L’Or

par

Grandeur et décadence de Johann August Suter

Johann August Sutera connu une ascension étourdissante pour plonger ensuite dans la misère et lafolie. Les traits du personnage historique sont développés par Cendrars qui lesaccentue. L’auteur brosse le portrait d’un personnage hors norme au destinextraordinaire, tel que Cendrars les aime : totalement libre. L’écart quisépare le sommet atteint par Suter et la profondeur de sa chute estvertigineux.

Tout d’abord, Suterfait fortune, et il monte très haut: « 400 bœufs, 1200 vaches, 1500chevaux et mulets, 12000 moutons s’égaillent autour de la Nouvelle-Helvétie, àquelques journées de marche à la ronde. Les moissons rapportent du 530 %et les greniers sont pleins à crever », des chiffres qui donnent levertige. Suter mène un train princier et il reçoit ses hôtes avec faste :« La table était splendide. Hors-d’œuvre, truites et saumons des rivièresdu pays ; jambon rôti à l’écossaise ; ramiers, cuissot de chevreuil,pattes d’ours ; langue fumée ; cochon de lait farci à la rissole etsaupoudré de farine de tapioca ; légumes verts, choux palmistes, gombos ensalade ; tous les fruits, nature et confits ; des montagnes depâtisserie. Des vins du Rhin et quelques vieilles bouteilles de France quiavaient fait le tour du monde sans s’éventer tellement on en avait prissoin » – description qui rappelle celle d’un banquet de la Rome antique.Et Suter est le nouvel empereur, dominant ses convives, même les plusprestigieux : «Suter présidait, entouré de ses collaborateurs. Parmi lesconvives était le gouverneur Alvarado. »

Puis vient lachute, fracassante. Pire et suprême ironie : ce qui détruit son empire,c’est le symbole même de la richesse : l’or. Quand le charpentier Marshalllui apporte la première pépite, Suter comprend immédiatement les conséquencesde cette découverte : tous les va-nu-pieds du monde vont se jeter sur sesterres comme des mouches sur du miel. Et c’est précisément ce qui se passe, etla prospère Nouvelle-Helvétie devient un lieu sans foi ni loi : «Le paysest infecté de voleurs et de brigands. Les desperados et les outlawsy font la loi, leur loi. » Suter n’est plus le maître. Il a fait venir sa femmeet ses enfants ; celle-ci meurt dans ses bras, sur le pas de la porte del’hacienda. Tout s’effondre autour de lui. Le contraste entre la fortune qu’ilconnaissait il y a peu et le drame qu’il vit est saisissant.

 

Tous ses effortspour recouvrer sa fortune est ses terres seront vains. Non seulement il a toutperdu mais il a sombré dans une terrible décadence. Le conquérant est devenu unvieillard sénile, la tête où ont germé tant de projets est devenue une« grosse tête chauve qui branle sous son grand feutre défoncé. »L’homme qui fut presque roi meurt, assis sur les marches du Congrès àWashington, sous les moqueries de petits voyous dont le jeu est de le tourneren ridicule.

Johann August Suterillustre ce thème de la décadence de personnages supérieurs ou hors-normevictimes du destin. On peut rapprocher la figure de Suter de celle de JeanGalmot, autre personnage historique évoqué par Cendrars dans Rhum, aventurier, homme politique, mortdans de troubles circonstances. On peut aussi rapprocher Suter de la figure deJim Fisk dont Cendrars raconte l’« histoire mirobolante » dans L’Argent, un homme d’affaires filou etfascinant qui périt assassiné par son meilleur ami. En outre, la figurefictionnelle de Moravagine, dans le roman éponyme, vient à l’esprit. Ce rejetond’une noble lignée, enfermé derrière des barreaux puis libéré et donnant librecours à ses instincts, se rapproche de celle de Suter de par son caractèreatypique. Tous ces personnages peuvent être vus comme des doubles de Cendrars,dont la vie sans entraves l’a mené à des sommets de fortune, immédiatementsuivis de chutes spectaculaires, comme il l’évoque dans Bourlinguer ou L’Hommefoudroyé.

Riches un jour,miséreux le lendemain, mais toujours prêts au combat, tels sont Suter etCendrars. Seule la vieillesse aura raison de la rage de conquête de Suter. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Grandeur et décadence de Johann August Suter >