La possibilité d'une île

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Résumé

 Le récit autobiographique de Daniel1 commence avec la naissance de sa vocation d’humoriste, quand il présente son premier sketch à l’âge précoce de dix-sept ans. S’ensuit un succès toujours grandissant, par des étapes au gré desquelles, travailleur perfectionniste, Daniel1 peaufinera son personnage d’acerbe critique des mœurs de ses contemporains. Même s’il provoque le rire en confrontant par ses propos grinçant l’humanité du XXe siècle à certaines de ses réalités, Daniel1 avoue ne ressentir lui-même aucune compassion ni aucune estime pour ses semblables : le jour du suicide de son fils – fruit d’un premier mariage raté à peine évoqué –, l’humoriste cynique affichera même la plus parfaite indifférence.

À l’aube de la quarantaine, Daniel1 est une vedette reconnue et forme partie intégrante du show-bizness parisien. La rédactrice en chef du journal pour adolescentes Lolitas vient l’interviewer dans sa loge après un spectacle, et il tombe amoureux de l’intelligente Isabelle, trente-sept ans, la seule personne qui sera capable de décrypter sa psyché tourmentée, et même de voir au-delà. Forte de son expérience et de sa clairvoyance, la jeune femme guidera l’artiste dans ses choix de carrière et contribuera même à installer, durant les quelques années que devait durer leur relation, son statut social.

Daniel1 achète une maison en bord de mer près d’Almería, une zone encore peu urbanisée de la côte espagnole. Isabelle ayant été poussée à la démission par le besoin de sang neuf à son travail, le couple s’y installe pour y vivre l’apogée, puis le rapide déclin d’une histoire d’amour qui s’effritera inévitablement entre la routine et l’oubli du désir. Ne souhaitant pas d’enfants, les conjoints reportent leur affection sur leur chien Fox, un bâtard attachant qu’Isabelle a sauvé d’une horde de chiens errants au bord d’une autoroute.

Consciente de l’effet produit par la déchéance progressive de ses attributs féminins au gré de cette vieillesse qui annonce en parallèle la mort inéluctable de leur amour, Isabelle, plus lucide que jamais, préfère finalement quitter Daniel1 en bons termes, et retourne en France avec Fox, dont ils formalisent la « garde alternée ». Avant de partir, elle lui prédit qu’il retrouvera probablement l’amour, sous la forme d’une femme « beaucoup plus jeune »… quitte à en souffrir à son tour.

 Professionnellement, Daniel1 se trouve également presque à un point de non-retour : ayant flirté avec l’humour le plus noir, corrosif et même sanglant, ayant bravé les ultimes tabous de la sexualité (pornographie, inceste, ultraviolence) dans ses productions cinématographiques successives, il traverse une période d’aridité créatrice, que ses réserves financières lui permettent heureusement de gérer à long terme. Au cours d’un dîner chez des voisins autrichiens, il fait la connaissance de Patrick, un banquier luxembourgeois qui lui parle pour la première fois de la secte des élohimites, dont sa compagne et lui font partie : selon ce mouvement moderne et hédoniste, l’humanité ne devrait son existence qu’à des extraterrestres, les Élohim, dont les adeptes attendent avec ferveur le retour annoncé, qui leur permettra d’accéder à l’immortalité et aux jouissances éternelles.

Par curiosité, et se trouvant un peu dépourvu de repères à un tournant de sa vie, Daniel1 accepte l’invitation de Patrick au stage d’été des élohimites, rassemblement prévu dans un luxueux complexe montagnard en Herzégovine. En tant que « VIP », il y fait la connaissance du Prophète – un jouisseur épicurien de soixante-cinq ans qui dirige de façon charismatique ses fidèles, semblant avoir trouvé tardivement sa voie après une vie relativement dissolue et dédiée au plaisir – et de ses principaux assesseurs : Jérôme Prieur (qu’il baptisera « Flic »), un ancien militaire discipliné chargé de l’organisation logistique de la secte, et « Savant » (un grand neurologue canadien, de son vrai nom Slotan Miskiewicz), sur lequel reposent toutes les recherches scientifiques destinées à atteindre la vie éternelle, but ultime des élohimites. Impressionné par l’intelligence de Savant, Daniel1 apprendra que ses recherches génétiques sont déjà très avancées, et qu’il compte personnellement davantage sur le clonage d’ADN que sur l’hypothèse improbable d’un retour des extraterrestres pour atteindre la vie éternelle. Gérard enfin, que Daniel1 appellera « l’Humoriste », compagnon de la première heure du Prophète, gère quant à lui l’image et les relations publiques des élohimites. Au cours de cette convention Daniel1 sympathisera également avec un autre « VIP », Vincent, un jeune artiste conceptuel sensible et introverti.

