La possibilité d'une île

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Michel Houellebecq

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1956 : Michel Thomas – connu sous le nom de Michel Houellebecq – naît à Saint-Pierre sur l’île de La Réunion, d’une docteure en médecine
et d’un guide de haute montagne. Son acte de naissance indiquant 1958 aurait été falsifié par sa mère.
Ses parents, militants communistes, montrent peu d’intérêt pour lui et Michel
sera élevé par ses grands-parents maternels avant de rejoindre la grand-mère maternelle dont il reprendra
le nom de jeune fille comme nom de plume. Il fait son lycée à Meaux, ses classes préparatoires au lycée Chaptal, avant d’intégrer l’Institut national agronomique Paris-Grignon,
dont il sort ingénieur agronome en
1978. Son sens artistique s’affirme dès cette période par la fondation une revue littéraire éphémère et le
tournage d’un court-métrage muet, en
noir et blanc, Cristal de souffrance
(1978), à l’esthétique gothique. Il intègre d’ailleurs l’École nationale supérieure Louis-Lumière mais la quitte en 1981 avant
d’en être diplômé. Il travaillera ensuite comme informaticien, notamment pour le ministère de l’Agriculture et
l’Assemblée nationale.

1991 : L’essai H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, sur le maître
américain de l’horreur Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), tisse des liens
entre l’œuvre et le romancier, explique l’un par l’autre, exposant un univers comme un homme étranges. Le texte de Houellebecq révèle aussi des parallèles
entre Lovecraft et lui-même. Tous deux semblent être des surdoués largement
autodidactes peu faits aux exigences d’un monde matérialiste vécu comme
imprévisible et cruel, demeurés à un stade adolescent, réfugiés dans un monde
intérieur où le pessimisme prévaut.
L’œuvre, suite à sa traduction anglaise, reparaîtra en français en 2005
additionnée d’une préface de Stephen
King
.

La Poursuite du bonheur,
recueil de poèmes qui paraît également cette année-là, lui vaut l’année
suivante le prix Tristan-Tzara. L’auteur
continuera toute sa carrière durant de publier des recueils de poésie – notamment Le
Sens du combat
(1996), Renaissance
(1999), Configuration du dernier rivage
(2013). Il y mêle une forme classique, maniant l’octosyllabe et l’alexandrin, à
des formes modernes et à de la prose. L’intérêt de cette part de son œuvre naît
du choc entre un esprit analyste,
souvent pragmatique, voire trivial – ainsi Houellebecq se plaît à
multiplier les occurrences du mot « bite » par exemple –, et les
attentes d’un lecteur de poésie. Le poète se distingue par la lucidité cruelle qu’il applique à
toutes choses, une amertume qui se
marie souvent à un rire désespéré, un désenchantement
total
. La figure du poète est, selon une longue tradition, celle d’un solitaire, souvent complaisant vis-à-vis
de son propre malheur.

1994 : Le premier roman de Houellebecq, Extension du domaine de la lutte,
paraît chez Maurice Nadeau. Il met en scène un antihéros, double de l’auteur, observateur désabusé d’un monde où le modèle
libéral
aurait tout contaminé, transformant le moindre territoire – y
compris la sexualité – en lieu de lutte où chacun s’attèlerait à une quête de
plaisir ou d’argent. Le narrateur, dépourvu de charme, plutôt gagnant sur
l’échiquier économique mais perdant dans la course à la séduction, ne voit
partout que désespoir et absurdité, lorgne derrière les faux-semblants avec un regard cruel,
censé dénoncer une solitude caractéristique du monde moderne, mais dont le
tableau semble largement biaisé par quelques obsessions personnelles. L’écrivain
participera à l’écriture du scénario
en 1999 lors de l’adaptation du
roman au grand écran par Philippe Harel. En 1996, Michel Houellebecq se met en
disponibilité et se consacre à l’écriture.

