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Michel Vinaver

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1927 : Michel Grinberg – connu sous son nom de plume Michel Vinaver – naît à Paris dans une famille d’émigrés juifs russes arrivés en France
sept ans plus tôt. Son père est antiquaire, sa mère avocate. L’enfant, qui se
montre très tôt passionné par la littérature, fait œuvre dès neuf ans.
En avril 1941 la famille quitte la France après les premières lois antijuives
de Vichy. L’adolescent connaît aux États-Unis
le lycée français avant de s’engager dans l’armée française pour la période 1944-1945. Il retourne ensuite aux
États-Unis, étudie la littérature
anglaise
et américaine, se
passionne pour la civilisation et la
littérature grecques antiques, rencontre
Camus qu’il admire ainsi que T. S. Eliot dont il traduit The Waste Land (La Terre vague). Il revient en France
en 1947, étudie les lettres à la Sorbonne, se passionne pour la sociologie,
l’anthropologie, l’ethnologie, les mythes. Ses lectures de l’Essai sur le don de Marcel Mauss, du Degré zéro de l’écriture et des Mythologies de Barthes, de l’essai Le Cru et le Cuit de Lévi-Strauss sont
des étapes importantes de la formation de sa pensée.

1950-1951 : Les deux seuls romans de
Vinaver, Lataume (1950) et L’objecteur
(1951), paraissent chez Gallimard
grâce à Albert Camus. L’auteur
emprunte son nom de plume à sa famille maternelle. Le premier roman, porté par
une esthétique du fantasque et du décalé, est placé par Sartre dans la veine de
Boris Vian. Le second, constitué aux trois quarts de dialogues, connaîtra une
adaptation théâtrale par l’auteur en 2002. Il raconte les conséquences, sur la
vie de soixante-douze personnes, de la disparition d’un soldat, incarcéré pour
refus d’obéissance. L’auteur livre à travers cette trame le portrait d’une
France des années 50 où le fossé se creuse entre une bourgeoisie pétrie de valeurs conservatrices et une classe ouvrière tentée par l’idéologie
communiste qui promet l’émancipation. Il est aussi question du courant pacifiste qui traverse la
société aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et qui trouve un écho important
dans la jeunesse, à travers la présentation de l’armée comme un système
hiérarchique obsolète
et de l’obéissance
comme une valeur en déclin. Lors de l’adaptation au théâtre, l’intrigue est
enrichie d’une mise en abyme : une troupe de théâtre répète en effet L’Objecteur sur scène. Vinaver dira
souvent qu’il est lui-même un objecteur,
un réfractaire plutôt qu’un révolté, et qu’il s’agit là d’un fil rouge de son
œuvre. Pour lui, l’écrivain n’a pas à
s’engager
, il n’a pas de
responsabilité
particulière vis-à-vis de la société ni de qui que ce soit.

1953-1982 : Pendant près de trois décennies Michel Vinaver fait carrière
dans la multinationale américaine Gillette :
de stagiaire en 1953, il devient PDG
en 1966. Ce trajet singulier pour un
dramaturge lui apportera non seulement une autonomie financière, mais aussi une
connaissance intime du monde du travail
qu’il saura exploiter sur scène. Il dira que ce métier lui a également permis
de préserver l’autonomie de sa plume.

1955 : La première pièce de Vinaver, Les Coréens, lui a été commandée par
Gabriel Monnet, pionnier de la décentralisation théâtrale, pour ses stages
d’été d’art dramatique amateur. Elle est créée par Roger Planchon au Théâtre de la Comédie à Lyon. Située dans une Corée de
fiction, la pièce évoque l’absurdité de
la guerre
à travers le parcours de cinq soldats volontaires des forces françaises
qui, aux lendemains du bombardement d’un village, patrouillent sans trop savoir
ce qu’ils font là. Une forme d’espoir renaît quand une fillette blessée
découvre un soldat lui-même blessé, laissé pour mort, et lui apporte son aide. La
pièce rencontre un certain écho et Roland
Barthes
la défend contre les brechtiens qui la honnissent. Avec le célèbre
critique, le jeune auteur partage un même regard sur ces mythologies ou impostures
participant à un formatage idéologique.
La pièce paraît l’année suivante sous le titre Aujourd’hui ou les Coréens. C’est en écrivant sa deuxième pièce, Les
Huissiers
, que Vinaver se rend compte qu’il a trouvé son moyen
d’expression, loin de la narration. Le dialogue était d’ailleurs prédominant
dans ses deux romans. Il devra cependant
attendre longtemps pour voir ses pièces suivantes représentées, et il se
consacre alors à ses responsabilités professionnelles et familiales pendant une
décennie.

