L’Or

par

L'Histoire racontée comme un roman d'aventures

L’Or est un magnifiqueroman d’aventures. Il obéit aux lois du genre, tout en narrant une réalitéhistorique à peine reconstruite. Les faits sont authentiques, tous lespersonnages sont vrais, à peu près.

Le romand’aventures emmène son lecteur loin du quotidien, et une forte dose d’exotismeest la première caractéristique du genre. L’Orne déroge pas à la règle, en faisant voyager le lecteur d’un paisible cantonsuisse jusqu’à la lointaine Californie d’avant les États-Unis, territoirevierge et inconnu : « Il y a des terres, des prairies, des troupeauxinnombrables qui sont à la merci d’un coup de main. » Pour ce faire, Sutertraverse le monde ; « monté sur son mustang », il passe par « L’ArbreSec, les Trois Cornes, le Gué Mauvais » à travers les prairies, prend untrois-mâts qui l’emmène aux îles Sandwich, il voit des cachalots, « denombreux poissons volants viennent s’échouer sur le pont », « on estsans eau potable… ». Puis c’est Hawaï… Suter n’a pas pris le chemin leplus direct.

Le roman d’aventuresde Suter est vrai et obéit à la loi du genre qui démultiplie l’espace. Une foisarrivés en Californie, Suter et le lecteur sont dans un pays où toutes lesrègles sont à inventer, un pays de totale liberté qui n’a rien à voir avec laréalité quotidienne, où en marchant Suter « écrase un grand nombre demollusque vésiculeux couleur de rose qui éclatent avec bruit. » Cendrars aemmené son lecteur dans la baie de San Francisco, mais l’exotisme est tel qu’ilpourrait tout aussi bien s’agir d’une autre planète.

À l’exotismegéographique, on peut ajouter un exotisme temporel. En effet, l’action de L’Or se déroule au XIXème siècle, leroman paraît en 1925. Le monde a changé, le temps des grandes conquêtes deterritoires vierges semble révolu. Cendrars emmène son lecteur dans un monde oùtout reste possible, où tout reste à faire, ce qui n’est plus le cas del’Europe de 1925, qui a basculé dans le XXème siècle.

 

La deuxièmecaractéristique du roman d’aventures est sa construction, qui vise à tenir lelecteur en haleine. Alors Cendrars emmène son lecteur à un rythme haletant à lasuite d’un diable d’homme qui méprise les lois et poursuit un rêve. Lesévénements s’enchaînent au rythme d’un cheval au galop. Le héros, Suter, est lefil conducteur de cette suite d’événements extraordinaires : départ,voyage insensé, conquête de la fortune.

La grandedifférence entre L’Or et un romand’aventures classique, c’est son dénouement. En effet, la règle veut que lehéros connaisse une fin heureuse après avoir surmonté nombre d’épreuves dues auhasard ou à l’adversité. Dans L’Or,c’est l’inverse qui se produit : les coups du sort ont raison de Suter,qui finit misérable. Le roman prend alors une dimension tragique, qui agranditsa portée au-delà du simple récit et lui donne une dimension de fable à morale,voire d’allégorie. Suter a défié la déesse fortune et en paye le prix par sachute vertigineuse.

 

La dernièrecaractéristique du roman d’aventures est la figure du héros. Le personnage deSuter correspond au personnage type du héros d’aventures car il n’a pas deliens familiaux – il les rompt en quittant sa femme et ses enfants, il erre àtravers le monde en quête d’une fortune qui le laisse toujours insatisfait. Ilsubit des épreuves, ne baisse jamais pavillon, surmonte tous les obstacles,sauf un : la découverte de l’or et ses conséquences. C’est làl’originalité du personnage vu comme héros de roman d’aventures : lachute, qui est terrible. Les terres de Suter et son hacienda sont ravagées, paspar une troupe d’hommes armés, mais par une foule, toute la population de SanFrancisco, dirait-on. Il fallait au moins cela pour l’abattre. « JohannAugust Suter, je ne dirai pas le premier milliardaire américain, mais lepremier multimillionnaire des États-Unis », devient sénile, pitoyable. Ilest la risée de gamins cruels qui lui font croire que le Congrès des États-Unis– pas moins – vient de lui donner raison, et il meurt d’émotion. Une émotion àla hauteur de son aventure.

Suter n’est pas unhéros parce qu’il est un personnage positif ; il abandonne femme etenfants pour aller chercher fortune, ce qui est peu moral. De même, il s’emparede terres déjà occupées par des tribus amérindiennes, qui n’entendent pas selaisser faire – « Les rencontres armées étaient fréquentes, on échangeaitdes coups de feu et pas un jour ne se passait sans qu’on ramenât à la ferme unhomme mort, cadavre de bûcheron scalpé, odieusement mutilé, milicien tombé faceen avant » –, et leur mène une guerre sans merci. Enfin, il fait venir pourexploiter ses terres une main-d’œuvre canaque, uniquement pour déjouer lesservices chargés de la traite des esclaves noirs : « la traite commenceà être trop réglementée dans l’Atlantique. Il n’y a plus de bénéfice possible. […]On embarquera de force la population des îles. »

Suter est doncdéfini en tant que héros par les épreuves qu’il subit et son aptitude à lessurmonter plutôt que par les caractéristiques d’une personnalité positive. Deplus, il peut être vu comme un héros car il change la vie, la sienne et celledes autres, et refuse de subir le sort, même quand la vieillesse le frappe.

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