1998 : Le roman Les Particules élémentaires fait connaître Houellebecq d’un
plus large public. L’auteur véhicule à nouveau une vision désenchantée du monde,
cette fois à travers la mise en parallèle du parcours de deux demi-frères très
différents, l’un scientifique de renom, ayant renoncé à la sexualité, qui
avance, se consacrant à son travail, aidé par des tranquillisants ;
l’autre au contraire très porté sur le sexe, en quête perpétuelle de plaisir
physique. Tous deux semblent cependant identiquement voués au malheur, et l’auteur s’attache à éclairer les illusions qui meuvent la société démocrate-libérale, qui
subirait largement l’influence de certaines idées libertaires ayant eu le vent en poupe dans les années 1970.

2000 : Lanzarote est un récit
de
voyage d’abord paru accompagné de photos prises par l’auteur sur cette
île espagnole des Canaries qui donne son nom à l’ouvrage. Le narrateur –
désenchanté comme il se doit – est parti y séjourner au début de l’année 2000,
anticipant que son réveillon serait raté. Il y fait la connaissance d’un couple
de lesbiennes allemandes nudistes et d’un inspecteur de police luxembourgeois
dépressif. Ici Houellebecq évoque une sorte d’ennui que ne vient pas forcément
briser un dépaysement, les affres du
touriste
, mais encore la secte des raëliens,
mise en lien avec la pédophilie. Cette année-là, l’écrivain part s’installer
sur la côte sud-ouest de l’Irlande.
Il sort également un album de musique,
Présence
humaine
, où il chante ou parle sur ses propres textes et des
arrangements musicaux assurés par Bertrand Burgalat.

2001 : Le roman Plateforme parle à nouveau de sexualité et de tourisme
à travers l’histoire d’amour entre Michel, petit fonctionnaire sans ambition,
individualiste proprement incapable d’un sentiment de solidarité, et Valérie, cadre
marketing, qui se sont rencontrés lors d’un voyage organisé en Thaïlande et vont exploiter ensemble le
filon du tourisme sexuel en mettant
au point le concept et l’organisation des clubs Aphrodite. Le roman repose
ainsi sur le contraste entre le développement d’un amour authentique et l’exploitation cynique d’une consommation sexuelle présentée dans
ses outrances à travers un regard
sarcastique
.

2005 : Le roman La Possibilité d’une île est construit selon un dispositif
original : l’histoire d’un comique professionnel provocateur, sans tabous,
de la fin du XXe siècle, Daniel1, est racontée et commentée par ses copies génétiques, qui forment une
longue chaîne jusqu’à Daniel25, le narrateur principal. Daniel1 est un homme
lucide, malheureux en amour, qui sombre dans l’apathie. Il fréquente la secte des Élohimites, qui figure celle
des raëliens – au sein de laquelle la manipulation des adeptes est dénoncée –,
avant de finir par se suicider. Comme à son habitude, Houellebecq livre une satire sociale, s’attarde sur les
relations entre individus, mais l’œuvre incline cette fois vers un mélange
entre conte philosophique et science-fiction. En 2008, l’adaptation au cinéma
du roman par l’auteur lui-même fera l’unanimité critique contre lui et
connaîtra un échec commercial retentissant.

2008 : Ennemis publics réunit vingt-huit courriels échangés par Michel
Houellebecq et le philosophe Bernard-Henri
Lévy
entre janvier et juillet 2008. Si les deux hommes conversent sur
divers sujets comme la création
littéraire
, la poésie, la politique la religion, il est aussi question de leurs parcours personnels, de
leur enfance, de leur relation aux médias et au lynchage, parfois, auquel ils
ont tous deux été confrontés, et qui explique le titre. Le succès de ce recueil
ne fut cependant pas à la hauteur du grand
battage médiatique
ayant accompagné son lancement.

