La Vouivre

par

La religion

Leroman La Vouivre est un savantmélange de paganisme et de rivalités entre laïcité et catholicisme au sein d’unmême village, Vaux-de-Dévers, qui se caractérise par des traditions et desquerelles de famille qui existent depuis toujours semble-t-il, formant ainsi aucœur du Jura le cliché d’un village où tout semble immuable. Dans un tel milieu,rural et rustique, où la spontanéité est permise grâce à ses habitants restésfrancs et fidèles à eux-mêmes, la religion établie depuis des lustres etacceptée par tous semble dorénavant remise en question par les visées àtendance laïques du maire. En effet, le curé, défendant avec ferveur soncatholicisme, entend bien mener une lutte sans merci contre ce démon, cettesupposée envoyée du diable qui sème la zizanie dans le village. Le maire, lui,ne l’entend pas de cette oreille et préfèrerait pour son village unrenversement progressiste, tendant plus vers la laïcité.

Cependant,il faut dire que la religion est abordée de manière complètementsatirique : en effet, la lutte que mène le curé contre la Vouivre et lesdésirs soit matériels, soit charnels qu’elle inspire, est en réalité insenséepuisqu’elle ne s’apparente en rien à quoi que ce soit de diabolique. Sortietout droit de la mythologie celtique et des traditions païennes, son corps estplus une arme contre les voleurs et un hommage aux richesses de la natureféconde, qu’un outil de séduction pure. Dans la mythologie celtique, le cultede la fécondité, de la Mère-Nature, revêt une telle importance qu’une femmedénudée n’a rien ni de choquant, ni de blasphématoire. Le curé, refusant devoir en la Vouivre autre chose qu’une créature satanique qui vient exciter lespassions des hommes, mène en réalité une guerre contre le paganisme pour asseoirsa crédibilité au sein du village.

Deplus, nous avons vu que la Vouivre incarne l’éternité, et de ce fait renvoiedirectement les hommes à leurs préoccupations religieuses. Marcel Aymé nousmontre ainsi des hommes jalousant cette créature pour son absence d’attachesavec la vie et la mort, alors qu’ils sont en constante lutte pour la survie deleur âme et passent leur temps à s’embrouiller dans des notions de bien ou demal. Lorsqu’Arsène couche avec la Vouivre, il sait que l’acte est supposé êtreun péché suprême ; or, elle n’en a cure, puisqu’elle est totalementindépendante et indifférente à tout ceci. Arsène ira même jusqu’à éprouver dudégoût, presque de la haine, pour la liberté dont elle dispose : « L’éternité de cette existence de fille qui n’avait à compter ni avec lavie, ni avec la mort ni avec le hasard, lui donnait un peu de vertige etd’écœurement. »

Deplus, se débattant déjà dans un triptyque amoureux sur lequel il n’a pasvraiment le contrôle, il est pris dans une spirale de bonnes ou de mauvaisesactions dont il doit sortir sans passer par le péché, dans un environnement oùjustement, le péché a bien des occasions d’éclore : la sœur de la filledont il est amoureux est une nymphomane ; sa promise, Juliette, appartientà la famille opposée à la sienne depuis des lustres ; et sa petiteservante, Belette, follement amoureuse de lui, n’est pas vraiment l’objet deson désir et lui cause plus d’embarras que de fierté… Il est donc pris dans uncercle vicieux grandissant de relations à sens unique, auquel vient se grefferRose Voiturier, fille du maire, qu’il doit épouser par intérêt. Il doit doncfaire la part des choses entre vérité et superficialité, spontanéité et péché.La religion est donc montrée ici comme un guide moral à suivre, mais sicomplexe dans ses indications qu’elle emprisonne le personnage et le contraintà aller chercher un peu d’air frais dans les bras de la Vouivre.

Larelation du maire à la religion est également ambiguë et prête à ladérision : en effet, radical républicain et prônant la laïcité, il s’ouvrepetit à petit aux sermons du curé Beuillat et devient la proie de véritables« crises de foi » : « C’étaient les sueurs horribles d’un bravehomme de radical, antibondieusard, anticlérical, bon ouvrier de la laïcité, quivoyait tout à coup le Diable entrer dans sa vie, dans le beau grand domaine desa raison, et y faire le chemin à Dieu le Père et à son Fils. Les paroles ducuré achevaient de l’éclairer. Il était dans une situation à se prosterner dansla poussière en criant aux quatre points cardinaux qu’il voyait, qu’il croyait[…] Converti, ouvert à la vérité du Christ et comme autant dire les doigtsdans les plaies du Sauveur, il renonçait aux fontaines heureuses du paradispour rester fidèle à son député et à son idéal de laïcité. »Ainsi, le maire lui-même, soumis à l’influence de son député avec lequel ilpartageait des idéaux laïques, se retrouve désormais torturé entre une foinouvellement née et la fidélité à son député et aux idées qu’il soutenait.

Lareligion est donc traitée sous son aspect instable, fluctuant, par le prisme depersonnages soumis eux-mêmes aux aléas d’une vie qui influe sur leur capacité àcroire.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur La religion >