La condition de l'homme moderne

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Hannah Arendt

Chronologie : Vie,
Regards sur l’œuvre, Éléments sur la pensée

 

1906 : Hannah Arendt naît à
Hanovre en Allemagne dans une famille de Juifs allemands réformés. Elle grandit
à Königsberg et Berlin. Son père, ingénieur, meurt quand elle a sept ans. Elle étudie la philosophie à l’université
de Marbourg
. Elle y entame alors, à dix-huit ans, une relation passionnée avec un de ses professeurs, Martin Heidegger, qui durera quatre ans.
Elle part ensuite étudier à Fribourg-en-Brisgau
où elle bénéficie de l’enseignement de Husserl,
puis à Heidelberg. La thèse qu’elle
y écrit, sous la direction de Karl
Jaspers
, sera publiée en 1929 sous le titre Le Concept d’amour dans la pensée
de saint Augustin
. Sa judaïté lui interdit de devenir professeur
d’université mais grâce à une bourse d’étude elle peut travailler jusqu’en 1933
à écrire la biographie de Rahel Varnhagen (1771-1833), une
écrivaine juive allemande, figure des salons de l’époque du romantisme, à son
assimilation impossible, et ses recherches la mènent à une réflexion sur le judaïsme.
La biographie ne paraîtra qu’en 1958. Ses recherches
sur l’antisémitisme et la propagande dont il fait l’objet, faites
dans le cadre de l’Organisation sioniste dirigée par Kurt Blumenfeld, lui
vaudront d’être brièvement arrêtée
par la Gestapo en 1933, puis relâchée par manque de
preuves. Elle émigre cette année-là,
travaille un temps à la Société des Nations à Genève avant de rejoindre Paris.
Elle y fréquente l’intelligentsia et devient l’amie du philosophe marxiste Walter Benjamin. À cette période elle
apporte son soutien à des réfugiés juifs dans le cadre de plusieurs organisations juives sionistes.

1940 : Hannah Arendt épouse Heinrich Blücher, un philosophe marxiste et
poète allemand. En mai 1940, elle est internée
quelques semaines au Camp de Gurs.
Suite à la proclamation du statut des Juifs, elle parvient à émigrer aux États-Unis avec son mari et sa mère en 1941. Cette année-là elle devient
éditorialiste au journal Aufbau,
lu par les réfugiés juifs de langue allemande. Elle y défend notamment la
constitution d’une armée juive. À partir de 1944, elle participe en tant que directrice de recherche à la Commission pour la reconstruction de la
culture juive européenne
et s’installe à nouveau en Allemagne. Elle renoue
avec Karl Jaspers – une profonde
amitié intellectuelle les liera – ainsi qu’avec Heidegger, qu’elle s’attachera à défendre contre les accusations de
collusion avec les nazis. Elle entretiendra également une longue correspondance
avec l’écrivain Mary McCarthy.

1951 : Dans Les Origines du totalitarisme (The Origins of Totalitarism), ouvrage écrit entre 1945 et 1949,
dans le but de comprendre les horreurs du XXe siècle Hannah Arendt
analyse les origines de l’antisémitisme en le replaçant dans le
cadre plus général du développement
de l’État-nation. La philosophe, qui
se fait historienne, distingue
quatre phases de l’évolution de la place des Juifs dans l’histoire
moderne : 1. Aux XVIIe et
XVIIIe siècles, des financiers
juifs disposent d’une place de choix au sein des monarchies ; 2. Après la
Révolution française, les États-nations ont un besoin encore plus grand de
leurs prêts, et les Juifs voient leurs droits étendus ; 3. À la fin du XIXe
siècle, dans le contexte des impérialismes,
les Juifs ne participant pas aux colonisations leur influence décroît ; 4.
Au XXe siècle, on assiste à une désintégration
de l’État-nation comme de la
communauté juive, laquelle suscite des haines. Mais Hannah Arendt remonte
encore plus loin dans le temps et ose souligner une responsabilité des Juifs
qui, à la fin du XVIe siècle, refusent
l’intégration
, se détachent de la société au nom du statut d’élu de leur
peuple.

