La Vie de Marianne

par

De la dissimulation de l’auteur

Dans La Vie de Marianne, Marivaux s’appliqueà donner une certaine authenticité à son récit en usant de plusieurs techniqueslittéraires. D’une part, il rejette sur son personnage la paternité dulivre ; d’autre part, il donne au récit une dimension autobiographique enlui donnant la forme de lettres.

Dès lespremières lignes du roman, l’auteur fait du personnage l’auteur du récit, en sereléguant lui-même au rang de simple médium. À partir de ce moment, le lecteurest mis en présence d’un roman dans lequel l’auteur se contente de présenter letravail fourni par un autre auteur, qui raconte l’histoire de son existence.

« Avant que de donner cettehistoire au public, il faut lui apprendre comment je l’ai trouvée. Il y a sixmois que j’achetai une maison de campagne à quelques lieues de Rennes, qui,depuis trente ans, a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes.J’ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement,et, dans une armoire pratiquée dans l’enfoncement d’un mur, on y a trouvé unmanuscrit en plusieurs cahiers contenant l’histoire qu’on va lire, et le toutd’une écriture de femme. »

Il y a làune double mise en abyme. D’abord celle de l’auteur à travers le narrateur dedépart qui est personnage du livre, mais pas du récit. Ensuite, il y a la miseen abyme du personnage de Marianne qui est à la fois auteur des lettres qu’elleadresse à sa tendre amie, mais également personnage principal du récit qu’ellenarre. De ce point de vue, l’écrit prend une dimension autobiographique, dansla mesure où le personnage est conduit à se remémorer et à analyser despassages de son existence.

Toutefois,le fait que le récit de Marianne est présenté sous la forme de lettresautobiographiques, particulièrement précises et bien ancrées dans la société del’époque, pose la question de savoir si le personnage de Marianne auraitréellement existé. De plus, le fait que le récit s’achève sans que le lecteurn’en connaisse la fin renforce le caractère autobiographique des lettres.

« Quand je vous ai fait le récit dequelques accidents de ma vie, je ne m’attendais pas, ma chère amie, que vous meprieriez de vous la donner tout entière, et d’en faire un livre à imprimer. Ilest vrai que l’histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l’écris; car où voulez-vous que je prenne un style ?

II est vrai que dans le monde on m’atrouvé de l’esprit ; mais, ma chère, je crois que cet esprit-là n’est bon qu’àêtre dit, et qu’il ne vaudra rien à être lu. »

Marivauxentretient la confusion quant à la paternité du récit et parvient par la mêmeoccasion à lui donner de l’authenticité. S’il n’y a aucune preuve que lesécrits de Marianne aient réellement existé, il n’y a pas non plus de preuveabsolue que ce ne soit pas le cas.

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