La Vouivre

par

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Marcel Aymé

Marcel Aymé est un écrivain
français né en 1902 à Joigny dans
l’Yonne, d’un père maître maréchal-ferrant pour un régiment de dragons alors en
garnison dans la ville. À la mort de sa mère alors qu’il a deux ans, il se voit
confié aux parents de celle-ci, exploitants d’une tuilerie, d’une ferme et d’un
moulin dans un petit village du Jura.
L’enfant grandit donc dans un milieu rural sujet à des luttes entre
républicains et cléricaux. Comme son grand-père se situe dans le camp plus
marginal des républicains, Marcel, qui subit les moqueries de ses camarades de
classe, devient allergique à l’intolérance et à l’injustice. Ce milieu et ce
contexte imprègneront ses œuvres à venir. Ses grands-parents morts, il étudiera
au collège de l’Arc à Dole, où il
est envoyé chez la sœur de sa mère, mercière qui sera une mère pour lui. Élève
sérieux, Marcel intègre le lycée Victor-Hugo de Besançon où il prépare
Polytechnique. Touché par la grippe
espagnole
, il doit cependant abandonner ; sa santé restera par la
suite chancelante. Après son service militaire en Allemagne il étudie
brièvement la médecine à Paris puis exerce plusieurs
petits métiers
– employé de banque, agent d’assurance, journaliste – avant de
retourner malade à Dole où sa sœur l’encourage à écrire pendant sa
convalescence.

Le jeune homme a alors vingt-quatre ans et son roman Brûlebois,
qui met en scène un sous-préfet devenu porteur à la gare de Dole, porté sur la
boisson, est remarqué au point que Marcel Aymé publiera désormais chez Gallimard. Il ne connaît le succès qu’après
deux autres romans avec
La Table aux crevés qui paraît en 1929. Le
personnage principal, Coindet, est un fermier que sa belle-famille, après le
suicide de sa femme, accuse de l’avoir assassinée. Il doit en outre affronter
Brégard, un contrebandier tout juste sorti de prison auquel on fait croire que
Coindet l’aurait livré aux gendarmes. Il essaie de fuir avec Jeanne, la sœur de
celui-ci, venue d’elle-même dans ses bras, mais leur chambre en ville lui
paraît étroite et le fermier a tôt fait de revenir sur ses terres, au prix de
la peur. Si l’histoire est convenue, la narration est alerte, les personnages
croqués avec humour et le style authentique. Le prix Renaudot qui couronne l’œuvre
permet au jeune écrivain de se consacrer entièrement à son art, et Marcel Aymé
devient donc un écrivain professionnel,
situation plutôt rare à une époque où la littérature est surtout accaparée par
des dilettantes. En 1933 paraît La
Jument verte
, roman d’une grande verve, réputé licencieux, qui vaudra à
l’auteur un beau succès de librairie. Aymé y entremêle l’histoire de deux
familles du village de Claquebue entre la fin du Second Empire et la crise du
boulangisme, avec les méditations d’une jument d’un beau vert de jade, née au
village, dont le regard aigu traduit les refoulements de la libido des
villageois, mus par l’orgueil et l’étiquette. C’est aussi cette année-là que
Marcel Aymé démarre une carrière au cinéma, en adaptant La Rue sans nom, son roman de 1930, pour le réalisateur Pierre
Chenal. Plus de trente films et téléfilms seront par la suite adaptées de ses
œuvres. Il sera plusieurs fois dialoguiste au cinéma pour le réalisateur Louis
Daquin.

Avec Les Contes du chat perché, édités
une première fois en 1934 puis
réédités en un recueil définitif posthume par Gallimard en 1969, Marcel Aymé a
pour dessein d’écrire des histoires où l’amour et l’argent n’ont pas de part.
Il s’agit de fables morales, situées dans l’enceinte d’une ferme, où le point
de vue passe par des animaux et deux fillettes, Delphine et Marinette, et dont
les fins voient toujours les bons récompensés. Suivent les Autres Contes du chat perché en 1950
et les Derniers Contes du chat perché en 1958. Marcel Aymé,
durant sa carrière, alterne volontiers des romans dits « parisiens »
et des romans « de la campagne ». Le personnage principal du roman de
mœurs Le Bœuf clandestin, publié en 1939, est Berthaud, directeur d’une banque devenu végétarien pour
s’éprouver et faire admirer sa discipline, mais s’autorisant quelques écarts,
dont l’un est surpris par sa très sérieuse fille qui dès lors fait peser sans
dire mot sur son père le poids du reproche et de la culpabilité. Berthaud va donc
chercher à marier ce juge pesant. L’intrigue, mince, devient prétexte à tirer
le portrait de deux familles bourgeoises
et à illustrer une étroitesse
d’esprit
largement partagée parmi les hommes, mais qui n’empêche pas
d’accéder au bonheur, de par la modération et la continence qu’elle prône.
Marcel Aymé continue de publier pendant la guerre, notamment des nouvelles et
des romans qu’il livre en feuilletons à des journaux.

