La Vouivre

par

L’éternité

C’estle récit d’une évolution que nous livre Marcel Aymé au fil des pages de La Vouivre : évolution desmentalités des personnages, évolution de la considération d’une religionpopulaire qui semble en mouvement, évolution finalement d’un petit village quisemblait devoir rester à jamais le même petit endroit replié sur lui-même aufond du Jura… Cependant, au sein de cette évolution provoquée par l’apparitionde la Vouivre aux abords de Vaux-le-dévers, le symbole de la pérennité, del’éternité reste omniprésent.

Eneffet, la Vouivre est issue d’une légende empruntée à la mythologie celtique.Comparable à une déesse, elle est physiquement semblable à une magnifique jeunefemme, qui se baigne nue dans les lacs jurassiens en compagnie de son armada deserpents. Elle est sans âge : son apparence est éternellement celle d’unefemme d’à peine vingt ans. Cette éternité – qu’elle utilise afin de séduireceux qui tenteraient de lui dérober son joyau pour les charmer (le tempsnécessaire à son armée de serpents pour le reprendre) – va de pair avec cefameux bijou qu’elle porte en diadème, et sa signification.

« Elle porte sur sescheveux un diadème orné d’un gros rubis, si pur que tout l’or du mondesuffirait à peine à en payer le prix. Ce trésor, la Vouivre ne s’en séparejamais que pendant le temps de ses ablutions. Avant d’entrer dans l’eau, elleôte son diadème et l’abandonne avec sa robe sur le rivage. C’est l’instant quechoisissent les audacieux pour tenter de s’emparer du joyau, mais l’entrepriseest presque sûrement vouée à l’échec. À peine le ravisseur a-t-il pris la fuiteque des milliers de serpents, surgis de toutes parts, se mettent à ses trousseset la seule chance qu’il ait alors de sauver sa peau est de se défaire du rubisen jetant loin de lui le diadème de la Vouivre. »

Eneffet, l’éternité de la Vouivre se reflète dans son rubis, qui lui-même révèlela cupidité des hommes. La créature existe depuis l’aube des temps, depuisque les hommes ont jugé nécessaire d’inventer des mythes et des légendes pourjustifier leurs actes et leurs péchés. Le joyau qui accompagne la femme-vipèreest convoité depuis l’éternité, et accompagne la Vouivre dans ses promenadesdepuis un temps infini, tout comme la convoitise des hommes le poursuit depuisun temps égal. Ainsi, la femme mythique qu’est la Vouivre renvoie aux hommesleur désir du matériel, face au désir de l’humain lui-même. Elle montre quetrop souvent, les hommes sont attirés par ce qui a une valeur monétaireimportante et en oublient ce qui est naturellement beau : en effet, laplupart du temps, ils s’intéressent non pas à la Vouivre nue en train de sebaigner – bien que son physique soit égalé par celui de peu de femmes –, maisplutôt au rubis posé à côté de ses vêtements, un rubis inerte et froid. LaVouivre est charmée par Arsène car elle est bien peu habituée à être désirée pourelle-même et non pour son joyau. Le charnel et le minéral s’opposent alors,mais s’associent pour montrer aux hommes leur convoitise vouée à l’échec depuisl’éternité.

Deplus, la Vouivre se présente à Arsène comme une sorte de mère spirituelle, uneentité dont la portée dépasserait de loin l’entendement humain. Elle sembled’un âge si ancestral qu’elle nierait même l’assimilation de son physiquehumain à une condition humaine : « J’étaislà, sur ces monts du Jura, bien longtemps avant l’arrivée du diable et mêmelongtemps avant la vôtre, à vous ». Se jugeant plus âgée que le diablelui-même, elle semble au-dessus de tout péché et de tout « mal diabolique »présupposé ; le curé de Vaux-le-dévers la décrie pourtant. Elle se montredonc totalement indifférente aux notions de bien et de mal, partageant sonexistence de mythe entre baignades et protection de son rubis. Ainsi, elle enappelle à une époque si reculée que l’idée même d’humanité lui est étrangère,et sa présence ajoute ainsi une dimension hors du temps au roman. Elle daignerevêtir une forme que les humains peuvent reconnaître pour leur évoquer quelquechose de connu, mais elle a une connaissance et une sagesse bien au-delà de cequ’ils peuvent imaginer.

« La Vouivre, figurecomtoise, est sans doute un des souvenirs les plus importants qu’ait laissés enFrance la tradition celtique. Survivante de ces divinités des sources,qu’adoraient les Gaulois et qui se comptaient par milliers, elle a transporté àtravers les âges l’une des croyances les plus populaires de la Gauleantique. »

Onpeut également l’assimiler à la déesse-mère des religions païennes, celle quidemeure toujours et existe avant toutes choses, et qui n’intervient pasdirectement sur le cours de la vie des mortels mais plutôt sur les élémentsnaturels. Ainsi, elle affectionne l’animal (les serpents), se complaît dans lemilieu aquatique (par ses ablutions) et protège le minéral (le rubis). Elle faitdavantage corps avec les éléments qu’avec les humains, s’inscrivant comme lelien, la fusion entre eux, ce qui ajoute à son éternité.

L’éternité, qui s’étend jusque dans les paysagesjurassiens que l’auteur se plaît à décrire, prend donc une apparence concrèteavec la venue de la Vouivre, qui semble élire cette terre immuable commeterrain de jeu de sa propre éternité.

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