Le récit autobiographique de Daniel1 se voit, depuis son début, régulièrement ponctué de commentaires émis par un certain Daniel24, puis Daniel25, qui ne sont autres que les « successeurs » (c’est-à-dire les « clones ») du narrateur principal : des néo-humains vivant dans un futur post-apocalyptique, sur une terre dévastée par les changements climatiques et quelques ultimes conflits nucléaires. Les rares êtres humains « classiques » à survivre dans ce panorama sont redevenus des sauvages dépourvus de tout vestige de civilisation, regroupés en hordes primitives de chasseurs farouches. Les néo-humains quant à eux sont des êtres supérieurs, derniers témoins de ce que fut l’humanité : ils vivent séparés et cloîtrés dans des demeures aseptisées ; les gènes qui déclenchaient les pulsions les plus passionnelles de l’être humain ont été chez eux peu à peu désactivés, et ils prolongent par une existence morne et contemplative le témoignage initial – appelé « Récit de vie » – de leurs prédécesseurs. Ils ne communiquent entre eux que par écrans interposés, comparant leurs versions respectives et, parfois même, tentant de retrouver subrepticement les sensations de vie sociale connues par leurs ancêtres. Ainsi Daniel24 (remplacé, à la fin de son cycle vital, par Daniel25, accompagné lui aussi du même clone de son petit chien Fox) communique régulièrement avec Marie21, puis Marie22, avant que Marie23 ne prenne subitement une décision drastique qui remettra en cause les fondements mêmes de leur existence.

Puis on revient à Daniel1, à nouveau en proie aux affres de l’amour : sur le casting d’un énième projet cinématographique avorté, l’artiste sur le déclin fait la connaissance d’une ravissante et très jeune fille, Esther. Indifférente aux sentiments et vivant ingénument l’amour libre prôné par sa génération, Esther offrira généreusement son corps à l’humoriste, au gré d’une relation charnelle qui rendra peu à peu fou de dépendance Daniel1, le mettant face, en sa quarantaine bien entamée, à l’inéluctabilité de sa propre déliquescence, et à la fragilité du bonheur humain. En manière d’évasion Daniel1 accepte à nouveau l’invitation des élohimites et se rend au siège de la secte, à Lanzarote, une île volcanique de l’archipel des Canaries, pour participer à leur stage d’hiver. Là encore de nombreux autres invités, censés propager ensuite les valeurs d’un mouvement de plus en plus présent à l’échelle mondiale, sont présents. Parmi eux, Daniel1 admire la beauté d’un jeune couple d’acteurs italiens, Francesca et Gianpaolo. Le Prophète, éternel libertin, concède d’ailleurs à la jeune femme l’honneur de partager sa couche, ce que Gianpaolo semble, dans un premier temps, accepter.

Mais au matin c’est une scène d’horreur qui se découvre dans la chambre du Prophète : Gianpaolo s’y est introduit pour égorger son rival, avant de se tuer lui-même en s’échappant. Savant, Flic, l’Humoriste et Vincent sont sur les lieux, ainsi que Daniel1 lui-même, et Francesca, terrorisée. Pour sauver la secte – en attendant que les recherches de Savant permettent de ressusciter le Prophète – il est décidé que Vincent – qui est en réalité le propre fils du Prophète – le remplacera, au terme d’une cérémonie de prétendue « résurrection », savamment orchestrée devant les médias internationaux. Francesca, témoin gênant, doit être sacrifiée sur l’autel de la crédibilité, et Daniel1 se voit quant à lui confirmé comme membre d’honneur d’un mouvement qui, à partir du succès mondialement répercuté de la supercherie, voit son emprise décuplée.

De retour chez lui, Daniel1 convainc Isabelle de se soumettre à un prélèvement d’ADN, tout comme Fox. Une fois cette précaution prise, la secte incite généralement au suicide – comme unique solution pour éviter la fatale déchéance physique –, et c’est effectivement la décision que prendra Isabelle. Se retrouvant seul avec Fox – avant que celui-ci ne soit cruellement tué par des ouvriers –, Daniel1 se perd de plus en plus dans sa relation avec Esther, qui finit par l’abandonner, et se concentre sur la rédaction de ses mémoires, le fameux « Récit de Vie » que Vincent – transfiguré en parfait leader des élohimites – exige à ses adeptes, comme étant la « base de données » sur laquelle devait se greffer la future personnalité des lignées suivantes.

Daniel25 poursuivra le récit que Daniel1 avait interrompu – par amour-propre ou par déni –, précisant à quel point son lointain ancêtre avait perdu définitivement sa dignité d’homme en harcelant la jeune Esther, qui le repoussait, avant de se suicider. Mais quelque chose perturbe davantage l’existence monotone de Daniel25 : son interlocutrice Marie23 a disparu… Il apprend qu’elle aurait « déserté » pour partir à la recherche d’une hypothétique communauté de « néo-humains » échappés, lesquels, vivant librement, auraient recouvré la faculté d’éprouver des sentiments humains. En enfreignant les règles établies Marie23 renonçait, du même coup, à l’immortalité. Selon Esther31, qui contacte Daniel25, elle aurait pris cette folle décision après avoir lu un poème d’amour, celui-là même qu’avait jadis écrit Daniel1 à Esther1. Déstabilisé, et comprenant vaguement au fond de lui cette nostalgie, Daniel25 se lance à son tour vers l’extérieur, vers l’inconnu, dans un périple hostile à sa condition – où le premier à trouver la mort sera Fox, abattu par des sauvages. Si Marie23 poursuivait encore l’idéal de la « possibilité d’une île » hors du temps – en résonance avec ce que décrivait Daniel1, ce sentiment désormais oublié qu’était l’Amour –, Daniel25 pour sa part errait sans autre but véritable que d’échapper à une éternité mortelle d’ennui, qu’aucune « possibilité » ne devait justement jamais plus transcender.

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