En 1941 Travelingue
apparaît comme une fresque sociale de
la France du Front populaire, où les personnages
pittoresques
abondent – parmi eux un coiffeur dont les longs monologues
parsèment l’œuvre et qui conseille le chef du gouvernement –, centrée autour de
la famille Lasquin, de riches industriels dont le gendre délaisse la fille pour
sa passion, la course à pied, et qui incarnent la surdité des nantis face aux
revendications ouvrières ; et de la famille Ancelot, des snobs jargonneux
férus de cinéma. Milou fait le lien entre elles, un jeune homme protégé par un vieil
homosexuel qui le pousse vers la carrière des lettres ; il devient l’amant
de Christiane Lasquin et de Mariette Ancelot avant de se faire assassiner par
un truand jaloux. Le Passe-muraille, recueil de nouvelles, paraît en 1943. Les histoires y oscillent entre merveilleux et conte du quotidien ; plusieurs sont fantastiques, comme celle qui donne son titre au recueil, dont le
héros, un petit employé de l’administration, découvre un jour qu’il peut passer
à travers les cloisons. Il se sert de ce don pour exister autrement, sortir du
carcan de sa vie, mais se retrouve finalement coincé dans un mur. Du côté
réalité, En attendant évoque d’une
façon documentaire la vie des Parisiens
sous l’Occupation
. Dans ces textes profondément poétiques, une certaine naïveté de l’auteur aide à faire passer le
merveilleux pour vraisemblable. C’est le merveilleux qui fonde La
Vouivre
, roman publié la même année, dont le personnage éponyme est
issue d’une ancienne légende de Franche-Comté. Arsène trouve en fauchant le
fameux diadème de la Vouivre, ceint d’un gros rubis, que défend l’armée de
serpents qui entourent toujours la créature. Mais le paysan se montre plus
intéressé par la femme que par le bijou, ce qui séduit la Vouivre.

Avec Le Chemin des écoliers en 1946, Marcel Aymé parle à nouveau de la
France occupée, en racontant l’histoire de la famille Michaud, enrichie par le
trafic du fils Antoine. La technique narrative se distingue par des notes de
bas de pages racontant les histoires secondaires de personnages simplement
croisés par les protagonistes. Le roman sera adapté en 1959 par Michel Boisrond
avec Bourvil, Alain Delon et Lino Ventura dans les rôles principaux. Le
Vin de Paris
, paru en 1947,
est un nouveau recueil de nouvelles évoquant les périodes de la France occupée
puis la Libération, et dont les thèmes principaux sont le marché noir, la
sous-alimentation et l’assassinat. Le protagoniste de la nouvelle éponyme est
un homme privé de vin depuis cinq ans aux yeux duquel les personnes qu’il rencontre
apparaissent comme autant de bouteilles qu’il essaie de
« déboucher », ce qui équivaut dans la réalité à des tentatives de
meurtres qui le conduisent à l’asile. Le titre du roman de mœurs Uranus,
paru en 1948, fait référence à la
planète où s’évade le professeur Watrin, commotionné par un bombardement lors
de la guerre, un monde désolé qui lui fait apparaître par contraste la Terre tel
un paradis. Facilement heureux et férocement optimiste, le professeur semble
être un alter ego de l’auteur. À nouveau Aymé se focalise également sur la vie
de deux ménages qui vivent dans une maison épargnée par les bombes – ce qui ne
va pas sans frictions puisque l’un des pères de famille est un responsable
local du Parti communiste, dont les idées sont peu goûtées par l’autre – où
vient se réfugier un collaborateur, Maxime Loin, un journaliste anticommuniste.
Malgré les événements tragiques auxquels il est fait allusion, l’auteur parsème
son œuvre de situations comiques. Il poursuit ainsi une histoire des mœurs
contemporaine en exposant les lâchetés et autres contradictions de la nature
humaine.