La philosophe s’arrête plus longuement sur la chute des États-nations, qui trouve son origine dans le développement des mouvements
impérialistes
qui marque la bascule vers la domination de la bourgeoisie
capitaliste. Des hommes d’État comme Bismarck ou Clemenceau, se montrant
soucieux de préserver l’intégrité des territoires acquis, se trouvent en butte
aux hommes d’affaires, aux bourgeois expansionnistes, ainsi qu’à la société qui
attend d’eux une bonne gestion de la révolution industrielle. Un soupçon
naît : les chefs politiques feraient le jeu des Juifs. Les impérialistes nationaux, invoquant
l’intérêt de la nation, tourne l’opinion contre les Juifs, qui apparaissent
comme les garants d’un ordre politique dépassé en raisons des liens
diplomatiques et financiers qu’ils tissent depuis deux siècles entre les États.
De là le succès de démagogues totalitaires dans
l’Allemagne des années 1930 ou la Russie de l’après-guerre, qui proposent une politique impérialiste et violente. Le ton est donc pessimiste puisque Hannah Arendt
présente l’avènement de ces
totalitarismes
comme inéluctable.

Cette même année, Hannah Arendt acquiert la nationalité américaine. Elle enseignera à partir de 1953 la philosophie et la science
politique
comme professeure invitée dans les universités de Californie, Berkeley,
Princeton et à la Northwestern University, tout en s’exprimant sur toutes les
grandes questions du temps, contre la politique étrangère des États-Unis au
Vietnam notamment, en se montrant particulièrement attentive à tous les schémas
totalitaires (maccarthysme, Watergate, etc.)

1954 : Les titres anglais et français de La Crise de la culture (Between Past and Future) font référence
à une période actuelle de conflit où l’homme se trouve dans une situation de
porte-à-faux entre un passé révolu aux traditions usées et un avenir marqué par
l’incertitude, l’absence de projet. Hannah Arendt pose l’urgence d’établir un
bilan et d’apprendre à penser le temps
présent
pour faire avancer l’homme. Pour ce faire elle étudie les notions d’autorité, de liberté et d’éducation.

1958 : Pour faire suite à ses questions des Origines du totalitarisme, où elle percevait dans les sociétés
contemporaines une pente à la destruction, Hannah Arendt analyse dans Condition
de l’homme moderne
(The Human
Condition
) l’activité humaine, en tentant de retrouver son sens, celui
d’une « vita activa ». Elle
en distingue ainsi trois formes : 1. Le travail, par lequel l’homme subvient à ses besoins vitaux, mais au
résultat éphémère puisqu’il s’épuise dans la consommation de biens in fine détruits ; 2. L’œuvre, pérenne, dont l’homme se sert,
et qui contribue à stabiliser l’activité humaine ; 3. L’action, équivalant à un engagement politique, tentative faite
par l’homme pour s’immortaliser en visant la permanence de cette action
politique. Hannah Arendt présente un homme prisonnier de son savoir-faire, mais
aussi des limites d’un langage en retard sur le
perfectionnement de la science et qui n’en recouvre plus les avancées. Par
ailleurs l’automatisation, dans une
société qui glorifie le travail, le rend paradoxalement superflu, d’où la
nécessité de retrouver le sens de
l’activité humaine
. En 1959,
Hannah Arendt devient la première
conférencière
de l’université de Princeton.
Elle enseignera par la suite à l’université de Chicago, à la New School de
Manhattan, à Yale ainsi qu’à l’Université Wesleyenne (Connecticut).