2010 : Houellebecq remporte le prix Goncourt avec La Carte et le territoire,
après l’avoir manqué lors de la parution des Particules élémentaires et de La
Possibilité d’une île
. Ce nouveau roman centré sur le personnage de Jed Martin, un artiste français s’étant fait connaître en photographiant des
cartes Michelin, puis ayant accru sa célébrité en tant que peintre avec sa
série des métiers représentant diverses personnes au travail, Michel
Houellebecq lui-même y figurant l’écrivain. Jed Martin vient d’ailleurs voir
l’auteur en Irlande où il vit, pour le prendre comme modèle et lui faire écrire
un texte destiné au catalogue de l’exposition. L’œuvre devient donc prétexte à
un autoportrait de Houellebecq, qui
se peint en un repoussant misanthrope,
et à une nouvelle critique de notre société, le roman se situant entre roman d’anticipation – la France
décrite est celle d’un futur proche où le pays, redevenu majoritairement rural,
ayant renoncé à toute ambition sur le plan international, vit surtout du
tourisme – et l’enquête policière à
laquelle donne lieu un crime spectaculaire. Jed martin est un nouveau
personnage d’indifférent au sort du monde, puisque pour lui, la carte –
c’est-à-dire la représentation de ce monde –, est plus intéressante que le
territoire – ce qu’est le monde réellement.

2014 : Michel Houellebecq participe en tant qu’acteur à un téléfilm, L’Enlèvement
de Michel Houellebecq
, réalisé
par Guillaume Nicloux, où il incarne son propre personnage d’écrivain ; et
à Near Death Experience du duo Kervern-Delépine.
Sont salués la force de sa présence à l’écran, le caractère atypique du personnage qu’il est devenu, de plus en plus proche de
Louis-Ferdinand Céline.

2015 : Le titre de Soumission apparaît déjà comme une
nouvelle provocation de l’auteur, qui avait déjà traité du retour du religieux dans Ennemis
publics
. Il imagine dans ce sixième
roman un pays soumis, amorphe, à l’issue de l’élection d’un musulman
modéré
lors de la présidentielle de
2022
. En effet, suite à un deuxième mandat de François Hollande, le peuple
a perdu confiance en ses élites traditionnelles, et le pays apparaît exsangue,
sans plus de valeurs. Dès lors, le vide est rempli par des valeurs exportées,
et la France voit par exemple ses universités s’islamiser et la polygamie devenir
légale, et ce, dans une apathie générale.
Tout le monde paraît en effet soulagé que la guerre civile qui s’annonçait lors
de la campagne présidentielle ait été étouffée, que le front républicain formé
autour du candidat musulman pour s’opposer à l’élection de Marine Lepen l’ait
emporté, et chacun, y trouvant un intérêt personnel, s’accommode de la
situation. Le changement de culture de
la France
est vu à travers les yeux de François, un professeur de
littérature esseulé, spécialiste de Huysmans, qui va connaître un renouveau dans
ce pays en pleine transformation et se convertir aux valeurs du nouveau régime
et à l’islam pour se donner toutes les chances d’améliorer sa situation. Le
roman connaît un très grand succès à
sa sortie, en France et dans plusieurs pays européens, nourri par un intense battage médiatique et des polémiques sans fin, souvent basées sur
des incompréhensions.

 

Éléments sur l’art de Michel
Houellebecq

 

Provocateur, irrévérencieux, Michel
Houellebecq présente dans ses romans une humanité
grotesque, pathétique, dont il ne s’exclut pas, en grande partie jouet d’un libéralisme étendu à tous les domaines et
d’une folie consumériste – une
humanité systématiquement vue sous l’angle du pessimisme, du désespoir,
de la résignation, de l’inertie, de la misère affective et sexuelle. Son style est sans grand effet,
vise un discours de vérité, aux
notes scientifiques, même s’il se montre parfois capable d’envolées lyriques. Il
s’est fait une spécialité de reproduire, parfois dans de grandes proportions,
des textes en accès public, sur Wikipédia ou issus de la documentation d’un
ministère ou d’un mode d’emploi, obéissant à cette même esthétique sur un mode mineur.

Parmi ses influences
majeures, Houellebecq cite entre autres Bret
Easton Ellis
, Arthur Schopenhauer, Auguste Comte, Balzac, Georges Perec et Baudelaire.

Si certains le portent aux nues, voient en lui
un des plus grands auteurs de l’époque, d’autres épinglent un écrivain au style
plat, peu avare en provocations faciles, interprétant et déformant constamment un
monde vu uniquement par le filtre de ses obsessions personnelles, et
bénéficiant en outre du bruit engendré par de véritables stratégies
commerciales. Il est en tout cas l’écrivain contemporain suscitant les avis à
la fois les plus nombreux et les plus divers.