Dans Le Confort intellectuel, essai paru
en 1949, à travers la voix du
bourgeois Lepage, en quelque sorte traître à sa classe, héritier du Chrysale
des Précieuses ridicules – en plus
éclairé –, Marcel Aymé dénonce le goût contemporain pour une littérature
romantique, peu intelligible, une pose intellectuelle qui se satisfait de
propos flous, par goût de l’extraordinaire. À rebours de son patron, Anaïs
Coiffard, la gouvernante, incarne l’archétype de la pseudo-intellectuelle et
rejoint par là les jargonneuses demoiselles de la famille Ancelot de Travelingue. En 1948 Lucienne et le Boucher,
une pièce que Marcel Aymé avait écrite en 1932, avait finalement été créée par
Georges Douking. L’écrivain connaîtra quelques beaux succès au théâtre,
notamment avec la comédie Clérambard qui paraît en 1950. L’auteur
y verse dans la farce en imaginant le personnage du comte de Clérambard, un
tyran domestique qui tue autant par plaisir que pour se nourrir tous les
animaux qui croisent sa route – chiens et chats y compris. Ayant subi des
revers de fortune, il fait en outre travailler sa famille sur des métiers à
tricoter. Quand un jour saint François d’Assise lui apparaît, il se repent et
en homme entier entraîne à sa suite sa famille sur les routes, entreprenant une
croisade pour multiplier les conversions.
La pièce satirique La Tête des autres, créée en 1952, vaut
à Marcel Aymé l’animosité des magistrats. Brillant plaidoyer contre la peine de
mort, le dramaturge s’y livre à une caricature jubilatoire des procureurs de la
République à travers le dénommé Maillard, procureur de son état qui, venant
d’obtenir la tête d’un accusé, le chanteur de jazz Valorin, le voit survenir
alors qu’il se réjouissait avec ses amis. Il s’avère que celui-ci reconnaît en
Roberte, la maîtresse de Maillard, la femme avec laquelle il se trouvait à
l’hôtel pendant le crime dont on l’accuse. Dès lors un dilemme se pose pour
Maillard, mettant notamment en jeu l’honneur de Roberte.

 

Marcel Aymé meurt
en 1967 à Montmartre. Auteur prolifique, maître du réalisme fantastique et du fantastique ludique, aussi à l’aise à
la campagne qu’à la ville, alternant propos sérieux et traits malicieux, il
aura écrit plus d’une centaines de nouvelles, des centaines d’articles et de
nombreuses préfaces, mais encore traduit Arthur Miller et Tennessee Williams.
Il a longtemps été méprisé par une partie de l’intelligentsia, qui le
considérait sous l’étiquette réductrice d’écrivain populaire voire
régionaliste. Son œuvre a ensuite été redécouverte dans toute sa richesse. Sa
réputation lui a été gagnée par sa volonté de n’épargner personne dans sa dénonciation des travers de l’humain
comme de la société. Systématiquement à contre-courant
des modes
, cet anarchiste discret, toujours en marge – il dédaignera un
siège à l’Académie française –, si « inclassable » comme on dit qu’on
l’a rangé tour à tour à gauche ou à droite parmi les réactionnaires, auquel on
a pu reprocher de publier ses œuvres dans des journaux collaborationnistes,
sans pour autant qu’on puisse y découvrir un engagement politique, a défendu
dans Silhouette
du scandale
(1938) le scandale comme détonateur et pourfendu les
intellectualismes mondains dans Le
Confort intellectuel
, rendant par là réticents les intellectuels d’avant-garde
à reconnaître son génie voire à se pencher sur ses œuvres. Ils auraient pu
découvrir un auteur attentif à dessiner le portrait d’un homme moyen, personnage moderne
auquel la complexité du monde échappe, incapable de maîtriser son destin, et
donc victime d’un déterminisme
social 
; si, se sentant écrasé, il se révolte, c’est pour finalement
rencontrer l’amertume, voire la folie ou la mort. Marcel Aymé, bien que féroce
critique, fait cependant preuve, en esprit plein de nuance, d’une grande indulgence pour les hommes, présentés
comme des naïfs et des maladroits plutôt que des salauds, pris dans un faisceau
de circonstances sur lesquelles ils ont peu d’influence. Sur scène, ces mêmes personnages,
simplifiés par la mécanique théâtrale, prennent l’allure de caricatures et
dénoncent encore plus férocement ceux qu’ils incarnent. Toujours soucieux de
n’épargner personne, il aura dénoncé les collaborateurs comme les sinistres
revanchards, mais soutiendra ardemment Robert
Brasillach
et souffrira de n’avoir pu empêcher qu’il soit fusillé.

Marcel Aymé se distingue également par son style, en mêlant dans ses œuvres plusieurs
niveaux de langue, s’adaptant aux différents parlers des classes sociales qu’il
représente, employant largement un patois
de Franche-Comté
comme l’argot
parisien
– appris aux côtés de Céline et de Gen Paul –, francisant comme
Queneau les anglicismes et autres acronymes, ou mimant un français
outrancièrement châtié.

