre, décrit la Beauce, et présente comme motifs de son pèlerinage la guérison
de ses enfants malades ainsi qu’une épreuve sentimentale dont la nature reste
obscure.

1914 : Charles
Péguy meurt à quarante-et-un ans,
tué à la tête de sa section près de Villeroy en Seine-et-Marne. Sa pensée,
déployée dans des œuvres réputées
illisibles
et donc peu lues mais
souvent citées, fut victime de beaucoup de caricatures et de récupérations,
notamment par la Révolution nationale du régime de Vichy.

La Note conjointe sur Monsieurs
Descartes
fut intégralement publiée en 1924, après la publication en
1914 d’un fragment, « Note sur M. Bergson et la philosophie
bergsonienne », dans le huitième cahier de la quinzième série. Elle se
situe entre le pamphlet, l’essai
philosophique
et l’essai théologique.
Elle prend son essor dans la controverse suscitée dans le milieu catholique et
jusqu’au Vatican par la pensée de
Bergson
. Péguy défend le philosophe dont il se dit un fils fidèle. Il fait
de lui l’initiateur d’une révolution
spirituelle
et morale sous la
forme d’une libération de l’âme, et
donc d’une ouverture à la grâce qu’on
ne retrouve pas chez Kant par exemple.

1917 : Dérivant comme à son habitude d’une idée à l’autre, au gré d’une pensée foisonnante multipliant les associations, faisant surgir différents
motifs au fil des correspondances rencontrées, Péguy
traite surtout, dans Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne,
du thème du vieillissement. Faisant
parler la muse, il évoque le hiatus entre le discours historique et la vie
vécue, se rappelant notamment l’Affaire Dreyfus, devenue histoire, et donc largement
transformée par rapport à ce qu’il en a connu. Il parle également de la loi du
temps appliquée aux œuvres littéraires et artistiques, étudie le devenir de
Monet, de Leconte de Lisle, mais surtout de Hugo, compagnon depuis sa jeunesse
qui le fascine toujours autant. Péguy déplore d’être né à une « période basse »,
marquée par la déchéance du monde moderne.

 

 

« J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement
du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait
taillé ses cathédrales. […] Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient.
Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait
qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne
fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne
fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour
les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même,
pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond
de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise
fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était
exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même
des cathédrales. »

 

Charles Péguy, L’Argent, 1913

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