1963 : Après avoir assisté en Israël, en 1961 et 1962, en tant qu’envoyée
spéciale du New Yorker, au procès d’Adolf Eichmann, haut
fonctionnaire du Troisième Reich, Hannah Arendt donne forme au contenu de ses
articles dans un ouvrage, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la
banalité du mal
. Elle y présente le grand criminel nazi comme un homme
tristement banal qui, ayant donné congé
à sa capacité de pensée
, s’est simplement montré un fonctionnaire zélé, suivant les consignes, accomplissant ce qu’il
croyait être son devoir. Mais la
philosophe ne le déresponsabilise pas ; en politique, l’obéissance
équivaut à un soutien, et Eichmann est donc coupable de la démission de
sa pensée
. L’ouvrage fera l’objet de nombreux malentendus et une partie de
la communauté juive en voudra beaucoup à la philosophe d’avoir souligné la responsabilité de certains Juifs qui,
dans le cadre des Judenräte, ont
collaboré avec les nazis. Hannah Arendt imagine en effet la possibilité d’une
troisième voie entre la collaboration et la résistance impossible.

La même année, dans son Essai sur la révolution (On revolution), Hannah Arendt, comparant
les révolutions française et américaine,
loue celle-ci, qui a su privilégier à l’égalité
la liberté, au contraire de la
première, à laquelle la philosophe attribue la déviation de l’histoire moderne.
À l’heure où elle écrit, souligne-t-elle, la Constitution des États-Unis est
toujours principalement mue par le principe de liberté. En 1968, dans ses Vies politiques, elle témoigne sa
fidélité à des figures marquantes de son parcours en consacrant sa réflexion à
Heidegger, Jaspers, Benjamin, mais aussi l’écrivain autrichien Hermann Broch et
Brecht.

1975 : Hannah Arendt meurt à 69
ans à New York d’une crise cardiaque. Elle figure parmi les plus grands
penseurs politiques du XXe, se montrant toujours soucieuse de rechercher
les fondements du politique, détruits par les régimes totalitaires, et les conditions de possibilité, au présent,
de l’action politique, d’une refondation, les conditions d’exercice de la citoyenneté intellectuelle après les
désastres du XXe siècle. On retrouve ces réflexions dans le recueil
de notes fragmentaires Qu’est-ce que le politique ?
(1995), qui mène à mieux comprendre le « refus d’être philosophe » d’Arendt, qui privilégiait cette
matière politique dont l’objet était un espace entre les hommes, une relation
fragile exigeant un raffermissement constant par l’action des hommes.

 

 

« Puisque l’autorité requiert toujours l’obéissance, on la
prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l’autorité
exclut l’usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est
employée, l’autorité proprement dite a échoué. L’autorité, d’autre part, est
incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un
processus d’argumentation. […] Historiquement nous pouvons dire que la
disparition de l’autorité est simplement la phase finale d’une évolution qui a
sapé principalement la religion et la tradition. »

 

Hannah Arendt, La Crise de la culture, 1954

 

« J’ai insisté sur ce
chapitre de l’histoire, que le procès de Jérusalem omit d’exposer aux yeux du
monde dans ses véritables dimensions, parce qu’il permet de comprendre, de la
façon la plus saisissante, l’étendue de l’effondrement moral que les nazis
provoquèrent dans la société européenne respectable – non seulement en
Allemagne mais dans presque tous les pays, non seulement chez les tortionnaires
mais aussi chez les victimes. Contrairement à d’autres éléments du mouvement
nazi, Eichmann avait toujours été impressionné par la “bonne société” et s’il
s’est souvent montré poli avec les responsables juifs germanophones, c’est en
grande partie parce qu’il avait conscience d’être en rapport avec des gens qui
étaient ses supérieurs sur le plan social. […] Jusqu’à la fin, il a cru avec
ferveur à la réussite, critère principal de la “bonne société” telle qu’il la
connaissait. À cet égard, son dernier propos sur Hitler […] est révélateur :
Hitler, dit-il, “a peut-être eu tort du début jusqu’à la fin, mais il y a un
fait indiscutable : cet homme a été capable de se hisser du rang de
caporal dans l’armée allemande, à celui de Führer d’un peuple de près de
quatre-vingts millions d’âmes […]. Sa réussite seule était la preuve que je
devais m’incliner devant lui.” »

 

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1963

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