 

 

« Ces contes ont été écrits pour les enfants âgés de quatre à
soixante-quinze ans. Il va sans dire que par cet avis, je ne songe pas à
décourager les lecteurs qui se flatteraient d’avoir un peu de plomb dans la
tête. Au contraire, tout le monde est invité. Je ne veux que prévenir et
émousser, dans la mesure du possible, les reproches que pourraient m’adresser,
touchant les règles de la vraisemblance, certaines personnes raisonnables et
bilieuses. »

 

Marcel Aymé, Les Contes du chat perché, préface

 

« Dans tous les domaines
où prévalaient autrefois l’intelligence, le bon sens, l’esprit critique et
constructeur, c’est par quelque singularité facilement accessible à la
sensibilité bourgeoise qu’un homme se fait maintenant apprécier.

Dans son milieu, on ne juge
plus guère un individu sur ses capacités professionnelles, sur ses talents
d’organisateur ou sur ses vertus familiales, mais sur des nuances de son
tempérament, des aptitudes mineures et exquises, des préférences artistiques.
On le classera avantageusement parmi ses pairs s’il a en tête quelque marotte
littéraire, si on lui connaît des goûts délicats […]. Qu’un général en chef
ou un ministre soit médiocre dans ses fonctions, il ne lui en sera pas tenu
rigueur.

“Un être inouï, formidable,
dira-t-on. Vous savez qu’il joue de l’accordéon ?” Et sur cela seulement qu’il
joue de l’accordéon ou qu’il prend de la coco ou qu’il est inverti, on le
tiendra pour un homme de génie. Mais d’un autre ministre ayant tous les talents
et toutes les vertus convenables dans son emploi, on dira en haussant les
épaules qu’il est un “con et un emmerdeur” s’il n’a pas en lui ce coin de
marécage poétique qui fait aujourd’hui le prix d’un homme.

Pour un bourgeois qui veut
être considéré dans son monde, la grande affaire est de passer pour un
original. »

 

« Autrefois, l’art était
tout bonnement une façon de faire. Il y a un peu plus de trois cents ans que le
mot a commencé à se draper dans un brouillard majestueux et par la suite, il
s’est tellement sublimé qu’il est devenu je ne sais quelle angoisse cosmique,
quel infini indivisible dont le principe imprégnerait certaines créations de
l’homme. Tout ça me paraît fleurer la mysticité et ressemble fort à une
invention de cuistres laïques en mal de religion. L’Art majuscule, prétexte à
com­bien de doctrines, théories, invocations, prédica­tions, et qui a ses rites
et ses augures, je lui trouve un air de famille avec le Bon Dieu. Et quant à
l’art sans majuscule, quant à ce participe divin dont les initiés éprouvent si
vivement la présence dans un poème ou dans un tableau, ne vous semble-t-il pas
qu’il est au chef-d’œuvre ce qu’est l’âme à la chair d’un chrétien ? Je
vous dis que ce ne sont pas là des façons claires de parler. Quand on parle de
l’Art, tout le monde se comprend et personne ne sait au juste de quoi il
s’agit. Voilà bien le pire danger. Se comprendre à demi-mot entre initiés tout
en ne comprenant rien, c’est, je crois, le véritable mal du siècle — un mal qui
n’est peut-être pas particulier à la bourgeoisie, mais dont elle est tout de
même seule à crever. »

 

Marcel
Aymé, Le Confort intellectuel, 1949

 

« Il me racontait que, dans un atelier, il a vu un ouvrier qui
jouait de l’ocarina, et autour de lui, des ouvriers qui l’écoutaient dans des
attitudes simples. Des visages compréhensifs, ils avaient le regard pur. Comme
impression, c’était formidable. Il aurait fallu filmer ça. Il y avait une belle
chose à faire en travelling. »

 

Marcel Aymé, Travelingue,
1941

 

« Jourdan
[…] s’animait en parlant des travailleurs dans un style
fleurant la revue littéraire et le patronage. À l’entendre, la classe ouvrière
devenait une divinité mille-pattes apparaissant à la fois comme une théorie de
martyrs extatiques, une armée haillonneuse de paladins assoiffés d’héroïsme, et
une procession d’archanges à culs roses. »

 

Marcel Aymé, Uranus, 1948

 

« Cultivateur et
maquignon, Haudouin n’avait jamais été récompensé d’être rusé, menteur et
grippe-sou. Ses vaches crevaient par deux à la fois, ses cochons par six, et
son grain germait dans les sacs. Il était à peine plus heureux avec ses enfants
et, pour en garder trois, il avait fallu en faire six. Mais les enfants,
c’était moins gênant. Il pleurait un bon coup le jour de l’enterrement, tordait
son mouchoir en rentrant et le mettait à sécher sur le fil. Dans le courant de
l’année, à force de sauter sa femme, il arrivait toujours bien à lui en faire
un autre. C’est ce qu’il y a de commode dans la question des enfants et, de ce
côté-là, Haudoin ne se plaignait pas trop. Il avait trois garçons bien vifs et
trois filles au cimetière, à peu près ce qu’il fallait. »

 

Marcel Aymé, La Jument verte, 1933

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