 

 

« Je n’aime pas ce
monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me
dégoûte ; la publicité m’écœure ; l’informatique me fait vomir. Tout
mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les
recoupements, les critères de décision rationnelle. Ça n’a aucun sens. Pour
parler franchement, c’est même plutôt négatif ; un encombrement inutile
pour les neurones. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations
supplémentaires. »

 

« Du point de vue
amoureux Véronique appartenait, comme nous tous, à une génération sacrifiée.
Elle avait certainement été capable d’amour ; elle aurait souhaité en être
encore capable, je lui rends ce témoignage ; mais cela n’était plus
possible. Phénomène rare, artificiel et tardif, l’amour ne peut s’épanouir que
dans des conditions mentales spéciales, rarement réunies, en tous points
opposées à la liberté des mœurs qui caractérise l’époque moderne. Véronique
avait connu trop de discothèques et d’amants. Un tel mode de vie appauvrit
l’être humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours
irréversibles. L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme
aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste
rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux. En réalité, les
expériences sexuelles successives accumulées au cours de l’adolescence minent
et détruisent rapidement toute possibilité de projection d’ordre sentimental et
romanesque ; progressivement et en fait assez vite, on devient aussi
capable d’amour qu’un vieux torchon. Et on mène ensuite, évidemment, une vie de
torchon. En vieillissant on devient moins séduisant, et de ce fait amer. On
jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait. Cette haine condamnée à rester
inavouable, s’envenime et devient de plus en plus ardente ; puis elle
s’amortit et s’éteint, comme tout s’éteint. Il ne reste plus que l’amertume et
le dégoût, la maladie et l’attente de la mort. »

 

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994

 

« “Je pense qu’elle va trouver
que tu es trop vieux…”

Oui c’était ça, j’en fus
convaincu dès qu’elle le dit, et la révélation ne me causa aucune surprise,
c’était comme l’écho d’un choc sourd, attendu. La différence d’âge était le
dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la
dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on
pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être
vieux. »

 

Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, 2005

 

 « J’ai
connu plusieurs types, dans ma vie, qui voulaient devenir artistes, et qui étaient
soutenus par leurs parents ; aucun n’a réussi à percer. C’est curieux, on
pourrait croire que le besoin de s’exprimer, de laisser une trace dans le
monde, est une force puissante ; et pourtant en général ça ne suffit pas.
Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à
se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent. »

 

« Qu’est-ce qui définit
un homme ? Quelle est la question que l’on pose en premier à un homme
lorsque l’on souhaite s’informer de son état ?

C’est sa place dans le
processus de production qui définit avant tout l’homme occidental. »

 

Michel Houellebecq, La Carte et le territoire, 2010

 

 

« “Et je ne pense pas
non plus que vous soyez véritablement athée. Les vrais athées, au fond, sont
rares.

— Vous croyez ?
J’avais l’impression, au contraire, que l’athéisme était universellement
répandu dans le monde occidental.

— À mon avis, c’est
superficiel. Les seuls vrais athées que j’ai rencontrés étaient des
révoltés ; ils ne se contentaient pas de constater froidement la
non-existence de Dieu, ils refusaient cette existence, à la manière de
Bakounine : « Et même si Dieu existait, il faudrait s’en débarrasser… »,
enfin c’étaient des athées à la Kirilov, ils rejetaient Dieu parce qu’ils
voulaient mettre l’homme à sa place, ils étaient humanistes, ils se faisaient
une haute idée de la liberté humaine, de la dignité humaine. Je suppose que
vous ne vous reconnaissez pas, non plus, dans ce portrait ?”

Non, là non plus, en
effet ; rien que le mot d’humanisme me donnait légèrement envie de vomir,
mais c’était peut-être les pâtés chauds, aussi, j’avais abusé ; je repris
un verre de Meursault pour faire passer. »

 

Michel Houellebecq, Soumission, 2015

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