1971 : Le protagoniste de La Demande d’emploi, 
Fage, est un cadre supérieur désœuvré, au chômage depuis trois mois, confronté
à une remise en question totale
opérée à la fois sur le plan professionnel,
à travers Wallace, chasseur de têtes qui le met en morceaux, et sur le plan personnel par les voix de sa femme,
inquiète de voir vaciller un cadre de vie sécurisant, et de sa fille engagée à
gauche. C’est à la fois la valeur et
l’identité de Fage qui sont remises
en question, dans un monde qui apparaît sans pitié et la vie comme un combat. Une
version papier paraît en 1973. Vinaver s’est également servi de son expérience
professionnelle pour écrire Par-dessus bord (1969), épopée
capitaliste de sept ou huit heures au texte sans ponctuation dont l’enjeu est
la domination sur le marché du papier toilette, pièce mise en scène par Planchon au TNP de Villeurbanne dans
une version raccourcie ; et À la renverse (1979), créée par
Jacques Lasalle à Chaillot, sur une
entreprise menacée de dépôt de bilan, dont la tentative de redressement se
résout par une reprise collective sous forme d’autogestion par des salariés qui
voient dès lors leurs salaires alignés.

1977 : La pièce Les Travaux et les Jours est mise en scène par Alain Françon au Centre Georges-Pompidou
avant d’être publiée deux ans plus tard. À nouveau Vinaver livre un portrait du
monde de l’entreprise en choisissant pour décor le service après-vente d’une
entreprise familiale spécialisée dans la vente de moulins à café réputés pour
leur qualité. Cinq personnes y travaillent, baignant dans un flux érotique et un réseau de sentiments qui les lient
également à l’entreprise d’une façon presque mystique. Aucun drame ne survient, mais tout change insensiblement
suite à une directive d’apparence anodine exigeant de ne plus personnaliser son
poste de travail. On voit ainsi symboliquement la marge de liberté des individus
se réduire, et une atmosphère néolibéraliste
s’installer dans un service jusque-là voué à l’écoute des autres ; en
effet, peu à peu, on n’écoute plus, on ne répare plus les produits : on
remplace. Après avoir été dépersonnalisés,
les postes de travail disparaissent tout bonnement.

Toujours en 1977 et au Centre Georges-Pompidou,
la pièce Iphigénie Hôtel, écrite en 1959 et publiée chez Gallimard en
1963, est créée pour la première fois en France par Antoine Vitez après de nombreux reports. Elle
ne sera représentée dans sa version intégrale qu’en 1991 à Bienne en Suisse. La
pièce traite du séjour à Mycènes d’un groupe de touristes français, prolongé en
raison de l’inquiétude que font naître les évènements de mai 1958, alors que la IVe République agonise et que le
général de Gaulle prend le pouvoir. Un des personnages principaux est un valet,
soucieux d’étendre le champ de son pouvoir sur tout l’hôtel ainsi que sur le
cœur d’une des femmes de chambre.

1979 : Vinaver publie un livre pour
enfants
, Les Histoires de Rosalie, mettant en scène une petite fille russe,
curieuse et espiègle, multipliant des expériences que les adultes veulent
appeler « bêtises ». L’œuvre apparaît comme un hommage de l’auteur à
sa grand-mère russe. En 1982, Michel
Vinaver quitte Gillette et se consacre
à l’enseignement du théâtre. Il
donne des cours à Paris-III (1982) et Paris-VIII (1988) et présidera la
commission du centre national des lettres sur l’écriture théâtrale.

1983 : La pièce L’Ordinaire, écrite en 1981,
est mise en scène par Vinaver lui-même
et Alain Françon au Théâtre de
Chaillot. Un jet privé transportant les cadres d’une société américaine
s’écrase dans les Andes. De la transgression du tabou de l’anthropophagie dépend
dès lors la survie des personnages, qui au cours de cette épreuve se révèlent. Il
est une nouvelle fois question de la façon dont l’entreprise façonne les hommes. En 1986, le théâtre complet de
Vinaver paraît en deux volumes aux éditions Actes Sud.

1990 : Écrite en 1988 pour la Comédie-Française,
la pièce L’Émission de télévision est jouée à l’Odéon. Alors que
deux cadres d’une même entreprise, licenciés après sa restructuration,
s’apprêtent à participer à un jeu télévisé, l’un d’eux est tué. Dès lors
l’enquête va mener à une accumulation d’hypothèses, et devient prétexte à
exposer le glissement du jugement de soi selon la personne devant laquelle on
doit expliquer ses choix. La figure du
chômeur
, privée d’une identité
sociale
, emblématique chez Vinaver de l’exclu,
d’ordinaire noyée dans les chiffres, apparaît incarnée comme elle l’est
rarement dans toute son angoisse. La télévision est présentée comme une entité
dégradant l’individu, qui se retrouve abaissé au rang d’objet.

2001 : Très peu de temps après les évènements, Vinaver écrit la pièce 11
septembre 2001
. Il y décrit un monde où l’effondrement des tours fait
vaciller les certitudes. La version anglaise est créée en 2005 à Los Angeles. Cette
même année l’auteur connaît une expérience
de mise en scène forte
lors d’un stage animé en compagnie de Catherine Anne
autour de la pièce À la renverse. S’étant senti souvent frustré lors de la
représentation de ses pièces, il se trouve confronté à une mise en scène qui
lui correspond avec la mise en place d’un espace
en rond
et d’une grande proximité
entre spectateurs et interprètes
.

