Le désert de l'amour

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Résumé

L’histoire débute à Paris, autour des années 1920. Raymond Courrèges, un célibataire de trente-cinq ans qui mène une vie dissolue de fêtes et de conquêtes, s’accrochant désespérément à une jeunesse qu’il voudrait éternelle, rentre un soir dans l’un de ses cafés de jazz habituels, dans la rue Duphot. Maussade, il garde en poche le pli qu’il a reçu de son père, Paul Courrèges, un médecin bordelais avec lequel il n’a plus de contact depuis trois ans, lui annonçant son passage à Paris. Raymond n’a pas l’intention d’y répondre. Soudain, parmi les clients du bar il reconnaît une femme qu’il n’a plus vue depuis des années : Maria Cross. Lui revient d’un seul coup toute l’amertume et la rancœur accumulées contre celle qui a jadis humilié ses sentiments, déterminant ainsi au printemps de sa vie la direction que prendrait ensuite ce qui allait être son chemin de croix sentimental. Les pensées de Raymond l’emportent alors jusqu’au début de leur histoire commune, à Talence, dans la province bordelaise, dix-sept ans plus tôt, alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme imberbe de dix-sept ans, et Maria Cross une femme oisive de vingt-sept ans, entretenue par Victor Larousselle, un notable de la région.

À cette époque, Raymond passe par les affres d’une adolescence difficile au sein d’une famille bourgeoise en apparence très unie, mais dont les membres sont séparés par les murs d’une incommunication infranchissable, que dressent autour d’eux la routine et les conventions sociales. Son père, Paul Courrèges, est un prestigieux médecin qui partage son temps entre ses patients et ses recherches, fuyant dans le travail sa difficulté à exprimer ses propres sentiments. Sa mère, Lucie Courrèges, héritière aisée, a consacré sa vie à son foyer et à son mari, qu’elle ne parvient pourtant plus à intéresser avec ses préoccupations bassement pragmatiques relative à l’intendance et au ménage. Sa grande sœur Madeleine, mariée à Gaston Basque, un officier, se rattache toujours à l’avis de son mari et éduque à sa manière leurs trois fillettes en bas âge. Sa grand-mère enfin, la mère de Paul, tente tant bien que mal d’arrondir les angles entre tous les composants de cette famille, qui partagent le même toit entre leur mutuelle méconnaissance de l’autre et l’ennui qu’engendre la tiédeur provinciale. Qualifié de « mouton noir » de la famille, Raymond cherche sa place au milieu de ce marasme et, à la fois orgueilleux et mal dans sa peau, l’adolescent multiplie les bravades au lycée. Il couve amoureusement le projet d’une fugue à l’étranger pour l’été de ses dix-sept ans, mais sentant de la répugnance devant sa propre faiblesse et incapable d’affronter le regard des autres, c’est finalement une tentative de suicide – qu’il rate également – qui vient sonner le glas de ses illusions d’indépendance.

Pendant ce temps, la société bien-pensante de province se scandalise de la présence en ville de Maria Cross, installée et entretenue par un riche veuf, Victor Larousselle, dans une propriété appartenant à sa belle-famille. La jeune femme, mère célibataire, vient en outre de perdre son unique enfant, François, décédé à sept ans d’une méningite que Paul Courrèges, leur médecin traitant, se reproche constamment de n’avoir pas su guérir. Car en effet, Paul Courrèges est secrètement et éperdument amoureux de la belle Maria, qu’il suit régulièrement depuis la mort de son fils pour une neurasthénie chronique. Vivant de façon obsessionnelle ses sentiments dans son monde de fantaisies, le docteur idéalise complètement Maria, dont le comportement léger, nonchalant et d’un auto-apitoiement constant trouve toujours justification à ses yeux. Le docteur vieillissant tisse son bonheur autour de la chaste contemplation de sa patiente, et des brefs moments de conversation que celle-ci lui concède. María confine en effet le brave praticien à un rôle de confident et de conseiller, l’assurant incessamment de son admiration sans bornes, sentiment dont la pureté se veut résolument incompatible avec les pulsions charnelles que Paul Courrèges doit réprimer et souffrir en silence. Car Maria se complait à être le centre d’attention, même si la compagnie du pauvre docteur est toujours pour elle d’un mortel ennui. Son caractère orgueilleux n’admet pas l’inertie de son existence, qu’elle subit comme une profonde injustice, et elle ne trouve sa place ni parmi le groupe des « maîtresses-concubines » – desquelles elle partage la condition mais qui lui reprochent son snobisme – ni bien sûr parmi la société des gens de bien. La jeune femme comble cette solitude en lisant des romans, et en se rendant quotidiennement, comme un rituel expiatoire, sur la tombe de son fils.

Alors qu’elle a abandonné l’usage de la voiture pour se rendre au cimetière, comme pour intensifier le sacrifice de son acte tout en prétextant des raisons de santé, Maria remarque un jour, assis en face d’elle dans le tramway, un jeune homme à l’allure farouche et gauche. Au fil de leurs voyages quotidiens un lien subtil va se tisser entre Maria, dont l’instinct maternel frustré se trouble devant l’ébauche de cette virilité naissante, et Raymond, qui découvre dans ce regard de femme l’intérêt dont il n’aurait jamais espéré être digne. Peu à peu Raymond va commencer à s’affirmer, à prendre soin de lui et de son apparence, sans que personne chez lui ne se rende compte que l’adolescent perturbé est en train de se transformer en homme. Au lieu de cela et en parallèle, son père Paul se désespère car la nouvelle et intempestive préférence de Maria pour la lenteur du tramway le prive de leurs rendez-vous réguliers de l’après-midi, et le brave homme s’aperçoit alors sans effort que sa compagnie est plus subie que réellement appréciée par la jeune femme. La mort dans l’âme et tentant de se raisonner, l’homme d’âge mûr essaye de renouer la communication avec son épouse, mais il se heurte à un quotidien irrémédiablement hermétique aux grands sentiments : il se conforte alors à nouveau dans ce rôle que lui a réservé la société, celui d’un chef de famille travailleur, responsable et distant.

Pendant ce temps le « rival » qui lui a dérobé l’attention de Maria, et qui n’est autre que son propre fils, s’est finalement résolu à entamer la conversation avec l’inconnue du tramway. Quand il apprend qu’il s’agit de Maria Cross, des sentiments contrastés assaillent Raymond : son inexpérience, associée à son orgueil, lui font croire que seul un comportement autoritaire et direct le maintiendra à l’abri des manigances d’une femme de si douteuse réputation, et malgré l’amour qu’il ressent pour elle, il se fixe une ligne de conduite en ce sens. Le jour tant attendu du premier rendez-vous avec Maria, il brûle donc les étapes et se jette délibérément sur elle : au lieu de conforter le sentiment qui naissait également dans son cœur, ce comportement inattendu tue instantanément toutes les illusions de la jeune femme. En un éclair lui apparaît la figure de Raymond tel qu’il est vraiment – un adolescent encore mal dégrossi, maladroit et en sueur –, et elle le repousse dans un geste de profond dégoût que le jeune homme va ensuite porter en lui comme une croix sa vie durant, et dont il se vengera éternellement sur toutes ses conquêtes féminines ultérieures.

Furieux autant que mortifié, Raymond court alors assouvir sa soif de revanche en discréditant Maria Cross auprès de son père, qui l’a toujours défendue… Mais quand il croise le regard de celui-ci, tombé malade après le rejet de sa bien-aimée, il comprend d’un seul coup ses sentiments, sa souffrance, et il se ravise, gardant finalement pour lui sa frustration. De son côté Maria, blessée dans son orgueil d’avoir seulement inspiré de bas instincts chez Raymond, fait une chute d’une fenêtre du premier étage. Le docteur, bien que malade, accourt au chevet de sa protégée pour panser les plaies qui pourraient bien correspondre à une tentative de suicide, ce que Raymond devra toujours ignorer.

Raymond ressasse tous ces souvenirs dans le cocktail-bar de la rue Duphot, quand subitement Victor Larousselle le reconnaît et l’invite à leur table. Les retrouvailles avec Maria sont aussi décevantes et sans passion que les expectatives du jeune homme étaient grandes, et Raymond accuse cette indifférence comme un coup de grâce qui le prive même de la rédemptrice volupté d’exprimer son ressentiment. C’est alors que Victor Larousselle, ivre, tombe et se blesse : Raymond se retrouve ainsi dans une position de force en proposant son aide à Maria et, une fois le blessé ramené dans leur appartement parisien, il fait appeler son père à son hôtel pour qu’il vienne ausculter en toute discrétion celui qui est entretemps devenu le mari officiel de leur ancien amour.

Le père et le fils se retrouvent auprès de cette Maria qui leur inspire les mêmes sentiments, et qui les évince de la même impitoyable indifférence. Sur le point de partager leur secret, encore incapables de s’ouvrir l’un à l’autre, ils se trouvent enfin néanmoins en pleine communion d’esprit. Raymond reconnaît pour la première fois les racines qui poussent en lui de ce vieillard si différent, capable pourtant tout comme lui de souffrir sa vie durant les tourments que l’on rencontre – que l’on soit seul ou en famille – quand on traverse inexorablement le désert de l’amour.

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