2009 : Vinaver, en collaboration avec la scénographe Gilone Brun, met lui-même
en scène sa pièce L’Ordinaire qui entre
au répertoire de la Comédie-Française.
S’il ne peut créer une scène ronde dans la salle Richelieu, il fait cependant
s’avancer un plateau dans la salle, et les comédiens se présentent la plupart
du temps face au public. L’auteur, qui se dit accro à la presse écrite,
continue de se montrer particulièrement attentif à l’actualité – dont il se fait le chroniqueur
a-t-il dit, offrant un regard
toujours distancié, et non le juge –
en publiant en 2014 Bettencourt Boulevard ou une histoire de France.

 

Éléments sur l’art de Michel
Vinaver

 

Michel Vinaver est considéré comme l’un des plus
grands auteurs du théâtre français contemporain aux côtés de Jean-Luc Lagarce,
Bernard-Marie Koltès et Valère Novarina. Si ses pièces ont été mises en scène
par de grands noms – Françon, Vitez, Planchon, Lasalle, Schiaretti –, il
demeure toutefois encore largement inconnu à l’étranger.

Son œuvre tend à exposer les rouages de la société libérale et marchande. Sa représentation du monde de l’entreprise et de la
naissance du néolibéralisme, de
l’injustice et de la cruauté qui vont avec, font de lui un précurseur, les auteurs de la fin du XXe siècle et du début
du XXIe abordant largement les mêmes sujets à sa suite. À travers la
cellule professionnelle, ses pièces
analysent les sentiments d’appartenance
et d’exclusion
qui se font jour au gré des aléas de la vie économique. Comme
le peintre Dubuffet qu’il admire, il dit tenir à représenter les personnages
« avec leur humus », dans leur paysage, c’est-à-dire, à l’heure
actuelle, le monde du travail,
milieu plein de jeux de pouvoirs, mais aussi et surtout de sentiments et de
passions menant à des conflits qui ont toujours fait la matière théâtrale. Si
Vinaver reconnaît à son œuvre une orientation politique, c’est sous le coup de
la fatalité, et non d’une orientation idéologique forte.

En 1997,
Vinaver exprime dans ses Écrits sur le théâtre, qui
paraissent en deux volumes chez L’Arche éditeur, le rôle qu’il attribue à l’art
dramatique : celui de rendre moins évident ce qui va de soi, d’ébranler l’esprit du spectateur, et
donc de secouer les consensus, les conformismes, en menant à imaginer
d’autres vies, un « usage
nouveau 
», et ce d’une manière relativement ouatée, « moléculaire »
– selon l’expression de Vinaver qui se distingue par là de la manière de Brecht
– en exposant simplement le commun,
le banal, qui autorise
l’identification, en cherchant à bousculer
plus qu’à bouleverser. Au théâtre Vinaver préconise de fuir l’exceptionnel, et
donc toute mise en scène spectaculaire, à ses yeux néfaste au texte.

 

 

« Dès son origine, le théâtre a pour
usage d’émouvoir l’homme, c’est-à-dire de le faire bouger. Sa fonction est de
bousculer le spectateur dans son ordre établi, de le mettre hors de lui, et
sens dessus-dessous. D’ouvrir un passage à une configuration nouvelle des
idées, des sentiments, des valeurs, de forcer la porte à un comportement non
encore imaginé. Mais le théâtre n’est pas un instrument révolutionnaire comme
les autres… Il faut bien, en effet, constater que le théâtre qui se présente
d’emblée comme révolutionnaire, qui culbute l’ordre des mots et celui des idées
reçues d’une façon directement provocatrice, échoue dans son projet, par le
simple fait que le public le refuse. Et qui ne refuserait d’entrer en relation
avec celui qui s’approche en manifestant une intention d’agression
caractérisée ?
 »

 

« Deux exigences contraires nous
habitent : nous cherchons à changer et résistons à tout
changement ; nous voulons que le monde se transforme, et essayons
désespérément de consolider les institutions établies. Parce que le public de
théâtre dans notre société est surtout un public de privilégiés, et se tient
sur sa défensive, la seconde exigence est la plus forte, et réussit le plus
souvent à renverser la fonction du jeu dramatique, en lui faisant justifier le
monde tel qu’il est et allant comme il va. Remarquable subtilisation ! »

 

« Le besoin est pressant de recouvrer
l’usage exact du théâtre, qui est de préparer le champ à l’invention de nouveaux
usages ; et d’en retrouver le moyen, qui est de susciter une
émotion « délivrante » chez le spectateur, une émotion qui
dénoue ses réflexes défensifs, le délie de ses habitudes et de ses fidélités.
Cette émotion, il la ressentira dans la mesure où, s’oubliant dans le
spectacle, absorbé par l’action représentée, il reconnaîtra l’évidence sur la
scène de ce que dans sa propre vie il emploie ses efforts à éviter de voir. »

 

Michel
Vinaver, Écrits sur le théâtre, 1997

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